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Idiocratie (nom féminin) : régime, politique ou managérial, où l’aplomb tient lieu de diplôme ; le pouvoir y échoit à ceux qui ignorent l’étendue de leur ignorance, parce que cette ignorance même leur prête la voix la plus assurée.

Pittsburgh, 1995. Un homme braque deux banques en plein jour, sans cagoule ni foulard, le visage soigneusement enduit de jus de citron : il tenait pour acquis que l’acide qui rend l’encre invisible sur le papier le rendrait, lui, invisible aux caméras. Arrêté le soir même, il regarde les bandes de surveillance avec une stupeur sincère. Il n’avait pas menti. Il ne savait pas qu’il ne savait pas.

Quatre ans plus tard, deux psychologues de Cornell, Justin Kruger et David Dunning, partent de cette histoire pour mesurer l’écart entre ce que l’on réussit et ce que l’on croit réussir. Logique, grammaire, sens de l’humour : les participants du dernier quart, classés en moyenne au douzième centile, se plaçaient d’eux-mêmes au soixante-deuxième. Les plus doués, eux, se sous-estimaient, persuadés que ce qui leur semblait simple l’était pour tout le monde.

La cruauté du résultat tient dans une symétrie : il faut la compétence même qui vous manque pour mesurer qu’elle vous manque. L’ignorant ne se trompe pas seulement de réponse ; il se trompe sur la valeur de sa réponse, et c’est cette seconde erreur qui le rend si persuasif.

Voilà le ressort de l’idiocratie. Le peuple n’y est pour rien (il est fatigué, pas bête) : c’est un mécanisme de sélection. Nos assemblées, nos plateaux, nos comités de direction confondent l’assurance avec le savoir ; celui qui doute nuance, temporise, se tait, tandis que celui qui ne doute de rien parle le premier, et c’est à lui qu’on tend le micro. Michel Audiard l’avait fait dire à Lino Ventura dès 1963 : « Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît. »

Le remède ne consiste pas à faire taire les audacieux, mais à cesser de les croire sur parole : exiger de chacun ses pièces, son historique, ses erreurs reconnues.

Dans une idiocratie, le doute ne fait pas carrière.

La version longue

Le braqueur au jus de citron

L’histoire de McArthur Wheeler a fait le tour du monde, et l’on aurait tort d’en rire trop vite. Le comique est trop facile, la leçon trop profonde. Car l’homme n’était pas fou, ni même tout à fait sot : il avait une théorie (le jus de citron sert d’encre sympathique, donc il efface), et il l’avait, raconte-t-on, mise à l’épreuve, un ami ayant pris de lui une photographie instantanée où son visage n’apparaissait pas (l’appareil était sans doute mal cadré). Il disposait donc d’une hypothèse, d’une expérience et d’un résultat. Il ne lui manquait que l’essentiel : la capacité de voir que son raisonnement ne valait rien.

C’est ce manque, et lui seul, qui intéresse. Nous commettons tous des erreurs ; la question est de savoir pourquoi certaines d’entre elles s’accompagnent d’une certitude intacte, et pourquoi cette certitude, au lieu de nous perdre, nous fait si souvent avancer.

Ce que Cornell a mesuré

En 1999, Justin Kruger et David Dunning publient dans le Journal of Personality and Social Psychology un article au titre devenu proverbial : « Incompétents, et inconscients de l’être ». Quatre études, conduites auprès d’étudiants de Cornell. On leur fait noter des plaisanteries, dont des humoristes professionnels ont établi la drôlerie ; on leur soumet des problèmes de raisonnement logique ; on vérifie leur maîtrise de la grammaire écrite. Puis on leur demande deux choses : combien de réponses justes pensent-ils avoir données, et où se situent-ils par rapport aux autres ?

Le résultat a la netteté d’une radiographie. Le quart le moins performant, classé en moyenne au douzième centile, s’estime au soixante-deuxième : non seulement au-dessus de la moyenne, mais confortablement. Le quart le plus performant commet l’erreur inverse ; il se sous-classe, parce qu’il croit que ce qui lui paraît évident l’est pour ses camarades (les psychologues appellent cela l’effet de faux consensus).

Deux expériences complètent le tableau, et ce sont les plus cruelles. Dans la troisième étude, on montre aux participants les copies de leurs camarades. Les meilleurs, découvrant les erreurs des autres, révisent leur rang à la hausse : ils apprennent. Les moins bons, mis devant de meilleures réponses que les leurs, n’en tirent rien ; ils ne voient pas ce qu’elles ont de meilleur. Dans la quatrième, on donne à une partie des participants une courte formation à la logique. Leur compétence progresse, et avec elle leur lucidité : devenus meilleurs, ils mesurent enfin combien ils étaient mauvais. Le paradoxe est complet. Pour savoir qu’on ignore, il faut cesser d’ignorer.

L’article vaudra à ses auteurs, l’année suivante, un prix Ig Nobel de psychologie, ce prix parodique qui récompense les recherches qui font d’abord rire, puis réfléchir. Il n’en fallait pas tant pour que l’expression « effet Dunning-Kruger » entre dans la conversation courante, où elle sert le plus souvent, avouons-le, à désigner les autres.

Le double fardeau

La thèse de Kruger et Dunning tient en une formule : l’incompétent porte un double fardeau. Il se trompe, et sa compétence défaillante lui interdit de s’en apercevoir, car les savoirs qui permettent de bien faire sont exactement ceux qui permettent de juger si l’on fait bien. Celui qui ignore la grammaire ne peut pas repérer ses fautes de grammaire ; celui qui raisonne mal ne peut pas évaluer la qualité d’un raisonnement, à commencer par le sien. L’erreur et l’instrument de mesure de l’erreur sont une seule et même chose.

La philosophie le savait depuis longtemps, et ce n’est pas faire injure à la psychologie expérimentale que de le rappeler. Socrate, dans l’Apologie, tire toute sa sagesse d’un aveu : il ne croit pas savoir ce qu’il ne sait pas, et c’est par là seulement qu’il dépasse ceux qui se croient savants. Darwin, en 1871, en fait un constat d’histoire naturelle : l’ignorance, écrit-il, engendre plus souvent la confiance que ne le fait le savoir. Flaubert, qui consacra la fin de sa vie à l’inventaire de la bêtise, la définissait d’un trait dans une lettre à Louis Bouilhet, en 1850 : « la bêtise consiste à vouloir conclure ». Et Bertrand Russell, en 1933, dans un article intitulé « Le triomphe de la bêtise », voyait la racine du mal de son temps dans le fait que les imbéciles sont sûrs d’eux, quand les gens intelligents sont pleins de doute ; il retrouvait là, sans le dire, le vers de Yeats sur les meilleurs qui manquent de conviction, et les pires qui débordent d’intensité passionnée.

Robert Musil, dans une conférence prononcée à Vienne en 1937, ajoutait une distinction précieuse. Il y a la simple lenteur d’esprit, honnête, presque touchante ; et il y a une bêtise d’un autre ordre, beaucoup plus dangereuse, qui tient moins au défaut d’intelligence qu’au défaut de mesure, et qui frappe volontiers les esprits brillants. L’idiocratie relève de la seconde. Elle ne réclame pas des sots ; elle réclame des gens qui ne voient pas les bornes de leur savoir, et il s’en trouve à tous les étages, diplômés compris.

L’objection des statisticiens

L’honnêteté oblige à dire que la célèbre courbe de Kruger et Dunning a été vigoureusement contestée, et que la contestation n’est pas négligeable.

Première objection : la régression vers la moyenne. Quand une mesure est imparfaite, ceux qui obtiennent des scores extrêmes ont mécaniquement tendance, à la mesure suivante, à se rapprocher du centre ; le dernier quart paraît se surestimer et le premier se sous-estimer, même si personne ne se connaît mieux que son voisin. Deuxième objection : l’effet « meilleur que la moyenne », découvert bien avant Cornell (en 1981, une large majorité de conducteurs interrogés par Ola Svenson se jugeaient plus prudents et plus habiles que le conducteur médian), suffit à produire une partie de la figure. Joachim Krueger et Ross Mueller l’ont soutenu dès 2002 ; Katherine Burson, Richard Larrick et Joshua Klayman ont montré en 2006 que, sur des tâches difficiles, ce sont les meilleurs qui se calibrent mal. En 2016, Edward Nuhfer et ses collègues ont fait mieux, ou pire : en remplaçant les participants par des nombres tirés au hasard, ils ont reproduit l’allure de la fameuse courbe. En 2020, Gilles Gignac et Marcin Zajenkowski concluaient, avec des méthodes plus rigoureuses, que l’effet tenait pour l’essentiel de l’artefact statistique.

Dunning a répondu, et sa réponse mérite d’être entendue : les objections expliquent une part de la courbe, pas le phénomène tout entier. Les travaux menés avec Joyce Ehrlinger en 2008 montrent que la surestimation des moins compétents résiste à ce qui devrait la corriger, y compris lorsque l’exactitude est récompensée. Le débat reste ouvert. Il y a d’ailleurs quelque chose de comique à brandir l’effet Dunning-Kruger avec l’assurance exacte qu’il dénonce, et je plaide coupable d’avoir parfois, moi aussi, cité la courbe plus vite que je ne l’avais lue.

Mais retenons l’essentiel, qui survit à toutes les objections. D’une part, nous nous surestimons presque tous, et nous nous trompons d’autant plus facilement sur nous-mêmes que le terrain nous est étranger. D’autre part (et c’est là que l’affaire cesse d’être une curiosité de laboratoire pour devenir une question politique), l’assurance produit des effets sociaux mesurables, que les statisticiens ne contestent pas.

Pourquoi l’aplomb monte en grade

En 2012, Cameron Anderson et ses collègues de Berkeley publient une série d’études qui déplacent la question. Ils ne demandent plus pourquoi certains se surestiment ; ils demandent ce que la surestimation rapporte. Réponse : du statut. Dans des équipes d’étudiants en MBA suivies tout un semestre, ceux qui prétendaient reconnaître le plus de noms et d’événements, y compris des noms et des événements inventés pour l’occasion, finissaient au sommet de la hiérarchie informelle de leur groupe. Filmés en situation, les plus sûrs d’eux parlaient davantage, répondaient plus vite, gardaient un calme impressionnant ; leurs pairs les jugeaient compétents, et même sympathiques. Personne ne les tenait pour des vantards. L’excès de confiance n’était pas puni : il était promu.

Tomas Chamorro-Premuzic, psychologue des organisations, en a tiré un livre au titre volontairement brutal, Why Do So Many Incompetent Men Become Leaders? (« Pourquoi tant d’hommes incompétents deviennent-ils des dirigeants ? », 2019). Sa thèse : nous recrutons les chefs sur les signes extérieurs de la confiance (l’aisance, l’assurance, le goût de se mettre en avant), qui ne prédisent rien de leur efficacité, et nous écartons ceux dont l’humilité et la retenue la prédisent mieux. Laurence Peter, en 1969, avait déjà formulé la loi d’airain des hiérarchies : chacun s’y élève jusqu’à son niveau d’incompétence. Il manquait au principe de Peter son carburant ; Anderson l’a trouvé : on promeut ce qui a l’air compétent.

Les médias ajoutent leur propre sélection. Philip Tetlock a passé deux décennies à noter les prédictions de centaines d’experts, et le verdict, publié en 2005, est accablant pour le spectacle de l’expertise : les plus péremptoires, ceux qui ramènent tout à une seule grande idée (ses « hérissons »), prédisaient moins bien que les esprits prudents et composites (ses « renards ») ; mais c’étaient eux que les plateaux invitaient, parce qu’une certitude fait une meilleure séquence qu’une probabilité. Le format récompense le ton, et le ton n’a aucun rapport avec la justesse.

Harry Frankfurt, dans un petit livre devenu classique, De l’art de dire des conneries, distinguait le menteur, qui connaît la vérité et la cache, du baratineur, à qui la vérité est indifférente. Notre braqueur ne mentait pas ; le baratineur non plus. L’un et l’autre échappent à l’épreuve de vérité par le même chemin : ils ne s’y soumettent pas. Et Carlo Cipolla, l’historien de l’économie, avait rangé dans ses Lois fondamentales de la stupidité humaine une observation que l’on gagnerait à afficher dans les conseils d’administration : le stupide, qui nuit aux autres sans même en tirer profit, est plus dangereux que le bandit, parce qu’il est imprévisible, et il l’est davantage encore lorsqu’il détient le pouvoir.

L’idiocratie n’est pas le règne des idiots

Il faut ici écarter un contresens, que le mot même invite. En 2006, Mike Judge tourne Idiocracy : un soldat très ordinaire, cobaye d’une expérience d’hibernation oubliée, se réveille en 2505 dans une Amérique où l’on arrose les champs avec une boisson pour sportifs et où il passe, de très loin, pour l’homme le plus intelligent du pays. La satire est réjouissante. Sa prémisse l’est beaucoup moins : le film explique la décadence par la démographie, les moins instruits ayant fait plus d’enfants que les autres, ce qui est une thèse eugéniste à peine déguisée en farce. Or les données la démentent. Quand Bernt Bratsberg et Ole Rogeberg ont analysé, en 2018, le léger recul des scores d’intelligence observé chez les conscrits norvégiens nés après 1975, ils l’ont trouvé à l’intérieur même des familles, entre frères ; autrement dit, il ne doit rien aux gènes et tout à l’environnement.

L’idiocratie n’est donc pas une fatalité biologique ; c’est une construction. La bêtise, quand elle progresse, se cultive : par la fatigue, par l’école qu’on appauvrit, par des médias qui récompensent l’aplomb et des réseaux qui récompensent l’outrance, par des procédures de sélection qui préfèrent la promesse au bilan. Le peuple, lui, est moins bête qu’anesthésié, et l’on choisit pour lui parmi ceux qui parlent le plus fort.

L’étymologie, pour finir, éclaire le mot d’un jour inattendu. En grec, l’idiôtès désigne le particulier, l’homme privé, celui qui ne prend pas part aux affaires communes ; l’imbécile n’est venu qu’ensuite. L’idiocratie serait alors aussi, littéralement, le pouvoir qui prospère quand les citoyens se retirent dans leur vie privée et laissent la place publique à ceux qui ne doutent de rien. Il n’y a pas de meilleure définition de la démission civique.

Exiger des preuves

Que faire ? Pas grand-chose contre la psychologie humaine, dont il serait vain d’espérer qu’elle change ; beaucoup contre les institutions, qui sont nos œuvres.

D’abord, mesurer. Tetlock n’a pas seulement dressé le constat ; il a montré, avec le Good Judgment Project, qu’on pouvait repérer et former des prévisionnistes remarquablement fiables, à une condition : noter leurs prédictions, toutes leurs prédictions, et tenir le registre de leurs erreurs. Ses « superprévisionnistes » ne sont pas des génies ; ce sont des gens qui acceptent d’être corrigés. Une organisation qui conserverait la trace de ce que chacun a annoncé, et de ce qui est advenu, ferait plus contre l’idiocratie que mille séminaires de leadership.

Ensuite, contredire. La certitude ne se dissout ni dans la colère ni dans la moquerie ; elle se dissout dans l’épreuve contradictoire, à condition que celle-ci soit organisée, et non laissée au hasard des rapports de force. C’est tout le pari de l’intelligence collective : non pas trouver l’homme qui sait, mais bâtir des procédures qui vérifient, où l’objection passe pour un service et l’aveu d’erreur pour une force.

Enfin, réhabiliter le doute comme compétence. Puisque les meilleurs se sous-estiment, une institution digne de ce nom doit aller les chercher, au lieu d’attendre qu’ils lèvent la main ; et puisque les moins compétents ne peuvent pas voir ce qui leur manque, elle doit le leur montrer, ce que fit précisément la quatrième étude de Cornell, avec un succès qui devrait nous rendre optimistes. Car c’est la vraie bonne nouvelle de ces travaux : la lucidité s’apprend. Ceux à qui l’on enseigne la logique voient enfin leurs erreurs.

Vous me suivez ? L’aplomb ne disparaîtra pas, et il n’y a d’ailleurs aucune raison de le haïr ; il faut simplement cesser de le prendre pour une preuve. Demander à celui qui affirme ce qu’il a déjà réussi, ce qu’il a déjà raté, et ce qu’il est prêt à soumettre à la vérification : la question est simple, presque naïve, et c’est la plus subversive qui soit dans une idiocratie.

Le jus de citron ne rend personne invisible ; c’est notre complaisance qui rend l’ignorance éligible.

Les mots voisins

  • Kakistocratie : du grec kakistos, « le pire », et kratos, « le pouvoir » : le gouvernement des pires. Le mot apparaît en 1644 dans un sermon de Paul Gosnold prêché à Oxford devant des membres du Parlement ; Thomas Love Peacock le reprend en 1829 dans The Misfortunes of Elphin, James Russell Lowell en 1876. La kakistocratie désigne une malfaisance ; l’idiocratie, une cécité, et l’une prépare volontiers le lit de l’autre.
  • Médiocratie : le titre et la thèse d’Alain Deneault (2015), pour qui « les médiocres ont pris le pouvoir », sans coup d’État, par la seule injonction à « jouer le jeu ». Le médiocre de Deneault possède toutes les compétences requises, et pas une de plus : un expert moyen, docile, qui a fait de la conformité une méthode. La médiocratie récompense la prudence grise ; l’idiocratie, l’assurance criarde. Les deux se partagent souvent le même conseil d’administration.
  • Ineptocratie, ou inaptocratie : le mot circule en anglais depuis au moins 1992 ; sa définition virale (un système où les moins capables de diriger sont élus par les moins capables de produire) se répand en octobre 2011, puis en France, faussement attribuée à Jean d’Ormesson. C’est surtout un pamphlet contre la redistribution, plus qu’un concept ; et l’ironie veut qu’un texte sur l’incompétence ait fait le tour des réseaux sous la signature d’un auteur qui ne l’a jamais écrit. Une pièce d’idiocratie en acte.
  • Idiocracy : le film de Mike Judge (2006). Une satire réjouissante de l’anti-intellectualisme et de la société du divertissement, dont ce lexique récuse la prémisse : la bêtise n’y est pas héritée, elle y est fabriquée.
  • Ultracrépidarianisme : la manie de se prononcer au-delà de sa compétence. Pline l’Ancien raconte que le peintre Apelle, après avoir corrigé la sandale d’un portrait sur la remarque d’un cordonnier, renvoya celui-ci à son ouvrage quand il voulut critiquer la jambe : « que le cordonnier ne juge pas au-delà de la chaussure ». William Hazlitt forge l’adjectif anglais en 1819. C’est la forme quotidienne, et télévisée, de l’effet Dunning-Kruger.
  • Anosognosie : en neurologie, l’incapacité d’un patient à percevoir son propre déficit ; le mot est de Joseph Babinski (1914), qui l’observa chez des hémiplégiques niant leur paralysie. Dunning lui-même y voyait l’image la plus juste de son effet : une ignorance qui ne peut pas se voir.
  • Expertocratie : le danger symétrique, que décrit le lexique du #PIC ; non plus le pouvoir de ceux qui ne doutent de rien, mais la confiscation du débat par ceux qui prétendent savoir pour les autres. Le remède est le même : la preuve publique, et non le titre.
  • Hubris : la démesure des Grecs, que les dieux punissaient ; voir le lexique du #PIC. L’idiocratie en est la version de masse et de bureau.

Sources et références

L’étude et ses prolongements

  • Justin Kruger et David Dunning, « Unskilled and Unaware of It: How Difficulties in Recognizing One’s Own Incompetence Lead to Inflated Self-Assessments », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 77, n° 6, 1999, p. 1121-1134 : l’article fondateur, quatre études (humour, logique, grammaire, puis un entraînement à la logique), et l’affaire Wheeler en ouverture.
  • Joyce Ehrlinger, Kerri Johnson, Matthew Banner, David Dunning et Justin Kruger, « Why the Unskilled Are Unaware: Further Explorations of (Absent) Self-Insight Among the Incompetent », Organizational Behavior and Human Decision Processes, vol. 105, n° 1, 2008, p. 98-121 : la surestimation des moins compétents mise à l’épreuve de nouvelles conditions.
  • David Dunning, « The Dunning-Kruger Effect: On Being Ignorant of One’s Own Ignorance », Advances in Experimental Social Psychology, vol. 44, 2011, p. 247-296 : le bilan par l’un des deux auteurs, réponse aux critiques comprise.
  • Errol Morris, « The Anosognosic’s Dilemma: Something’s Wrong but You’ll Never Know What It Is », The New York Times, série « Opinionator », juin 2010 : les entretiens où Dunning raconte l’affaire du jus de citron et la parenté avec l’anosognosie.
  • Ola Svenson, « Are We All Less Risky and More Skillful Than Our Fellow Drivers? », Acta Psychologica, vol. 47, n° 2, 1981, p. 143-148 : l’effet « meilleur que la moyenne », chez les automobilistes.
  • Pauline Rose Clance et Suzanne Imes, « The Impostor Phenomenon in High Achieving Women », Psychotherapy: Theory, Research & Practice, vol. 15, n° 3, 1978, p. 241-247 : l’envers du décor, quand ce sont les plus compétents qui doutent d’eux.

Les objections

  • Joachim Krueger et Ross A. Mueller, « Unskilled, Unaware, or Both? The Better-Than-Average Heuristic and Statistical Regression Predict Errors in Estimates of Own Performance », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 82, n° 2, 2002, p. 180-188.
  • Katherine A. Burson, Richard P. Larrick et Joshua Klayman, « Skilled or Unskilled, but Still Unaware of It: How Perceptions of Difficulty Drive Miscalibration in Relative Comparisons », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 90, n° 1, 2006, p. 60-77.
  • Edward Nuhfer, Christopher Cogan, Steven Fleisher, Eric Gaze et Karl Wirth, « Random Number Simulations Reveal How Random Noise Affects the Measurements and Graphical Portrayals of Self-Assessed Competency », Numeracy, vol. 9, n° 1, 2016 : la courbe reproduite avec des nombres tirés au hasard.
  • Gilles E. Gignac et Marcin Zajenkowski, « The Dunning-Kruger Effect Is (Mostly) a Statistical Artefact: Valid Approaches to Testing the Hypothesis with Individual Differences Data », Intelligence, vol. 80, 2020 : l’objection la plus rigoureuse à ce jour.

L’aplomb et le pouvoir

  • Cameron Anderson, Sebastien Brion, Don A. Moore et Jessica A. Kennedy, « A Status-Enhancement Account of Overconfidence », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 103, n° 4, 2012, p. 718-735 : l’excès de confiance rapporte du statut, et passe pour de la compétence.
  • Jessica A. Kennedy, Cameron Anderson et Don A. Moore, « When Overconfidence Is Revealed to Others: Testing the Status-Enhancement Theory of Overconfidence », Organizational Behavior and Human Decision Processes, vol. 122, n° 2, 2013, p. 266-279 : ce qu’il en coûte, ou non, d’être démasqué.
  • Tomas Chamorro-Premuzic, Why Do So Many Incompetent Men Become Leaders? (And How to Fix It), Harvard Business Review Press, 2019 : la confiance prise pour la compétence dans le recrutement des dirigeants.
  • Laurence J. Peter et Raymond Hull, Le Principe de Peter, Stock, 1970 (The Peter Principle, 1969) : chacun s’élève jusqu’à son niveau d’incompétence.
  • Philip E. Tetlock, Expert Political Judgment: How Good Is It? How Can We Know?, Princeton University Press, 2005 ; et, avec Dan Gardner, Superforecasting: The Art and Science of Prediction, Crown, 2015 : les hérissons, les renards, et l’art de noter les prédictions.
  • Harry G. Frankfurt, De l’art de dire des conneries, 10/18, 2006 (On Bullshit, Princeton University Press, 2005) : le baratineur, à qui la vérité est indifférente.
  • Carlo M. Cipolla, Les Lois fondamentales de la stupidité humaine, PUF, 2012 (texte de 1976) : le stupide, plus dangereux que le bandit.
  • Tom Nichols, The Death of Expertise: The Campaign Against Established Knowledge and Why It Matters, Oxford University Press, 2017 : la défiance envers le savoir comme posture politique.

Les penseurs de la bêtise

  • Platon, Apologie de Socrate, 21d : savoir qu’on ne sait pas.
  • Gustave Flaubert, lettre à Louis Bouilhet, 4 septembre 1850 : « la bêtise consiste à vouloir conclure ».
  • Charles Darwin, The Descent of Man, 1871, introduction : l’ignorance engendre plus souvent la confiance que le savoir.
  • Bertrand Russell, « The Triumph of Stupidity », article de 1933 (paru le 10 mai 1933 dans la presse américaine sous le titre « Stupidity Rules »), repris dans Mortals and Others ; William Butler Yeats, « The Second Coming », 1920.
  • Robert Musil, De la bêtise (Über die Dummheit), conférence prononcée à Vienne en 1937 : la bêtise d’esprit et la bêtise de mesure.
  • Alain Deneault, La Médiocratie, Lux, 2015.

Les mots et les œuvres

  • Paul Gosnold, sermon prêché à Oxford le 9 août 1644 ; Thomas Love Peacock, The Misfortunes of Elphin, 1829 : les premiers emplois de « kakistocratie ».
  • Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre XXXV, § 85 (ne supra crepidam sutor iudicaret) ; William Hazlitt, A Letter to William Gifford, Esq., 1819 : l’ultracrépidarien.
  • Joseph Babinski, communication sur les troubles mentaux de l’hémiplégie, Revue neurologique, 1914 : le mot « anosognosie ».
  • Barry Popik, « Ineptocracy », barrypopik.com : les premières traces du mot (1992) et de sa définition virale (octobre 2011).
  • Wikibéral, « Inaptocratie », wikiberal.org : la définition en circulation, et sa fausse attribution à Jean d’Ormesson.
  • Mike Judge, Idiocracy, 20th Century Fox, 2006.
  • Georges Lautner, Les Tontons flingueurs, dialogues de Michel Audiard, 1963.
  • Bernt Bratsberg et Ole Rogeberg, « Flynn Effect and Its Reversal Are Both Environmentally Caused », Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 115, n° 26, 2018, p. 6674-6678 : le recul des scores d’intelligence, observé entre frères, ne doit rien aux gènes.

Dans les lexiques du #PIC

Première publication : bascunana.com, 26 octobre 2026. Première entrée du lexique.