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Un billet fait le tour des réseaux. Un garçon sympathique héberge chez lui un jeune Africain venu étudier en France, dont la famille s’est cotisée pour payer le voyage, et qui dormait dans la rue. Le jeune homme sourit au selfie ; son bienfaiteur aussi, soigneusement cadré à ses côtés. Des milliers de likes, des torrents de soutien.

L’auteur est un camarade que j’estime. Je ne juge pas sa personne, seulement un geste ; et ce geste m’afflige. Derrière la générosité démonstrative, il y a un engagement du lecteur non par l’émotion, mais par sa version pulsionnelle, l’émotivité, et parfois par une culpabilisation qui ne dit pas son nom. C’est du tire-larmes. Et c’est mauvais pour celui qu’on aide, réduit à une jolie bouille au service d’une vanité morale.

Je parle d’expérience. À partir de 2016, ma famille a accueilli pendant dix-huit mois S., un mineur sénégalais de seize ans, par l’intermédiaire d’une association. Nous avons financé sa formation ; il est électricien, en CDI, et c’est lui que nous appelons quand nous avons des travaux. J’ai inondé de courriers la préfecture où son titre de séjour restait bloqué, jusqu’à ce qu’il se débloque. Nous n’en avons jamais fait une photo.

En 2019, près de chez moi, M., soixante-quatre ans, dormait dans sa voiture après des décennies de travail mal payé. J’ai voulu lui glisser un billet de cinquante euros. Il m’a regardé avec une indignation qui m’a transpercé : Je ne veux pas, dans ma tête, m’habituer à l’aumône, je préfère crever.

On peut vouloir aider son prochain sans vouloir que cela devienne un système. On peut surtout vouloir aider sans vouloir qu’on le sache. La morale de conviction soulage d’abord celui qui la pratique ; la morale des conséquences, plus ingrate, sert davantage ceux qu’on prétend servir. Le like récompense la première, le temps juge la seconde.

La main tendue est affaire d’intimité, pas de publicité.

La version longue

Me, myself and I : ce parangon de vertu supérieure.

Le selfie du bienfaiteur

Un billet récent montre un gentil garçon qui héberge chez lui un jeune Africain, et il récolte des milliers de likes et de manifestations de soutien.

Le jeune homme serait des plus méritants. Il est venu étudier en France, soutenu par une famille qui s’est cotisée pour lui payer le voyage ; faute de mieux, il dort dans la rue. Il s’accroche. Il est mignon, touchant. Il faut sauver le petit soldat qui sourit de toute sa bouille au selfie ; selfie qui, précisons-le, met soigneusement en scène, à ses côtés, l’auteur du billet, grand parangon de vertu tenant à laisser la trace de son acte désintéressé.

Cette démonstration m’a affligé par ses excès. Humanitarisme suintant de sentimentalisme, d’abord ; et surtout symptôme d’un mal qui ne cesse de s’aggraver, si j’en juge par l’audience grandissante qui le plébiscite et par la totale absence de réflexion critique qui l’accompagne. Cette réflexion semble écrasée par une tumeur maligne qui gonfle juste à côté, et qu’on appelle, je crois, la bonne conscience.

J’ai trouvé là une synthèse parfaite des excès de la candeur humanitariste. C’est pourtant le billet d’un excellent camarade, dont je tairai le nom : je dis « excellent », car par ailleurs je souscris à ses démarches en général, à son style sympathique, à son incontestable et profonde gentillesse, et je ne veux pas lui faire d’ombre. Manière de préciser qu’une erreur compulsive ne définit pas une personne, et encore moins ne l’essentialise.

J’espère donc que ma réaction critique à ce que je tiens pour l’une des pires dérives narcissiques de l’époque ne sera pas reçue comme une attaque aveugle. Je ne me permets de juger qu’une action, un choix ; je n’infère rien sur la personne, que j’apprécie sans difficulté par ailleurs. Et je ne me permets de juger que ce que j’ai personnellement vécu, ce qui m’autorise à en parler avec une pointe de réalisme.

Éloge modéré du narcissisme

Mais d’abord, une chose surprenante : je suis favorable à une dose de narcissisme, au même titre qu’à une dose d’orgueil, voire d’arrogance.

En deçà d’une certaine limite, le quant-à-soi revêt cette salutaire dimension d’affirmation de soi qui fait du bien ; et se mettre en avant est une source de meilleure connaissance de soi. Je ne diabolise donc pas les réseaux sociaux pour cela : ce serait trop simple. Je conseille même régulièrement de faire des vidéos, comme j’en fais moi-même. C’est très formateur, et l’on y apprend une certaine forme de courage.

Je ne reprocherai donc pas à ce camarade de s’être mis en avant. J’insisterai, en revanche, sur la dérive que représente sa façon d’appliquer l’ostentation à une démarche humanitaire. Et voici pourquoi j’ai sur le sujet un point de vue de praticien : parce que je l’ai vécu entièrement, et bien au-delà de l’autoportrait calculé pour flatter ma vanité morale.

Dix-huit mois, zéro photo

J’aurais pu faire la même chose dès 2016. Ma famille a hébergé, pendant dix-huit mois, en 2016 et 2017, un mineur sénégalais arrivé chez nous à seize ans ; appelons-le S. Nous avons choisi de passer par une association, et nous avons pris le temps d’étudier et de comprendre la réalité de sa situation familiale. Nous l’avons aidé à financer sa formation : il est devenu électricien, il a aujourd’hui un CDI, et quand nous avons des travaux d’électricité, c’est sa société que nous appelons, en demandant à travailler avec lui.

Concrètement, pour l’aider, j’ai aussi identifié à la préfecture la personne qui faisait obstacle à l’obtention de son titre de séjour, et je l’ai inondée de courriers. Cela a fonctionné. Il fallait le faire, puisque personne d’autre ne pouvait s’en charger (nous avons, à la maison, un sens du courrier administratif assez pointu). Et nous lui avons offert du temps et des livres, dont quelques Bescherelle, pour l’aider à perfectionner son français.

Je n’en ai jamais fait étalage sur les réseaux sociaux. Ni pour infliger aux autres mon autoportrait vertueux, ni pour m’autoglorifier dans un éditorial moralisateur, ni, surtout, pour créer un buzz consensuel.

Je sens venir l’objection, et elle est loyale : n’est-ce pas exactement ce que je fais en ce moment ? Je la prends au sérieux. Il m’a fallu des années pour en parler ; je le fais sans photo et sans prénom, pour soutenir une thèse qui ne risque guère de me rendre sympathique. C’est tant mieux. Mais personne ne pourra aisément me ranger du côté des méchants.

L’émotivité n’est pas l’émotion

Car se vautrer dans le prosélytisme de soi et de son grand cœur, au prétexte de solliciter son réseau pour récolter l’obole des braves gens, n’est pas un bon système.

Derrière cette générosité démonstrative, il y a une forme subtile d’engagement des lecteurs : non par l’émotion, mais par sa version plus pulsionnelle qu’est l’émotivité, voire par une forme inavouable de culpabilisation. C’est du tire-larmes démagogique. Et j’en suis d’autant plus persuadé que c’est mauvais pour le jeune qu’on aide (réduit au rôle de figurant attendrissant dans le récit d’un autre), et pour le message qu’on adresse à tous ceux qui, dans son pays, envisagent le même voyage.

Le sociologue Luc Boltanski a décrit, au début des années 1990, la position inconfortable du spectateur de la souffrance lointaine : sommé de faire quelque chose de la pitié qu’on lui inspire, sans prise réelle sur le malheur qu’on lui montre. Le réseau social a trouvé à ce dilemme la solution la plus économique qui soit : le like. Un clic, et la pitié est soldée. Le donateur réel a fait son geste ; les milliers de spectateurs, eux, ont fait le leur sans rien donner, et chacun repart avec le sentiment d’avoir été bon. Nietzsche avait un mot pour ce genre de vertu, la moraline, forgé sur le modèle des noms de médicaments : la morale prise en comprimés, pour se sentir mieux.

Aider n’est pas instituer

Deux points, en apparence contradictoires, qu’il est pourtant essentiel de concilier.

D’une part, nous avons hébergé S. par humanisme, et nous nous serions interdit d’en faire la moindre publicité. Il n’est pas venu en France en pensant qu’il suffirait de pleurer à nos portes pour être bien reçu. Or, pour beaucoup aujourd’hui, la France est perçue comme une terre d’accueil sans condition : notre générosité est réputée dans le monde entier, quoi qu’en disent ceux qui ne voient dans notre pays qu’égoïsme et fermeture. Et c’est aussi ce qui nous dessert, à la longue, par nos propres excès.

D’autre part, cette posture ne nous empêche pas, à la maison, d’avoir de la chose une vision plus vaste ; au risque de paraître paradoxal aux esprits chagrins qui s’excitent au premier alibi moralinesque pour déverser leur indignation sans nuance.

Car oui : on peut vouloir aider son prochain, et ne pas vouloir que cela devienne un système.

S. a été, avec nous, spectaculairement chanceux. Il a eu sa propre chambre et une vie de famille riche. Mais j’aurais préféré qu’il reste auprès de sa mère, et qu’il aide sa famille chez lui, sur place ; parce que notre capacité d’accueil est limitée. Je le lui ai dit, en toute amitié. Ces jeunes gens, souvent adorables et touchants, sont d’abord des forces vives pour leur pays, qui se prive d’eux en les voyant partir ; et pour le nôtre, une charge que nous ne pouvons absorber indéfiniment sans que l’accueil se dégrade pour tout le monde, à commencer par eux.

Mettre en scène leur accueil en France, sur le mode moralisateur, devrait donc être un sujet dont on puisse débattre sans opposer, d’un côté, les chantres de la grandeur d’âme, et de l’autre, les méchants franchouillards.

Voilà pourquoi j’ai parlé de notre propre expérience, qui n’est pas la seule, bien au contraire. Nous aidons les réfugiés au cas par cas, et nous évitons d’en tirer une opération de communication fédératrice. Nous le faisons en toute discrétion. Le contraire confine à l’indécence.

D’autres détresses, moins photogéniques

D’autant que cela ne nous empêche pas d’orienter aussi notre solidarité ailleurs : vers les tentes de sans-abri du quartier de Stalingrad, par exemple, ou vers cette population insoupçonnée de personnes de plus de soixante ans qui dorment dans leur voiture après avoir travaillé en France pendant des décennies pour un salaire de misère, et qui finissent esseulées, abattues, au terme d’accidents de vie si complexes, une fois exposés, qu’ils font moins vendre sur les réseaux sociaux.

Il n’y a pas de selfie possible avec un homme de soixante-quatre ans qui dort dans sa voiture. Il n’est pas mignon. Il n’a pas de jolie bouille. Il a seulement une histoire trop longue pour tenir dans une publication.

M., soixante-quatre ans

J’ai approché un homme dans cette situation ; appelons-le M. Il avait soixante-quatre ans. En 2019, je le voyais chaque jour au bout de ma rue. Je suis venu lui parler ; il m’a confié ses difficultés, et un parcours des plus durs. Un supplice.

J’ai tenté, de la manière la plus respectueuse possible, de lui laisser un billet de cinquante euros. Je n’oublierai jamais son visage offensé. Il m’a regardé avec des yeux si intenses, si profonds, comme pour me transpercer de son indignation ; et j’ai compris que ce qui peut être, de notre point de vue, une générosité mal placée, peut se révéler blessant pour qui a sa fierté et veut s’en sortir seul.

Je n’ai même pas osé lui demander pourquoi. Ce n’était que trop évident. Mais, comprenant mon embarras, il a tenu à me dire, avant que je ne le salue et ne retourne à mon existence confortable :

Je ne veux pas, dans ma tête, m’habituer à l’aumône. Je préfère crever.

Je ne dis pas pour autant que celui qui accepte s’abaisse. Je ne parle que du choix d’un homme. Mais ce choix éclaire tout le reste. Marcel Mauss l’a montré, dans son Essai sur le don : le don n’est jamais une chose simple, il crée une dette, et le don qu’on ne peut pas rendre place celui qui le reçoit en position d’infériorité. M. le savait d’instinct. Le jeune homme du selfie, lui, ne doit pas seulement un toit à son bienfaiteur : il lui doit, désormais, devant des milliers de témoins, sa gratitude publique. C’est cher payé.

Le jeune Africain que mon si ostensiblement généreux camarade met en avant n’est pas indigne, loin s’en faut. Il n’a rien demandé de ce cadrage-là.

Conviction et responsabilité

On ne monnaie pas l’altruisme contre des likes. Je comprends parfaitement que, pour beaucoup, ce soit une manière légitime de promouvoir un progrès moral : le rendre aussi exemplaire et contagieux que possible. Je revendique simplement que le sujet mérite débat.

Max Weber a donné à ce débat ses deux termes, en janvier 1919, dans sa conférence sur la vocation politique : l’éthique de conviction, qui s’attache à la pureté de l’intention, et l’éthique de responsabilité, qui répond des conséquences prévisibles de ses actes. (Weber, qui n’était pas manichéen, finissait par dire qu’elles se complètent chez l’homme accompli ; c’est leur divorce qui fait des dégâts.) On parle aussi, depuis que la philosophe Elizabeth Anscombe a forgé le mot en 1958, de morale conséquentialiste.

La morale de conviction a quelque chose de cathartique, mais d’affreusement égoïste aussi : on se déleste d’un immense besoin, qu’on porte en soi, de faire quelque chose de bien, et d’être reconnu pour cela. La morale des conséquences est plus ingrate, et moins propice aux likes. Mais elle a plus de chances de porter notre véritable humanisme sur le long terme que notre humanitarisme de bonne conscience à court terme. La première demande : « ai-je bien agi ? » La seconde demande : « qu’est-il devenu ? » S., lui, est électricien. C’est la seule réponse qui m’importe.

La main gauche

L’Évangile selon Matthieu en faisait déjà une règle de vie, au cœur du Sermon sur la montagne : Mais quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta droite. Le selfie du bienfaiteur, c’est la main gauche qui filme la droite, et qui publie.

Être une belle personne ne va pas de soi. C’est un effort vertueux, une aspiration au Bien qui n’est pas sans embûches. Mais devenir une meilleure version de soi-même ressemble à la religion.

La foi grandit dans l’intimité ; elle se change en prosélytisme dans la publicité.

Sources et références

  • Évangile selon Matthieu, 6, 1-4 (trad. Louis Segond, 1910) : l’aumône faite en secret, la main gauche qui ignore la droite.
  • Max Weber, Le Savant et le Politique, trad. Julien Freund, Plon, 1959 : la conférence « Politik als Beruf » (janvier 1919) et la distinction entre éthique de conviction et éthique de responsabilité.
  • G. E. M. Anscombe, « Modern Moral Philosophy », Philosophy, vol. 33, n° 124, 1958 : l’article où naît le mot « conséquentialisme ».
  • Marcel Mauss, « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », L’Année sociologique, 1925 (repris dans Sociologie et anthropologie, PUF, 1950) : pourquoi un don qu’on ne peut rendre humilie.
  • Luc Boltanski, La Souffrance à distance. Morale humanitaire, médias et politique, Métailié, 1993 : le spectateur de la souffrance lointaine et ses impasses.
  • Friedrich Nietzsche, L’Antéchrist (rédigé en 1888, publié en 1895), § 2 : la « vertu sans moraline ».

Première publication : la web-TV de bascunana.com, 30 octobre 2021. Texte relu et augmenté en octobre 2026.