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Un homme qui signe d’un pseudonyme m’a décrit, sur X, comme un « idiot corruptible », un « grouillot béat de psychopathes » et, pour couronner le tout, un « individu bâti sur du carton mouillé ». Mon crime ? Avoir défendu la neutralité du Net en 2009 et 2010, ce qui m’a conduit, horreur, à parler avec des ministres. J’en déduis que mon accusateur est en titane. Il faut l’être, pour juger de si haut la résistance des matériaux depuis son salon.

Un sympathisant du #PIC, adorable, m’a conseillé de passer outre : on ne nourrit pas les trolls. J’ai répondu quand même, longuement, preuves à l’appui. Pas pour le convaincre, puisqu’il ne lit que pour chercher la faille ; pour les autres, ceux qui passent, ceux qui doutent, et ceux qui, demain, chercheront des aspérités pour nous abattre et tomberont sur un dossier complet. Celui qui fuit la conversation finit toujours par avoir l’air coupable ; celui qui documente laisse une archive.

Cette petite guerre dit aussi quelque chose de plus large, que la psychologie mesure désormais avec précision. Les réseaux n’ont pas inventé la méchanceté ; ils lui ont offert une scène, un public et une prime. Mais l’interface amplifie, elle n’excuse pas : les études les plus sérieuses montrent qu’internet ne transforme pas les gens aimables en trolls. Il tend seulement un mégaphone à ceux qui l’étaient déjà.

Combattre · ce que je combats : Le carton mouillé et l’homme de titane. Le titane, chez lui, s’arrête au pseudonyme.

L’homme de titane voulait m’humilier en public ; il m’a offert l’occasion de raconter, une fois pour toutes, ce que j’ai fait.

La version longue

L’acte d’accusation

Les faits, d’abord, puisque c’est ce qui manque le plus à ce genre de procès. Pendant plusieurs jours, un internaute qui ne montre ni son visage ni son nom s’est acharné à démontrer que je ne mérite aucune confiance. Son réquisitoire tient en trois insultes et une thèse. Les insultes, je les ai citées ; je les encadrerai peut-être. La thèse est plus intéressante : j’aurais été, il y a dix-sept ans, le « grouillot béat » du pouvoir sarkozyste, et je ne me serais retourné contre lui qu’après avoir compris qu’on me prenait pour un imbécile.

Sa pièce à conviction ? Un témoignage que j’ai donné moi-même, publiquement, à visage découvert, sur une chaîne indépendante. Le procureur cite la défense, et s’étonne qu’elle parle. Il y a là un premier symptôme, sur lequel je reviendrai : le soupçon généralisé ne sait plus distinguer l’aveu d’une faute et le récit d’un combat. Tout ce que vous dites de vous-même devient une preuve contre vous, puisque vous l’avez dit.

Accordons-lui une chose, d’emblée : j’ai bien promu la neutralité du Net, ce principe selon lequel celui qui transporte les données ne choisit pas entre elles. Et j’ai bien parlé à des ministres. Quand on mène un combat, cela implique de parler à ses adversaires, et même, comble de l’hérésie, d’aller voir des parlementaires et des membres du gouvernement pour tâter le terrain et savoir s’ils accepteront de le défendre. Les puristes appellent cela de la compromission. Les gens qui ont déjà gagné quelque chose appellent cela de la politique.

Ce que fait, concrètement, un homme en carton mouillé

En 2009 et 2010, j’animais un plateau de web-TV, techtoc.tv, que j’avais financé moi-même, à mes risques et périls. À l’époque, je ne voyais guère plus de dix ou quinze personnes en France capables d’aborder le sujet de front. J’en étais, et je me suis mis financièrement en danger pour leur offrir une tribune et organiser la contradiction. Les militants de La Quadrature du Net sont venus sur ce plateau, et pas une fois : très souvent. Les hackers aussi, et c’est d’ailleurs avec eux que le ministre de la Défense de l’époque, Hervé Morin, tenait à débattre. Nous avons accepté, parce que refuser nous aurait rendus sectaires sans rien nous faire obtenir.

Ce débat a eu lieu le 24 mars 2010 ; la veille, j’avais demandé à notre communauté ce que la neutralité du Net représentait pour elle, pour porter au ministre ses inquiétudes plutôt que les miennes. Son parti, le Nouveau Centre, avait présenté l’année précédente une déclaration des droits fondamentaux numériques. Nous avons obtenu davantage qu’une déclaration : un soutien officiel du ministre à la neutralité du Net, et je dis bien officiel, puisque c’est nous qui avons produit avec lui, bénévolement, un site consacré aux libertés numériques, fermé depuis.

Le juriste Olivier Iteanu, avocat des libertés numériques, est venu plusieurs fois défendre ses analyses et les nôtres face à ce pouvoir. Étienne Chouard, dès 2009 et 2010, était devenu l’un des intervenants réguliers de notre plateau politique, avec des dizaines de séquences publiées en sa compagnie. Le site d’opposition le plus en avance sur la neutralité du Net s’appelait alors ReadWriteWeb ; on peut demander à Fabrice Epelboin, qui en dirigeait la rédaction, qui finançait sa licence francophone. C’était moi, et j’étais seul à le faire. Quelques mois plus tard, j’ouvrais Politoscope.tv, une web-TV collaborative consacrée aux partis politiques. Et plus tard encore, j’ai prêté mes moyens techniques et mon équipe, gracieusement, aux toutes premières émissions de ThinkerView, parce que son fondateur était si brillant que j’ai tenu à l’aider ; il a très vite volé de ses propres ailes.

Voilà donc le grouillot béat : un homme qui finance seul l’opposition, qui reçoit les hackers, qui met un ministre face à eux et qui en obtient un engagement public. Je travaille d’ailleurs à remettre ces archives en ligne. Elles ont pour moi une valeur sentimentale, et peut-être aussi pour ceux qui y apparaissent.

Le prix

Puis le ministre a changé de pied, sans même prendre la peine de nous prévenir. Il s’est brûlé tout seul ; notre combat n’en est ressorti que plus fort. Et c’est là que l’histoire cesse d’être une affaire de convictions pour devenir une affaire de coûts. Ceux qui avaient fait mine d’être nos alliés sont devenus mes adversaires, puis mes ennemis. Des clients importants se sont détournés de ma société ; des mesures vexatoires et des contrôles se sont abattus sur elle, puis un contrôle fiscal sur moi. Je ne nommerai personne, et je n’en accuse pas le ministre lui-même : je n’ai jamais pu établir qui tenait la plume. Mais le message était clair, et je l’ai reçu.

Nous avons riposté avec la seule arme que nous avions. Olivier Iteanu nous a monté un dossier juridique solide, et la menace d’une plainte bien construite a suffi à faire reculer ceux qu’elle visait. Nous n’avions pas les moyens d’une procédure de plusieurs années ; sans financement, c’est la règle. Mais nous avions compris une chose qui vaut toutes les victoires judiciaires : un pouvoir qui dit oui devant la caméra et non derrière se dénonce lui-même dès qu’on garde les enregistrements.

Ce combat, je l’ai mené à visage découvert, sous mon nom, avec ma société en gage. Je l’ai payé cher, et je ne le regrette pas. C’est pourquoi le reproche du carton mouillé m’amuse plus qu’il ne me blesse. Le carton, au moins, a été mouillé. J’aimerais savoir ce que l’homme de titane a mouillé, lui, depuis son salon, à part peut-être sa chemise en tapant ses messages.

Ce que je lui concède

Je vais encore le décevoir : je lui donne en partie raison. L’homme qui lui répond aujourd’hui n’est plus celui qui, il y a dix-sept ans, restait poli et bienséant en toutes circonstances. Plus jeune, je n’avais pas encore l’aplomb que l’âge m’a donné pour m’opposer à ceux qu’il qualifie de psychopathes ; je lui laisse le mot, mais j’en comprends l’élan. Je pratiquais la diplomatie. Comme beaucoup de gens le croient encore, je pensais qu’un média indépendant suffisait pour influencer le pouvoir, et qu’il n’était pas nécessaire de créer un regroupement citoyen pour l’affronter. Je ne le crois plus. Voilà pourquoi j’ai créé le #PIC.

Je lui concède aussi le point qui l’obsède : sur le moment, je les ai crus. Je ne pensais pas qu’on pût gagner tous les combats, mais il me semblait que celui-là, au moins, résisterait au simple bon sens. Ce qui m’a le plus surpris, c’est qu’ils disent oui face à la caméra et se contredisent derrière. Je ne m’y attendais pas, et je ne m’en excuse pas.

Car il y a une science pour cela, et c’est celle des jeux. Dans les années 1980, le politologue américain Robert Axelrod a organisé des tournois entre programmes informatiques qui s’affrontaient au dilemme du prisonnier, ce jeu où chacun gagne à coopérer mais où chacun est tenté de trahir. La stratégie qui l’a emporté, proposée par le mathématicien Anatol Rapoport, celui-là même dont je citais les règles de la dispute dans mon dernier texte, était la plus simple de toutes : donnant donnant. Commencer par coopérer ; rendre coup pour coup à celui qui trahit ; pardonner dès qu’il revient. Axelrod en a tiré les qualités d’une stratégie gagnante : être bienveillant, réactif, indulgent et lisible. C’est exactement ce que j’ai fait. J’ai coopéré, on m’a trahi, j’ai riposté.

La stratégie de l’homme de titane, elle, a un nom moins glorieux dans la même théorie : trahir toujours, par principe, avant même que l’autre ait joué. « Jamais je ne ferai confiance », écrit-il. Dans les tournois d’Axelrod, les stratégies qui trahissaient les premières ont fini en queue de classement, parce qu’elles interdisaient toute coopération, donc tout résultat. Celle-ci a seulement l’avantage de ne jamais décevoir son propriétaire, puisqu’il n’attend rien de personne. La bonne nouvelle que j’ai tirée de ces années, je la lui offre gratuitement : un mensonge ne tient pas longtemps, et celui qui a cru un menteur devient, le jour où il le démasque, le premier témoin de son mensonge.

Pourquoi j’ai répondu quand même

Un sympathisant du #PIC, adorable et plein de bon sens, m’a écrit de ne pas m’abaisser à répondre à ce petit troll, qui fait partie de ceux qui critiquent tout et ne proposent rien, et qui ne mérite au mieux que l’ignorance. « Je sais, c’est plus fort que toi, mais prends de la hauteur. » Le conseil est sage, et je le suis souvent. Mais je ne l’ai pas suivi cette fois-ci, et voici pourquoi.

Je porte la parole d’un regroupement citoyen. Ceux qui chercheront des aspérités pour nous détruire liront tout, eux, jusqu’à la dernière ligne, parce qu’ils lisent pour nuire. Ils tomberont sur des faits, des dates, des noms, des témoins. Ils devront chercher d’autres arguties, et ils n’en trouveront pas. À l’inverse, celui qui ne répond jamais, ou qui fuit la conversation avec des formules brèves et prétendument efficaces, finit par démontrer une culpabilité, réelle ou fantasmée, peu importe : le silence d’un porte-parole est toujours interprété contre lui. Il y a enfin les autres, ceux qui passent par là, qui se posent des questions et qui veulent vraiment des réponses. Ceux-là me lisent ; ils me le disent. L’homme de titane, à son insu, est un formidable catalyseur de vérité.

Je connais le coût de l’exercice. Un programmeur italien, Alberto Brandolini, l’a formulé en 2013 dans une loi devenue célèbre : il faut une énergie d’un ordre de grandeur supérieur pour réfuter une ânerie que pour la produire. C’est l’asymétrie sur laquelle prospèrent tous les harceleurs : ils dépensent une phrase, vous dépensez une soirée. Je l’accepte, quand j’ai le temps, parce que la soirée produit une archive, et que la phrase, elle, ne produit rien.

Radioscopie de la folie ordinaire

Reste la question de fond : pourquoi tant de gens, sur les réseaux, deviennent-ils si agressifs ? La psychologie y travaille depuis vingt ans, et ses réponses sont moins confortables qu’on le croit, pour les plateformes comme pour leurs usagers.

En 2004, le psychologue américain John Suler a décrit ce qu’il appelle l’effet de désinhibition en ligne. Il en distingue plusieurs ressorts, dont l’anonymat dissociatif (ce n’est pas vraiment moi qui parle), l’invisibilité (je ne vois pas le visage que je frappe), l’asynchronie (je lance ma pierre et je m’en vais) et l’effacement de l’autorité (personne, ici, n’est au-dessus de moi). Dix ans plus tard, le chercheur Arthur Santana a comparé les commentaires de lecteurs de journaux américains : plus de la moitié des commentaires anonymes étaient incivils, contre moins d’un tiers des commentaires signés. L’anonymat lève le couvercle de l’agressivité plus qu’il ne la fabrique. Les chercheuses allemandes Leonie Rösner et Nicole Krämer ont d’ailleurs précisé le mécanisme en 2016 : ce qui pousse le plus à l’insulte, c’est la norme du groupe, l’impression que, dans ce fil-là, on a le droit de cogner, puisque tout le monde cogne.

Puis il y a la mécanique des plateformes. En 2017, une équipe de l’université de New York a analysé plus d’un demi-million de messages politiques sur Twitter : chaque mot chargé d’émotion morale, l’indignation, le dégoût, la honte, augmentait de près de 20 % la diffusion du message. En 2021, une autre équipe, à Yale, a suivi des millions de messages et montré que les utilisateurs récompensés par des likes et des partages pour une expression d’indignation en exprimaient davantage ensuite : l’indignation s’apprend, parce qu’elle paie. La même année, une étude de Cambridge et de New York portant sur près de 2,7 millions de publications a établi que chaque mot visant le camp adverse augmentait d’environ deux tiers les chances de partage. La neuroscientifique Molly Crockett en a tiré la leçon dès 2017 : les réseaux ont transformé l’indignation morale, qui était autrefois un coût, en un réflexe presque gratuit et socialement rentable.

Mais voici le résultat qui m’importe le plus, parce qu’il répond à ceux qui voudraient tout mettre sur le dos des machines. En 2022, deux chercheurs en science politique, Alexander Bor et Michael Bang Petersen, ont publié dans la plus prestigieuse revue de science politique américaine huit études menées aux États-Unis et au Danemark. Leur conclusion est sans appel : les gens hostiles en ligne sont hostiles hors ligne aussi ; internet ne transforme pas les gens aimables en trolls. Il rend seulement les trolls plus visibles, parce que le public est plus large et que la minorité qui crie occupe tout l’espace. Le Pew Research Center l’avait mesuré à sa façon en 2019 : aux États-Unis, 10 % des utilisateurs de Twitter produisaient 80 % des messages.

Autrement dit, et c’est là que l’homme de titane ne trouvera aucune excuse : l’interface amplifie, elle n’excuse pas. Elle offre une scène, un public et une prime à l’agressivité, mais elle ne la crée pas. Celui qui insulte en ligne aurait insulté au café, s’il avait eu un café assez grand. Les plateformes portent la responsabilité du mégaphone ; l’homme porte celle de ce qu’il crie dedans.

Le style paranoïaque

Je ne suis pas psychiatre, et je ne poserai pas de diagnostic sur un inconnu. Je n’en ai d’ailleurs pas besoin : il s’en est chargé lui-même, en public, et sur moi, puisqu’il m’a rangé dans la case du narcissique. Je me contenterai de remarquer qu’un homme qui consacre plusieurs jours à humilier publiquement un inconnu, pour lui prouver qu’il est bien celui qu’il a décidé qu’il était, correspond assez bien au portrait qu’il dresse. Les psychanalystes appellent cela la projection. Les autres appellent cela un miroir.

Mais si le diagnostic est l’affaire des médecins, le style relève de la critique, et il porte un nom depuis 1964. Cette année-là, l’historien américain Richard Hofstadter publiait un essai resté célèbre sur le style paranoïaque en politique. Il précisait n’employer le mot que pour désigner une manière de penser, faite d’exagération enflammée, de soupçon et de fantasme du complot, et non une maladie mentale. Le paranoïaque politique, écrivait-il en substance, ne voit pas des adversaires qui commettent des erreurs : il voit un ennemi parfaitement malveillant, qu’aucune preuve ne peut disculper.

Hannah Arendt avait poussé l’analyse plus loin, dans un entretien de 1974. Quand tout le monde vous ment en permanence, disait-elle, la conséquence n’est pas que vous croyez les mensonges, « mais que plus personne ne croit plus rien ». Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut plus se faire une opinion ; il perd non seulement sa capacité d’agir, mais celle de penser et de juger, « et avec un tel peuple, on peut faire ce qu’on veut ». C’est la prophétie que nous voyons s’accomplir sous nos yeux. Des années de mensonges officiels ont produit des citoyens qui ne font plus confiance à personne, et qui prennent cette défiance universelle pour de la lucidité. « Jamais je ne ferai confiance à un individu bâti sur du carton mouillé » : la phrase se veut farouche ; elle est d’abord désespérée. Celui qui ne fait confiance à personne se croit plus libre que celui qui croit tout ; il est seulement plus seul, et beaucoup plus facile à manipuler.

Il y a d’ailleurs un signe infaillible pour reconnaître ce style dans une conversation. On vous somme de vous expliquer ; vous vous expliquez, preuves à l’appui ; on pinaille, on déplace le débat, on vous accuse de plus belle, alors même que les preuves sont sous ses yeux. C’est le harcèlement courtois de l’otarie que j’ai décrit dans « La contradiction n’est pas un sanctuaire », mais sans la courtoisie. La demande d’explication n’était qu’un prétexte : ce qu’on voulait, c’était la scène. Et c’est pourquoi l’homme de titane savoure tant les moments où, sous le feu nourri d’attaques répétées, l’un de nous finit par déraper et répondre un peu trop vertement. Il collectionne ces captures d’écran comme des trophées. Je les assume toutes. Je suis un bipède, pas un robot, et si je mène ce combat depuis tant d’années, c’est aussi parce que j’ai le sang chaud.

Les repentis de la Silicon Valley

Ce que je décris, ceux qui ont construit ces machines le disent désormais eux-mêmes, et certains ont préféré partir plutôt que de continuer. En novembre 2017, Chamath Palihapitiya, ancien vice-président de Facebook chargé de la croissance du nombre d’utilisateurs, confiait devant les étudiants de Stanford sa « culpabilité immense » : les boucles de rétroaction à court terme, alimentées par la dopamine, que son équipe avait créées, disait-il, détruisaient le fonctionnement même de la société. Le même mois, Sean Parker, premier président de Facebook, reconnaissait que la plateforme avait été conçue pour exploiter une faille de la psychologie humaine. Justin Rosenstein, l’un des inventeurs du bouton J’aime, s’est imposé des limites pour s’en protéger lui-même. Tristan Harris a quitté Google pour fonder une association qui milite pour une technologie respectueuse de l’attention, et le documentaire The Social Dilemma a rassemblé en 2020 une bonne partie de ces repentis. En 2021, l’ingénieure Frances Haugen est allée dire devant le Sénat américain que les produits de Facebook attisaient la division et affaiblissaient la démocratie. Et l’informaticien Jaron Lanier, pionnier de la réalité virtuelle, a publié en 2018 dix bonnes raisons de supprimer ses comptes, parmi lesquelles celle-ci : ces plateformes nous rendent plus méchants.

Il serait confortable d’en conclure que tout est de la faute des algorithmes. Je ne le ferai pas, pour la raison que Bor et Petersen ont établie : la machine attise, mais l’homme choisit. Un pourcentage de cerveaux, petit mais bruyant, a été cramé par cette économie de l’indignation ; les autres, la grande majorité, ont fini par se taire, ce qui est peut-être le pire dommage de tous. Le tissu social se déchire moins sous les cris que sous le silence des gens raisonnables qui, épuisés, quittent la salle.

Sans toucher à la liberté d’expression

Que faire, alors, sans abîmer la liberté d’expression, qui reste le premier de nos biens ? Certainement pas exiger que chacun montre ses papiers pour avoir le droit de parler. Le pseudonyme protège les lanceurs d’alerte, les fonctionnaires tenus au silence, les gens vulnérables ; je ne le reprocherai à personne. Mais le pseudonyme n’est pas un permis de diffamer. La loi du 29 juillet 1881 s’applique en ligne comme ailleurs, et la loi pour la confiance dans l’économie numérique oblige les hébergeurs à conserver de quoi identifier l’auteur d’un contenu, qu’un juge peut obtenir. Je l’ai dit à l’homme de titane, sans détour : s’il persiste à me traiter d’idiot corruptible, qu’il fasse preuve d’honneur, qu’il décline son identité, et nous nous expliquerons devant un tribunal, comme il se doit. Après tout, s’il me juge en carton mouillé, c’est qu’il se sait en titane. Le titane, chez lui, s’arrête au pseudonyme.

Pour le reste, les remèdes sont connus, et ils ne coûtent rien à la liberté. Ralentir, d’abord : Twitter lui-même avait constaté, en 2020, qu’il suffisait d’inviter les gens à lire un article avant de le partager pour qu’ils l’ouvrent bien plus souvent. Documenter, ensuite, pour ceux qui lisent en silence. Refuser enfin le tempo de l’arène, qui exige une réponse dans la minute et punit celui qui prend le temps d’être exact. Et garder toujours la porte ouverte à la vraie conversation, celle qui se tient de vive voix, en direct, et où l’on écoute les réponses qu’on a réclamées.

Car depuis que nous avons lancé le #PIC, nous savions que nous aurions des détracteurs anonymes : des idiots utiles de ceux que nous combattons, sincères ou stipendiés, peu importe, puisque le résultat est le même. Ils feront tout pour entraver le lancement d’un regroupement citoyen. Celui-ci, s’il insiste encore un peu, pourrait même finir ministre ; il en a déjà le rapport à la vérité.

Combattre · ce que je combats : Le carton mouillé et l’homme de titane. Le titane, chez lui, s’arrête au pseudonyme.

L’invitation tient toujours, et elle est sincère. Tant qu’il sera prêt à poser des questions et à avoir l’honnêteté intellectuelle d’écouter les réponses détaillées, il sera le bienvenu, en direct, sur un salon vocal. S’il est sincère, et juste un peu parano, j’en ferai même notre invité d’honneur.

Post-scriptum, novembre 2026. La réponse d’origine, écrite d’une traite sur X le 22 octobre, reste en ligne, avec ses coquilles et ses emportements : je l’assume, comme j’assume d’avoir le sang chaud. La Fontaine aurait sans doute écrit la fable du pot de carton et du pot de titane. Chez lui, c’est le pot de terre qui se brise en chemin ; mais lui, au moins, avait pris la route.

Tu veux aller plus loin ?

Sources et références 2 min →

Sources et références

Les études

  • John Suler, « The Online Disinhibition Effect », CyberPsychology & Behavior, vol. 7, n° 3, 2004 : l’effet de désinhibition en ligne.
  • Arthur D. Santana, « Virtuous or Vitriolic: The effect of anonymity on civility in online newspaper reader comment boards », Journalism Practice, vol. 8, n° 1, 2014.
  • Leonie Rösner et Nicole C. Krämer, « Verbal Venting in the Social Web: Effects of Anonymity and Group Norms on Aggressive Language Use in Online Comments », Social Media + Society, 2016.
  • Alexander Bor et Michael Bang Petersen, « The Psychology of Online Political Hostility: A Comprehensive, Cross-National Test of the Mismatch Hypothesis », American Political Science Review, vol. 116, n° 1, 2022. L’article.
  • Pew Research Center, « Sizing Up Twitter Users », avril 2019 : 10 % des utilisateurs américains produisent 80 % des messages.
  • William J. Brady, Julian A. Wills, John T. Jost, Joshua A. Tucker et Jay J. Van Bavel, « Emotion shapes the diffusion of moralized content in social networks », PNAS, vol. 114, n° 28, 2017.
  • William J. Brady, Killian McLoughlin, Tuan N. Doan et Molly J. Crockett, « How social learning amplifies moral outrage expression in online social networks », Science Advances, vol. 7, n° 33, 2021.
  • Molly J. Crockett, « Moral outrage in the digital age », Nature Human Behaviour, vol. 1, 2017.
  • Steve Rathje, Jay J. Van Bavel et Sander van der Linden, « Out-group animosity drives engagement on social media », PNAS, vol. 118, n° 26, 2021.
  • Erin E. Buckels, Paul D. Trapnell et Delroy L. Paulhus, « Trolls just want to have fun », Personality and Individual Differences, 2014.

Les penseurs

  • Hannah Arendt, entretien avec Roger Errera (1974), publié sous le titre « Hannah Arendt: From an Interview », The New York Review of Books, 26 octobre 1978.
  • Richard Hofstadter, « The Paranoid Style in American Politics », Harper’s Magazine, novembre 1964.
  • Robert Axelrod, The Evolution of Cooperation, Basic Books, 1984 (Comment réussir dans un monde d’égoïstes. Théorie du comportement coopératif, Odile Jacob, 1992).
  • Alberto Brandolini, la « loi de Brandolini », ou principe d’asymétrie des âneries, 2013.
  • Jean de La Fontaine, « Le Pot de terre et le Pot de fer », Fables, livre V, fable 2, 1668.

Les repentis

  • Chamath Palihapitiya, intervention à la Stanford Graduate School of Business, novembre 2017.
  • Sean Parker, entretien avec Axios, novembre 2017.
  • Paul Lewis, « "Our minds can be hijacked": the tech insiders who fear a smartphone dystopia », The Guardian, 6 octobre 2017 (avec Justin Rosenstein et Tristan Harris).
  • Jeff Orlowski, The Social Dilemma (Derrière nos écrans de fumée), Netflix, 2020.
  • Frances Haugen, témoignage devant la commission du commerce du Sénat des États-Unis, 5 octobre 2021.
  • Jaron Lanier, Dix bonnes raisons de supprimer vos comptes sur les réseaux sociaux, Les Arènes, 2018.

Le droit

  • Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (diffamation et injure).
  • Loi n° 2004-575 du 21 juin 2004 pour la confiance dans l’économie numérique, article 6 : la conservation des données d’identification par les hébergeurs.
Combattre · ce que je combats : Le carton mouillé et l’homme de titane. Le titane, chez lui, s’arrête au pseudonyme.

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Première publication : X, 22 octobre 2026. · Le fil d’origine sur X ↗