Le 23 janvier, en clôture des États généraux de la presse écrite, le président de la République a annoncé six cents millions d’euros d’aides supplémentaires sur trois ans pour une presse en crise. J’en ai dit deux mots, sans méchanceté excessive, dans l’émission d’Alain Marschall et d’Olivier Truchot ; voici la version longue.
Un mot d’abord sur la forme, parce qu’elle me réjouit. Ces émissions où le public intervient par webcam tâtonnent encore ; elles nous feront sourire dans quelques années, comme on sourit devant les premiers films parlants. Mais elles annoncent la télévision de demain : plus ciblée, plus immersive, capable d’interpeller son audience pour la distraire ou, pourquoi pas, pour mener un débat démocratique jusqu’à son terme. CNN vient d’en donner un avant-goût en retransmettant l’investiture de Barack Obama avec, à côté de l’image, le flux des commentaires laissés sur Facebook. C’est très exactement ce que nous voulons construire avec le studio Webcastory : des plateaux qui mêlent les invités présents et ceux qui nous rejoignent par webcam.
Venons-en au fond. Voici ce qui, dans cette réforme, me met sincèrement hors de moi.
1. La collusion. On ménage la presse autant pour éviter une grève que pour continuer d’obtenir, sinon ses faveurs, du moins sa gratitude. Un pouvoir qui subventionne ceux qui le surveillent n’achète pas forcément leur silence ; il achète leur gêne, ce qui est déjà beaucoup.
2. Une mauvaise partie d’échecs. Aux échecs, l’échiquier est limité, et les pièces aussi ; un gouvernement en temps de crise ne joue pas autrement. Consacrer six cents millions d’euros à un secteur condamné, du moins tant qu’il ne fait pas très vite son autocritique, me paraît une insulte au bon sens : c’est sacrifier une pièce pour ne rien gagner.
3. Ce que l’on aurait pu financer. Il y a tant d’initiatives à soutenir dans la création éditoriale ! Et pas contre les titres de presse, bon sang : avec eux. Lors de ma formation de producteur à la Fémis, on nous a exposé les subtilités du financement public, et surtout ce qu’elles ont de pervers (des filiales créées en France par de grands studios étrangers pour capter des aides du CNC, c’est-à-dire nos impôts, destinées en principe à la création française ; je caricature à peine). Il y aurait matière à créer un fonds pour les télévisions du Web, ouvert aux journaux qui voudraient s’y engager. C’est là qu’est l’avenir, et je ne le dis pas parce que j’en fais mon métier.
4. Aucune contrepartie. On n’exige des bénéficiaires aucune garantie d’investir cet argent dans les bonnes innovations. Si Ouest-France, par exemple, devait consacrer une aide publique à ses activités sur le Web, on ne ferait qu’amplifier des efforts déjà exemplaires. Le quotidien néerlandais NRC Handelsblad publie désormais une édition électronique sur la liseuse iLiad : voilà une évolution intelligente. Quant aux titres qui n’ont pas encore amorcé ce virage, regardons les choses en face : une télévision sur le Web coûte très cher, et beaucoup de rédactions qui s’y essaient déçoivent. Elles y arriveront avec le temps ; c’est précisément là que l’aide devrait être ciblée.
5. La respiration artificielle. Cette aide n’a d’autre effet que de maintenir un peu plus longtemps le modèle dominant dans sa version moribonde, comme une famille réunie au chevet d’un être cher dont on prolonge la vie artificielle, pour ne pas l’arracher trop tôt à son déni devant l’inévitable. Appliqué à la presse, c’est du gaspillage pur.
6. Le mauvais goût. Désamorcer des critiques fondées en tendant ostensiblement la main est un procédé douteux. Quelques semaines plus tôt, plusieurs rédactions (Mediapart, Marianne, Rue89, Les Inrocks, Le Nouvel Observateur) avaient lancé un appel pour une presse libre ; une fois le spectre de la crise bien installé, l’aide providentielle devient un moyen de pression qui n’a pas besoin de dire son nom. On se taira par gratitude, ou par prudence, et l’on appellera cela de la retenue.
7. Le jeune comme alibi. L’abonnement gratuit à un quotidien offert aux jeunes de dix-huit ans fait de la jeunesse un alibi démagogique, sinon l’otage d’une politique destinée à soutenir un pan de l’économie en déclin. On ne crée pas des lecteurs en leur offrant le journal ; on les crée en leur donnant une raison de le lire.
8. La guerre contre Google. Cette mesure fait écho aux critiques si vives, si vaines et si pathétiques que la presse adresse ces temps-ci à Google ; on va jusqu’à parler de guerre, ce qui me paraît un comble de vanité. Le moteur de recherche n’a pas tué les journaux ; il leur a montré, sans ménagement, ce que leurs lecteurs venaient y chercher, et ce qu’ils ne venaient plus y chercher.
Je n’en dirai pas davantage ; d’autres ont décrit cette crise mieux que je ne saurais le faire. Ce qui me frappe, c’est la posture : une profession qui se pense en victime au moment précis où il faudrait qu’elle se pense en inventeur ne sauve pas ses journaux ; elle retarde l’heure où il faudra choisir. Krisis, encore une fois : l’acte de trancher.
Trancher, ou disparaître.
Post-scriptum, octobre 2026. Dix-sept ans ont passé. Les aides à la presse n’ont pas cessé ; elles ont changé de guichets plus que de logique, et la plupart des titres qu’elles devaient sauver appartiennent aujourd’hui à une poignée de grandes fortunes. Je persiste : un État qui subventionne ceux qui doivent le surveiller, et une presse qui doit sa survie à des milliardaires, forment un couple qui ne protège pas le lecteur. Ce que j’appelais alors « la gêne » porte désormais un nom plus précis : la dépendance.
Première publication : bascunana.com, 27 janvier 2009. Texte relu et augmenté en octobre 2026.
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