Un invité de techtoc.tv m’a écrit, à froid, pour se plaindre de son temps de parole. Il avait peu parlé ; j’aurais dû couper davantage, mieux distribuer, guetter ceux qui se taisent ; il avait immobilisé cinq heures de son agenda pour venir. Le courriel était courtois, et sans doute sincère. Il posait pourtant, sans le savoir, une question de fond : qui décide de qui parle ?
Je plaide coupable d’avance. Je suis un animateur faillible, sans oreillette ni productrice pour me souffler les frustrations des timides, sur un plateau fauché qui dispose de cent fois moins de moyens qu’une émission de grande audience. Et je ne rends de comptes à aucun « CSA des entrepreneurs ». Le vrai CSA, d’ailleurs, vient d’abandonner sa vieille règle des trois tiers : même le gendarme du pluralisme a renoncé à sa belle arithmétique.
J’ai pourtant essayé de répartir le temps à parts égales. Le résultat ressemblait à une réunion filmée dans un kolkhoze. Le talent est désordonné, égocentré ; quand je laisse s’exprimer les plus grandes gueules, une dynamique s’installe. Les uns se ferment comme des huîtres, les autres s’agacent et reprennent la main, et c’est là que le plateau s’allume. Chez moi, dans le Sud, cela s’appelle s’imposer.
Un plateau n’est pas un guichet de la Sécurité sociale, où chacun attend son tour, ticket en main. Ce n’est pas davantage une vitrine : l’invité qui ramène chaque question à son entreprise s’étonne ensuite qu’on l’écoute moins. La parole va à qui donne envie de l’écouter. Vladimir Jankélévitch a donné un nom à ce qui fait qu’on écoute quelqu’un : le je-ne-sais-quoi et le presque-rien. Sur un plateau, c’est un regard qui accroche, une impatience sur une chaise, une idée qui frémit. Rien qui se chronomètre.
Je lui ai répondu longuement, franchement, et je l’ai réinvité. Car la porte reste ouverte, à une condition : que chacun vienne pour le sujet, et non pour sa vitrine.
Le temps de parole ne se réclame pas après coup : il se prend sur le moment.
La version longue
Une enclume pour un moustique
Ah !
Il m’est rarement donné une aussi belle occasion de montrer à quel point je suis capable de prendre une enclume pour écraser un moustique. Mais j’ai la conviction que le microproblème venu m’asticoter est une occasion d’affirmer ma doctrine (appelez-la comme vous voudrez : ma conviction) sur le métier totalement disparate, et passablement foireux, qui est le mien.
Pour une fois, en effet, une personne gracieusement invitée sur l’un de mes plateaux m’a écrit un courriel un peu poisseux au sujet de la gestion de son temps de parole. Comme si, à force d’entendre des âneries à la télévision, elle avait cru que sur un modeste plateau de techtoc.tv, fauché comme les blés, nous avions aussi des comptes à rendre à une sorte de « CSA des entrepreneurs » : un machin implicite et occulte, chargé de veiller démocratiquement à l’équilibre des temps de parole.
Je ne vais pas accabler l’auteur de ce message, à qui j’ai répondu directement. Je n’en livrerai ni le nom, ni la marque, ni le plateau ; seulement la substance, que je trouve, pour ma part, assez drolatique.
Le réquisitoire
Le grief tenait en quatre points, exposés avec soin et sans agressivité.
Primo, notre invité avait la désagréable impression d’avoir très peu parlé (je l’avais d’ailleurs moi-même relevé en direct), ce qui lui semblait paradoxal pour une émission aussi longue. Secundo, sans remettre en cause mon principe de ne pas couper la parole, il estimait qu’il m’appartenait de couper davantage, de mieux distribuer, et surtout d’observer ceux qui se taisent pour qu’ils puissent rebondir ; il avait souvent voulu réagir, ne serait-ce qu’une minute, sans y parvenir. Tertio, deux participants, dont moi, avaient monopolisé l’échange. Quarto, le sujet sur lequel il pouvait apporter le plus, et qui justifiait sa présence, n’avait été abordé qu’à la fin, au pas de course.
Et la conclusion, que je cite parce qu’elle dit tout : Pour venir sur ce panel, c’est 5h de mon temps qui sont immobilisées.
Pour plaider ma défense, votre Honneur, je jure que je n’ai pas ma carte de presse. Et que si le plateau a duré si longtemps, c’était justement pour donner à chacun le temps de s’exprimer.
Le CSA des entrepreneurs
Le rapprochement avec le Conseil supérieur de l’audiovisuel n’est pas qu’une boutade, et il mérite qu’on s’y arrête une minute.
Depuis 1969, le temps de parole des responsables politiques à la radio et à la télévision obéissait à la règle des trois tiers : un tiers pour le gouvernement, un tiers pour la majorité parlementaire, un tiers pour l’opposition. Le 21 juillet dernier, le CSA a remplacé cette arithmétique par un principe plus souple, entré en vigueur le 1er septembre : l’opposition parlementaire ne peut désormais disposer de moins de la moitié du temps cumulé du président de la République (pour celles de ses interventions qui relèvent du débat politique) et de sa majorité. Autrement dit : même le gendarme de l’audiovisuel, dont la mission est de garantir le pluralisme des opinions, a renoncé à sa belle arithmétique des tiers au profit d’un principe de proportion. Et l’on voudrait l’imposer à une web-TV de passionnés qui reçoit des entrepreneurs pour parler de leurs usages du Web ?
Il y a là un malentendu sur la nature de ce que nous faisons. Le pluralisme politique est une obligation d’intérêt général, parce que l’antenne hertzienne est un bien rare et que le citoyen a droit à l’expression de toutes les opinions. Un plateau thématique sur le Web n’est pas un bien rare : on y revient, on y refait d’autres émissions, on commente celles qui sont en ligne. Ce n’est pas une tribune qu’on répartit entre des ayants droit ; c’est une conversation qu’on tente de rendre intéressante.
Ma faillibilité
Une question de fond est pourtant posée ici, et je ne veux pas l’esquiver : ma faillibilité. Celle de tout animateur, soit dit en passant (et Dieu sait que, dans ce métier, les projecteurs finissent par vous griller les neurones ; les miens sentent déjà le roussi). C’est vrai, enfin : pour qui je me prends, à distribuer la parole aux gens qui m’intéressent, et à laisser faire la tête à ceux qui s’ennuient ?
Je n’ai qu’une réponse de parfait sale con à vous offrir : j’aimerais bien vous y voir.
L’ironie veut que, si j’avais souligné en direct que ce jeune homme n’avait guère pu parler, ce n’était ni par cruauté, ni pour me délecter d’une censure ad hoc. C’était parce que je le croyais timide. En nommant le problème, je voulais précisément lui rendre le Graal du temps de parole perdu ; le sortir de ce que j’ai pris, dans le feu de l’action, pour de la timidité, ou peut-être pour une absence de choses à dire face à des voisins trop diserts.
Le kolkhoze et l’arène
Ces derniers temps, je me suis d’ailleurs éclipsé de la plupart des plateaux. Parce que c’est fatigant, si, si : autrui est une fatigue (grand scoop inconnu des psychologues). Surtout quand on anticipe les frustrations et les retours, disons, « constructifs »… Je plaisante : j’adore ça. Mais j’ai déjà donné, et déjà essayé. J’ai réparti les temps de parole au cordeau. Cela ressemblait à une réunion filmée dans une exploitation agricole gérée collectivement par les membres d’un parti unique.
Le talent, lui, est désordonné. Il est égoïste, égocentré en tout cas. Et quand je laisse, en méchant apôtre de Darwin, s’exprimer ceux qui ont la plus grande gueule, étrangement, une dynamique s’installe. Il y a ceux qui se ferment comme des huîtres, l’air de dire si j’aurais su, j’aurais pas v’nu ; et il y a ceux que cela agace, qui prennent la parole à leur tour et incendient ceux qui la monopolisaient l’instant d’avant. Ce sont ces moments-là que le public retient, et qui font qu’un plateau vit.
Second scoop : je ne suis qu’un petit gars du Sud, et chez moi, cela s’appelle s’imposer.
Les sociologues qui ont étudié l’organisation des tours de parole dans la conversation ordinaire (Harvey Sacks, Emanuel Schegloff et Gail Jefferson, dans un article devenu classique en 1974) ont mis au jour une règle que tout animateur éprouve sans la connaître : lorsque celui qui parle ne désigne personne pour lui succéder, la parole revient à qui la prend le premier, à l’instant précis où la phrase en cours s’achève. Cette autosélection donne aux échanges leur rythme. Un animateur peut désigner ; il ne peut pas faire parler. La conversation vivante appartient à ceux qui saisissent l’instant.
Troisième scoop, donc : je suis très mauvais dans le genre « Sécurité sociale ». Vous savez : chacun son tour, avec ce qui va inévitablement avec, un ticket et une file d’attente. C’est laborieux, mais c’est sûr. Et c’est mortel pour l’antenne.
Cent fois moins de moyens
Quand on présente, on commet certes d’énormissimes erreurs, et d’autres fautes de goût. Mais ce n’est pas parce qu’on pénètre dans un studio de web-TV qu’il faut se prendre pour un ministre. Ici, on travaille avec des moyens techniquement, mathématiquement et incontestablement cent fois inférieurs à ceux d’une émission de grande diffusion.
Il va falloir se faire à l’idée que je ne déchiffre pas instantanément le visage d’un grand timide occupé à dissimuler sa frustration face caméra. Et que ces radins de la régie ne m’ont pas acheté d’oreillette, pour qu’une productrice maternelle me souffle de faire parler équitablement M. Machin-qui-doit-pouvoir-parler-de-son-entreprise-pour-ne-pas-regretter-d’être-venu.
Bref : je suis faillible. Et pour une manière d’enfoncez-vous-bien-ça-dans-la-tête, voici, à peine retouchée, la réponse que j’ai faite au jeune homme, où j’expose en long et en large toute ma cruauté maléfique.
La réponse
Je lui ai d’abord présenté mes excuses pour le délai : je reçois des centaines de messages, et je me noie, comme tout le monde, dans les règles de tri de ma messagerie. Puis je lui ai proposé un choix. Option 1 : la réponse circonstanciée et polie qu’appelait son message subtilement culpabilisant (oh oui, je suis désolé, et cætera). Option 2 : la réponse version grosse perte de temps, mais plus franche, et plus adulte. Étant moi-même passablement casse-pieds, et jusqu’au-boutiste, j’ai choisi l’option 2. On ne se bat pas dans l’espoir du succès, disait Cyrano : c’est bien plus beau lorsque c’est inutile.
Je lui ai dit que son message, sous la diplomatie et la suavité, était imprégné d’une morgue déplacée. Le sous-entendu qui consiste à geindre qu’on nous a gratifiés de sa présence, et qu’on lui a fait perdre son temps précieux, relève d’une arrogance juvénile. Je lui ai dit aussi, et je le pensais, que je ne portais qu’un regard déférent sur ses talents personnels, n’ayant sans doute pas moi-même le quart du dixième de ses capacités ; ce dont je me contrefiche, puisque je suis hors compétition. Mon respect était aussi sincère que ma moquerie du moment. (Ce qui me permettait de dire ce que je pensais : comme c’est pratique.)
Puis j’ai déroulé cinq arguments.
Le premier tient à la dynamique d’un plateau. Il y a ceux qui s’imposent et qui donnent envie, et il y a les autres. Je cherche du regard, et de mes petites oreilles, ceux qui me semblent avoir un truc à dire, qui s’agitent sur leur chaise et me font les gros yeux pour prendre la parole : c’est ce qui se passe sur tous les plateaux du monde. Ses premières interventions ne m’avaient pas donné cette envie (ce n’était ni un jugement réfléchi, ni une analyse, seulement la perception d’un instant). Un peu d’autocritique sur sa capacité d’éblouissement ne lui ferait pas de mal, lui écrivais-je ; et je lui avouais être moi-même, dans bien des conférences, le plus terne de la tribune, avec un temps de parole de quelques secondes, sans jamais écrire ensuite au présentateur pour philosopher sur la question.
Le deuxième tient à ma fonction. Je ne veux pas être le passe-plat amical et consensuel auquel les conférences professionnelles nous ont habitués (celles où l’on s’ennuie à mourir, entre nous ; j’en commets moi-même de fort médiocres, cela semble faire partie du métier, nous ne sommes pas tous des prix Nobel invités chez TED). Ses préoccupations d’autopromotion m’exaspéraient, à l’aune du temps et des ressources que j’investis pour offrir aux contributeurs une visibilité gratuite. Non pour un objectif commercial tordu, mais comme un simple geek qui adore parler du Web. (Sinon, je ferais des émissions avec des pin-up : je m’amuserais beaucoup plus, et je gagnerais beaucoup plus d’argent.) Le petit cadeau, faites-en ce que vous voulez ; mais saisissez-le.
Le troisième tient à ma partialité, que je revendique. Je ne m’impose aucune règle, je ne travaille pas pour le service public ; techtoc.tv est une initiative personnelle, gratuite, sans prétention, et bourrée de mes inconséquences éditoriales. Les plateaux, je les laisse à leur propre dynamique. Et si un intervenant un peu plus orgueilleux que les autres trouve que sa précieuse personne n’a pas été assez mise en avant, cela me fait sourire ; surtout lorsqu’il a déjà bénéficié (son courriel omettait de le rappeler) d’un entretien en tête à tête de plus d’une demi-heure, consacré à ses idées, à ses impressions et à son entreprise.
Le quatrième tient aux chiffres. Sur quatre cent huit contributeurs, il était le premier à faire cette démarche. J’offrais d’ailleurs à d’autres l’occasion de se réveiller et de m’envoyer leurs doléances. Je combine pas mal de contradictions : j’ai un cerveau, un avis, je dis ce que je pense ; mais je réinvite tout le monde, constamment, et chacun peut revenir défendre ses sujets, les commenter, refaire d’autres plateaux. En matière d’autopromotion, lui disais-je, mieux vaut s’habituer à rester modeste, à ne pas donner de leçons, à faire son autocritique : c’est bien plus porteur.
Le cinquième tient au replay. Après visionnage, je trouvais avoir fait des efforts considérables pour me tourner vers lui et lui repasser la parole, décision prise chaque fois en une fraction de seconde par mes neurones vieillissants. Mais j’avais perçu un intervenant fatigué, plutôt disposé à enfoncer des portes ouvertes et à répondre à côté par des chez nous, on propose ceci, cela : les questions ne semblaient l’intéresser qu’à mesure qu’elles se ramenaient à lui. Or je ne lui avais pas vendu un plateau en mode publireportage, si ? Que je suis bête : je m’étais pris, quelques minutes durant, pour un apprenti journaliste.
La porte ouverte
Cela dit, et maintenant que ça allait mieux en le disant, je lui ai assuré que je serais heureux de l’inviter à nouveau.
Mon amitié est assujettie à une totale liberté de parole. S’il pouvait en faire un outil de travail, tant mieux : il serait surpris de voir ce que c’est que d’avoir un camarade qui évite les phrases molles et consensuelles, et qui accepte parfaitement la réciproque (que dis-je : qui s’en délecte), car mes défauts et mes échecs m’en apprennent infiniment plus sur moi-même, et sur mon humaine nature, que mes glorioles et autres oripeaux éphémères. Sur ces bases de transparence complète, et un brin masochiste, le dialogue restait ouvert. Sinon, qu’il ne s’attende pas à me trouver son obligé chaque fois qu’il serait invité sur un plateau.
Et j’ai conclu en animateur superficiel que je suis : je laisse parler les gens qui me font un peu rêver. J’ai à ma décharge une très grande facilité à m’intéresser aux autres. Je n’échangerais pour rien au monde les contributeurs qui portent avec sincérité leurs sujets d’intellos du 2.0, pas même contre une star de cinéma ou un président. Ce qui m’intéresse, c’est que le sujet soit traité.
Je le jure.
Le je-ne-sais-quoi
Les temps de parole, au fond, tiennent à ce que Vladimir Jankélévitch appelait, dans un livre de 1957, le je-ne-sais-quoi et le presque-rien. Le philosophe désignait par là ce qui fait le charme d’un être ou d’un instant et qui échappe à toute définition : non pas une qualité qu’on énumère, mais une manière ; non pas une chose, mais un mouvement. On ne le possède pas. On le manque, ou on l’attrape au vol.
Sur un plateau, le je-ne-sais-quoi, c’est l’intervenant qui fait lever la tête au technicien du son. Le presque-rien, c’est le regard qui accroche celui de l’animateur, la main qui se lève à moitié, le souffle pris une demi-seconde avant la fin d’une phrase. Rien de cela ne se mesure au chronomètre ; rien de cela ne s’exige par courriel une semaine plus tard. La parole qu’on n’a pas su prendre ne se rattrape pas en réclamation : elle se prépare pour la prochaine fois.
Car il y aura une prochaine fois.
La porte reste ouverte, et le micro aussi.
Pour aller plus loin
Sources et références 1 min →Sources et références
- Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, PUF, 1957 : le titre emprunté, et toute une philosophie de l’insaisissable.
- Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac (1897), acte V, scène 6 : Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
- Harvey Sacks, Emanuel A. Schegloff et Gail Jefferson, « A Simplest Systematics for the Organization of Turn-Taking for Conversation », Language, vol. 50, n° 4, 1974 : l’article fondateur sur l’autosélection des locuteurs.
- Conseil supérieur de l’audiovisuel, délibération du 21 juillet 2009 sur le pluralisme politique dans les services de radio et de télévision, en vigueur le 1er septembre 2009 : la fin de la règle des trois tiers, appliquée depuis 1969.
- Loi n° 2021-1382 du 25 octobre 2021 relative à la régulation et à la protection de l’accès aux œuvres culturelles à l’ère numérique : la fusion du CSA et de la Hadopi dans l’Arcom, au 1er janvier 2022.
Première publication : techtoc.tv, 29 novembre 2009. Texte relu et augmenté en octobre 2026.
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