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Tout rédacteur en chef d’un nouveau support doit sacrifier à l’exercice obligé de la lettre d’intention. Je m’y prête en tremblant, et je l’avoue d’emblée : j’ai le trac. Un trac fou, pour un projet que je me suis pourtant fait un devoir de réussir, quoi qu’il m’en coûte.

Politoscope.tv sera une web-TV collaborative consacrée aux partis politiques. Avant son lancement officiel, à la mi-octobre, nous en testons le concept : quelques contenus pour en éprouver l’ergonomie, l’utilité et la viabilité, et pour recueillir au passage vos impressions et vos critiques. Car ce support n’existera ni sans vous, ni sans l’effort de ses premiers porteurs pour en définir l’ADN.

D’où vient le trac ? De ceci : quand on parle politique, il est impossible d’échapper au soupçon. Impossible de ne pas être taxé d’arrière-pensées inavouables ; impossible de ne pas s’exposer aux critiques de ceux dont c’est le métier, et qui ont infiniment plus de légitimité que moi. J’arrive sans arrière-pensée. Je sais d’avance que personne ne voudra le croire.

Je m’y risque quand même, parce qu’il existe, en politique comme ailleurs, une fracture plus profonde que celle des opinions. D’un côté, les experts qui ne souffrent pas que des béotiens s’emparent maladroitement de leurs thèmes ; de l’autre, ceux qui encouragent la diffusion de leur univers de pensée. Les premiers confisquent. Les seconds partagent, et s’enrichissent de ce partage. Politoscope.tv choisit son camp : celui des béotiens qui osent poser des questions, et des experts qui acceptent d’y répondre.

Point de pose ici, ni d’afféterie : la sincérité me tient lieu de méthode. Montaigne ouvrait ses Essais en prévenant son lecteur qu’il tenait entre les mains un livre de bonne foi ; je ne promets pas mieux, et c’est déjà beaucoup.

La politique appartient aussi à ceux qui osent la balbutier.

La version longue

Le trac de la lettre d’intention

Comme tout rédacteur en chef d’un nouveau support, je me dois de sacrifier à l’exercice obligé de la lettre d’intention inaugurale. Je le fais en tremblant, au propre comme au figuré, torturé par les affres d’un inconfortable manque de confiance en moi. Je l’avoue d’autant plus volontiers que je me suis fait un devoir absolu de réussir ce projet, quoi qu’il m’en coûte. Bref : j’ai un trac fou.

Un mot du dispositif, puisque vous le découvrez en chantier. Avant que cette web-TV collaborative consacrée aux partis politiques ne soit officiellement lancée, à la mi-octobre 2010, nous avons décidé d’en éprouver le concept : livrer quelques contenus pour en valider l’ergonomie, l’utilité et la viabilité, et recueillir au passage vos impressions et vos critiques. Ce que vous lisez appartient donc à une version d’essai, qui a vocation à être corrigée par ceux qui s’en serviront.

Point de pose

Porteur des valeurs du web collaboratif, je ne me plie à ces figures de style qu’à une condition : ne pas me départir de la sincérité qui me sert de stimulant intellectuel. Point de pose ici, vous le constatez, ni d’afféterie. Vous allez sans doute tomber, au fil de ces lignes, sur des considérations modestes, sur les doutes et les angoisses qui m’assaillent ; c’est que je ne sais que trop à quel point ce projet n’existera ni sans vous, ni sans l’effort de ses premiers porteurs (moi le premier) pour en définir l’ADN et le modeler, autant que faire se peut, par un souci d’authenticité et des convictions éditoriales solides.

Montaigne prévenait le sien dès le seuil : « C’est ici un livre de bonne foi, lecteur. » Toute proportion gardée (et elle est considérable), une lettre d’intention ne devrait jamais promettre autre chose. Les ambitions viendront ; la bonne foi doit les précéder.

Le soupçon comme condition

Difficile, aussi, d’écrire quoi que ce soit sans perdre cette innocence première, cette insouciance roborative qui ne sont possibles, et motrices, qu’à la condition de ne pas trop anticiper le qu’en-dira-t-on. Or ici, je n’y parviens pas. Je suis animé, en produisant politoscope.tv, d’une intention sans arrière-pensée ; mais je suis perturbé d’avance par le fait qu’il sera tout bonnement impossible de le faire avaler à qui que ce soit.

Car, quand on parle politique, il est impossible d’échapper à la suspicion. Impossible de ne pas être taxé d’objectifs secondaires inavouables. Impossible, encore, de ne pas s’exposer à de virulentes critiques si mon style, ou les mots que je choisirai, ne répondent pas aux standards sémantiques des experts de la pensée politique, qui ont infiniment plus de légitimité que moi.

Je ne m’en plains pas. Le soupçon est la condition ordinaire de la parole politique, et il a ses vertus : il protège le public des marchands de certitudes. Mais il a aussi un coût, que l’on mesure mal. À force de soupçonner tout le monde, on décourage d’abord ceux qui n’ont pas l’habitude de parler, et l’on finit par laisser la place à ceux qui n’ont plus rien à perdre, ou plus rien à prouver.

Ceux qui confisquent et ceux qui partagent

Il m’est néanmoins avis que, dans ce domaine comme dans tant d’autres, il existe une immense fracture entre les experts qui ne souffrent pas que des béotiens s’accaparent maladroitement leurs thématiques, et ceux qui favorisent et encouragent la diffusion de leur univers de pensée. Les premiers confisquent ; les seconds envisagent le partage comme une source d’enrichissement mutuel.

(Le mot de béotien, rappelons-le, vient d’un dédain athénien : aux yeux des beaux esprits d’Athènes, les habitants de la Béotie passaient pour des rustres incultes. L’histoire a retenu le mépris ; elle a oublié que Thèbes était béotienne, et qu’Hésiode comme Pindare venaient de là. Le béotien a souvent plus de lettres qu’on ne lui en prête.)

La sociologie politique a donné à cette fracture un nom cruel. En 1978, Daniel Gaxie montrait, dans Le Cens caché, que le suffrage universel n’avait pas aboli le cens, ce seuil d’impôt qui réservait jadis le vote aux plus aisés : il l’avait rendu invisible. La compétence politique est inégalement distribuée, selon le capital culturel de chacun, et ceux qui s’en croient dépourvus s’excluent d’eux-mêmes du jeu, persuadés que la politique n’est pas pour eux. Vous voyez la mécanique ? L’expert qui confisque n’a même pas besoin de fermer la porte : il lui suffit que le béotien n’ose pas entrer.

À l’opposé, Jacques Rancière a raconté, dans Le Maître ignorant, l’aventure de Joseph Jacotot, pédagogue du début du XIXe siècle qui tenait pour principe l’égalité des intelligences. On n’émancipe personne en lui expliquant d’en haut ce qu’il est censé ne pas comprendre ; on l’émancipe en le supposant capable. C’est ce pari-là que je voudrais faire ici.

L’ambition, et les objectifs

L’ambition tient donc en une phrase : se tenir du côté du partage. Ne pas instruire le citoyen du haut d’une chaire, mais ouvrir un lieu où les partis viennent s’expliquer devant ceux qui, sans titre ni jargon, ont parfaitement le droit de leur poser des questions, et où ceux qui savent acceptent de transmettre plutôt que de trier.

Les objectifs en découlent, et je les veux modestes pour pouvoir les tenir. Éprouver le concept pendant ces quelques mois d’essai. En mesurer l’utilité, sans complaisance. En assurer la viabilité, sans laquelle il n’y a pas d’indépendance. Et surtout l’ouvrir à vos critiques, qui en façonneront l’ADN plus sûrement que mes intentions.

Je tremble toujours un peu. J’ai décidé d’y voir bon signe.

Post-scriptum, octobre 2026. Seize ans ont passé. Politoscope n’a pas gardé la forme de 2010 : il vit aujourd’hui sur Politoscope.fr et sur sa chaîne, Politoscope TV, sous la forme d’entretiens au long cours et de dossiers de fond. Le chemin parcouru tient tout entier dans une expression du texte inaugural : la web-TV était « consacrée aux partis politiques ». Mon regard s’est déplacé depuis. Je regarde moins les partis que ce qui les traverse tous, l’entre-soi, la cooptation, la mise en scène de l’alternance ; et j’ai fondé un mouvement citoyen, le #PIC, qui refuse d’attendre l’homme providentiel. Ce qui n’a pas bougé, c’est la fracture décrite ici entre ceux qui confisquent et ceux qui partagent : elle reste à mes yeux la ligne de partage décisive, bien plus que la frontière entre la droite et la gauche. Quant au trac, il a fini par trouver son nom. Les Grecs appelaient parrêsia le courage de dire vrai à ses risques et périls, et Michel Foucault avait consacré à cette vertu ses derniers cours au Collège de France, publiés en 2009. Je signe aujourd’hui @parrhesiaste_fr. Le trac, au fond, c’était cela : le prix d’entrée.

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Sources et références 1 min →

Sources et références

  • Michel de Montaigne, Essais, « Au lecteur », 1580 : « C’est ici un livre de bonne foi, lecteur », ou le modèle de toute lettre d’intention.
  • Daniel Gaxie, Le Cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Seuil, 1978 : comment le sentiment d’incompétence tient les citoyens à l’écart de la politique.
  • Jacques Rancière, Le Maître ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, Fayard, 1987 : l’égalité des intelligences contre la pédagogie qui confisque.
  • Michel Foucault, Le Courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres II. Cours au Collège de France, 1984, éd. Frédéric Gros, EHESS, Gallimard et Seuil, coll. « Hautes Études », 2009 : la parrêsia, ou le dire-vrai qui s’expose.
  • Pierre Lévy, L’Intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberspace, La Découverte, 1994 : la promesse d’un savoir partagé, qui portait toute l’aventure des web-TV collaboratives.

Première publication : Politoscope TV, 19 mai 2010.