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(NB : c'est aussi un billet Facebook, où je ne vais jamais ;)  ICI )     Un billet récent dans les médias sociaux montre un gentil garçon hébergeant un jeune africain chez lui, et récolte des milliers de likes et de manifestations de soutien. Le jeune africain en question serait des plus méritants : il est là pour étudier en France, soutenu par sa famille qui a dû se cotiser pour lui payer le voyage, mais faute de mieux, il dort dans la rue. Il s’accroche. Il est mignon, touchant. Il faut sauver le petit soldat qui sourit avec sa jolie bouille au selfie qui, précisons-le, pour illustrer la publication virale, met soigneusement en avant conjointement l’auteur du billet et grand parangon de vertu qui tient à délivrer une trace de son acte désintéressé.
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Location : En ligne (Telegram Messenger + ClubHouse + Zoom)
Format : Article
Treatment : Debate
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(NB : c'est aussi un billet Facebook, où je ne vais jamais ;) ICI)

 

 

Un billet récent dans les médias sociaux montre un gentil garçon hébergeant un jeune africain chez lui, et récolte des milliers de likes et de manifestations de soutien.

Le jeune africain en question serait des plus méritants : il est là pour étudier en France, soutenu par sa famille qui a dû se cotiser pour lui payer le voyage, mais faute de mieux, il dort dans la rue. Il s’accroche. Il est mignon, touchant. Il faut sauver le petit soldat qui sourit avec sa jolie bouille au selfie qui, précisons-le, pour illustrer la publication virale, met soigneusement en avant conjointement l’auteur du billet et grand parangon de vertu qui tient à délivrer une trace de son acte désintéressé.

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Cette démarche m’a affligé de par les excès de sa démonstration d’humanitarisme suintant de sentimentalisme et de tout ce que j’estime être un symptôme qui ne cesse de s’aggraver et dont une proportion grandissante des audiences qui le plébiscitent semblent démontrer l’impact démagogique en même temps qu’une totale absence de réflexion critique. Cette dernière semble écrasée par une tumeur maligne qui gonfle juste à côté et qu’on appelle je crois, la bonne conscience.

J’ai trouvé là une parfaite synthèse des excès de la candeur humanitariste. C’est pourtant le billet d’un excellent camarade dont je tairais le nom - je dis « excellent », car par ailleurs, je souscris à ses démarches en général, à son style sympathique, à son incontestable profonde gentillesse - et je ne veux pas lui faire d’ombrage. Manière de préciser qu’une erreur compulsive est loin de définir, ni encore moins d’essentialiser une personne.

J’espère de surcroît qu’une réaction critique à ce que j’estime être une des pires dérives narcissiques de l’époque ne me sera pas lourdement reprochée comme une attaque aveugle : je ne me permets de juger qu’une action, qu’un choix, et je n’infère rien sur la personne, d’autant plus que j’ai grande facilité à l’apprécier par ailleurs.

Et je ne me permets de juger que ce que j’ai personnellement vécu, ce qui m’autorise à en parle avec une pointe de réalisme.

Mais d’abord, je dois dire quelque chose de surprenant : je suis favorable à une dose de narcissisme, au même titre qu’une dose d’orgueil, voire d’arrogance. 

En-deçà d’une certaine limite, le quant-à-soit revêt cette salutaire dimension d’assertivité qui fait du bien - et se mettre en avant est source de meilleure connaissance de soi. Je ne diabolise donc pas les réseaux sociaux pour cela, ce serait trop simpliste d’ailleurs. Je conseille même régulièrement de faire des vidéos comme j’en fais moi-même. C’est très formateur, et l’on y apprend une certaine forme de courage.

Je ne vais donc pas reprocher à ce camarade de s’être mis en avant.

Je vais par contre insister sur la dérive que représente cette façon qu’il a eue d’appliquer l’ostentation à sa démarche humanitaire.

Et voici pourquoi j’ai un point de réaliste du sujet : parce que je l’ai parfaitement, et totalement expérimenté, et bien au-delà de l’autoportrait calculé pour flatter ma vanité morale.

J’aurais en effet pu faire la même chose dès 2016 : ma famille a aussi hébergé en 2016/17, pendant 18 mois, un mineur sénégalais de 16 ans à son arrivée chez nous, du nom de « S. », et nous l’avons aidé à financer sa formation (il est devenu électricien, et il a maintenant un CDI, et nous appelons sa société et demandons à travailler avec lui quand nous avons des ajustements électriques à faire).

Je n’en fais pas étalage dans les réseaux sociaux pour infliger aux autres mon autoportrait vertueux, encore moins m’autoglorifier dans un édito moralisateur, ni, surtout pas, créer un buzz consensuel.

Le biais par lequel j’en parle ici ne risque d’ailleurs pas de me faire paraître sympathique et c’est tant mieux.

Mais personne ne pourra aisément me mettre du côté des méchants.

Concrètement, pour aider S., j’ai aussi ciblé le profil d’une personne en préfecture qui posait problème à l’obtention de son titre de séjour pour m’assurer de débloquer la situation : je l’ai inondé de courrier. Et cela a fonctionné.

Ça oui, il fallait le faire puisque personne d’autre ne pouvait s’en charger. Nous avons chez moi un sens du courrier administratif assez pointu :). Et nous lui avons offert du temps et des livres (dont des éd. Bescherelle) pour l’aider à perfectionner son français.

Mais se vautre dans le prosélytisme de soi et de son grand cœur, au prétexte de solliciter son réseau pour récolter l’aumône des braves gens n’est pas un bon système : 

Derrière cette générosité démonstrative, il y a une subtile forme d’engagement des lecteurs non par l’émotion, mais par sa version plus pulsionnelle qu’est l’émotivité, voire une forme inavouable de culpabilisation : c’est du tire-larmes démagogique, et j’en suis d’autant plus persuadé que c’est mauvais pour le jeune que l’on aide, et le message que l’on envoie à tous ses congénères.

 

Deux points en apparence contradictoires et qu’il est pourtant essentiel de concilier :

D’une part, nous avons hébergé S. par humanisme : mais nous nous serions interdit d’en faire une quelconque publicité. Nous avons aussi bien étudié et compris la réalité de sa situation familiale - ayant fait le choix de passer par une association. Il n’est pas venu en France en pensant qu’il suffirait de pleurnicher à nos portes pour être bien reçu : or aujourd’hui pour beaucoup, et malgré ce qu’en disent les gauchistes hystériques, notre générosité est fameuse dans le monde entier, nous sommes perçus comme une terre d’accueil et c’est ce qui nous nuit, à la longue, de par nos propres excès.

D’autre part, cette posture ne nous empêche certes pas, dans ma famille, d’avoir une vision plus vaste de la chose - au risque de paraître paradoxal pour les habituels esprits chagrins qui s’excitent au premier bon alibi moralinesque permettant de déverser leur haine sans nuance : 

Car oui, on peut vouloir aider son prochain, mais ne pas vouloir que cela devienne un système.

Car S., avec nous, a été spectaculairement chanceux, il a eu sa propre chambre et une riche vie de famille, mais j’aurais préféré qu’il reste auprès de sa propre mère et qu’il aide sa famille chez lui, sur place, parce que notre capacité d’accueil est limitée. Ce que je lui ai dit en toute amitié.

Ces jeunes hommes, par ailleurs adorables et touchants, n’en sont pas moins des ressources pour leurs pays et un nid d’emmerdements pour le nôtre. 

Donc, déverser le théâtre, moralisateur en filigrane, de leur accueil en France devrait être un sujet dont on puisse débattre sans opposer :

    . d’un côté les chantres de la grandeur d’âme,

    . de l’autre les méchants franchouillards.


Voilà pourquoi j’ai parlé de notre propre expérience, et elle n’est pas la seule, bien au contraire : nous aidons les réfugiés au cas par cas mais évitons d’en retirer une opération de communication fédératrice.

Nous le faisons en toute discrétion.

Le contraire confine à l’indécence.

D’autant que, cela ne nous empêche pas de préférer orienter la solidarité, en même temps, sur, par exemple, les tentes de SDF à Stalingrad ou encore cette population insoupçonnée de seniors de plus de 60 ans qui dorment dans leur voiture après avoir travaillé en France plusieurs décennies pour un salaire de misère, et qui terminent esseulés, abattus, en raison d’accidents de vie qui lorsqu’on les expose… Sont si complexes qu’ils font moins vendre dans les réseaux sociaux.

J’ai approché un homme dans cette situation, « M. », 64 ans.

Je voyais M. chaque jour à côté de ma rue en 2019. Je suis venu lui parler, il m’a confessé ses difficultés et un parcours des plus durs. Un supplice.

J’ai tenté de manière aussi respectueuse que possible de lui déposer un billet de 50 euros : je n’oublierai jamais son visage offensé. 

Il m’a regardé avec des yeux si intenses, si profondément, comme pour me transpercer de son indignation : j’ai alors réalisé que ce qui peut être, de notre point de vue, une générosité mal placée, pouvait se révéler blessante quand on a une fierté et qu’on veut s’en sortir seul.

Je n’ai pas même osé lui demander pourquoi, ce n’était que trop évident. 

Mais comprenant mon embarras, il a tenu à me dire avant que je ne le salue et ne revienne à mon existence confortable : 

 

« Je ne veux pas, dans ma tête, m’habituer à l’aumône, je préfère crever ».

 

Je ne dis pas pour autant que celui qui accepte s’abaisse : je ne parle que du choix d’un homme.

Le jeune africain que mon si-ostentiblement-généreux camarade met en avant, n’est pas indigne, loin s’en faut.

Mais la main tendue est affaire d’intimité, pas de publicité.

On ne peut monnayer l’altruisme contre des likes : je comprends parfaitement que pour beaucoup ce soit une manière légitime à leurs yeux de promouvoir un progrès moral de souhaiter le rendre aussi universel et exemplaire que possible.

 

Je revendique simplement que le sujet mérite débat : 

La morale de conviction a quelque chose de cathartique, mais d’affreusement égoïste aussi. On se déleste d’un immense besoin, que l’on porte en soi, de faire quelque chose de bien et d’être reconnu pour cela. 

La morale « conséquentialiste » est plus ingrate, aride, impopulaire, moins propice aux « likes » : mais elle a plus de chance de porter le sujet de notre véritable humanisme à long-terme, que celui de notre humanitarisme de bonne conscience à court-terme.

Être une belle personne ne va certes pas de soi. C’est un effort vertueux, une aspiration à faire le Bien qui n’est pas sans embûche. Mais développer une meilleure de soi-même, c’est comme la religion : la foi grandit dans l’intimité et se change en prosélytisme dans la publicité.

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