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Trois semaines ont passé. Le 7 janvier, deux terroristes ont assassiné douze personnes dans les locaux de Charlie Hebdo, puis sur le boulevard où ils prenaient la fuite. Le lendemain, une jeune policière municipale tombait à Montrouge. Le 9, quatre hommes étaient tués à l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. Dix-sept morts. Le 11, près de quatre millions de personnes ont marché, dans toute la France.

Et puis la gueule de bois.

Dans ma messagerie arrivent des textes qui dénoncent la « Charliemania ». Le plus incisif vient d’un vieux routier du journalisme, Thierry Desjardins : il raille la manie française de canoniser les morts, rappelle qu’avant le massacre le journal peinait à trouver ses lecteurs, et voit dans l’union nationale une opération de communication du pouvoir. J’aime sa liberté de ton. Je ne le suis pas jusqu’au bout.

Car il y a dans ce texte deux colères mêlées. L’une est légitime : le deuil d’un peuple n’appartient à aucun gouvernement, et une cote présidentielle qui bondit de vingt et un points en un mois mérite qu’on s’interroge sur l’usage fait de l’émotion. L’autre ne l’est pas : on peut n’avoir jamais aimé ce journal, ne l’avoir jamais trouvé drôle, et refuser qu’on dise des dessins qui ont coûté la vie à ses auteurs qu’ils « n’étaient même pas très drôles ». La liberté d’expression ne se mérite pas au talent ; elle protège d’abord ce qui nous déplaît.

Reprendre nos esprits, c’est séparer ce que l’émotion a fondu. Les morts, à qui nous devons la mémoire et le respect. La liberté, que nous devons défendre même pour ceux qui ne nous font pas rire. Le pouvoir, à qui nous devons, toujours, notre vigilance. Un peuple qui pleure n’a signé aucun chèque en blanc.

Le deuil ne se discute pas ; son usage, si.

La version longue

Après le choc, la dérive.

Dix-sept noms

Avant de parler de récupération, il faut savoir de quoi l’on parle. Je commence donc par là, parce que tout ce qui suit pourrait être mal lu.

Le mercredi 7 janvier 2015, vers 11 h 30, deux hommes armés font irruption dans la conférence de rédaction de Charlie Hebdo, rue Nicolas-Appert, dans le 11e arrondissement de Paris. Ils tuent onze personnes dans l’immeuble, puis, dans leur fuite, achèvent un policier sur le boulevard Richard-Lenoir. Le lendemain matin, à Montrouge, un troisième terroriste tue une policière municipale stagiaire. Le vendredi 9, le même homme prend en otages les personnes présentes dans l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, et en assassine quatre.

Ils s’appelaient Frédéric Boisseau, Franck Brinsolaro, Jean Cabut (Cabu), Elsa Cayat, Stéphane Charbonnier (Charb), Philippe Honoré, Bernard Maris, Ahmed Merabet, Mustapha Ourrad, Michel Renaud, Bernard Verlhac (Tignous) et Georges Wolinski. Puis Clarissa Jean-Philippe. Puis Yoav Hattab, Philippe Braham, Yohan Cohen et François-Michel Saada.

Dessinateurs, économiste, psychanalyste, correcteur, agent de maintenance, invité de passage, policiers, otages d’un supermarché casher un vendredi après-midi. Le terrorisme vise des symboles ; il tue des gens.

Le dimanche 11, près de quatre millions de personnes ont défilé en France, dont plus d’un million et demi à Paris, aux côtés de quarante-quatre chefs d’État et de gouvernement. Trois mots, Je suis Charlie, avaient fait le tour du monde en quelques heures.

Trois semaines plus tard, le pays a mal au crâne.

La Charliemania vue par un vieux routier

Voici le genre de message que je reçois. Celui-ci reprend un billet du blog de Thierry Desjardins, ancien grand reporter du Figaro, prix Albert-Londres en 1975, devenu par la suite directeur général adjoint de ce journal. Il s’intitule « Charliemania et manipulation », et il circule beaucoup. Je le relaie parce qu’il mérite d’être discuté, et parce qu’il dit tout haut ce que beaucoup murmurent ; pas parce que je le signe.

La charge tient en quelques thèses. La France, écrit-il, a la vieille manie de transformer chaque mort en « grand homme » dès le lendemain de son décès ; tradition qu’il juge plutôt « gentille » et carrément ridicule. Avec les caricaturistes de Charlie Hebdo, nous serions allés plus loin encore : un hebdomadaire qui n’avait plus de lecteurs, au bord du dépôt de bilan, jugé démodé, dont les vieilles gloires avaient troqué la rigolade anarchiste d’antan contre la provocation commerciale, serait devenu du jour au lendemain le « symbole de la liberté d’expression » et de « la France de Voltaire ». Les obsèques de Charb, retransmises en direct par les chaînes d’information et ouvertes par L’Internationale, lui rappellent celles des derniers dirigeants soviétiques. Et il conclut que cette « Charliemania » relève d’une manipulation orchestrée par l’exécutif à des fins électorales.

Ce texte est brillant et injuste ; il est surtout utile, parce qu’il oblige à faire le tri. Faisons-le.

Ce que la charge a de juste

Sur l’économie du journal, d’abord, Desjardins n’invente rien. Charlie Hebdo tirait à quarante-cinq mille exemplaires et peinait à en vendre trente mille par semaine ; son directeur avait dû lancer un appel aux dons pour éponger des dettes qui avaient presque doublé en un an. Rappeler cela n’est pas une insulte : c’est rappeler que des millions de gens qui se sont dits « Charlie » le 11 janvier n’avaient jamais acheté le journal le 6. Le « numéro des survivants », paru le mercredi suivant avec en une Tout est pardonné, a été tiré à plusieurs millions d’exemplaires. Entre-temps, les lecteurs n’avaient pas changé d’avis sur les dessins ; ils avaient changé d’avis sur ce qu’un dessin représente.

Sur l’usage politique de l’émotion, ensuite, la question est légitime, et je la pose à mon tour. L’expression « union sacrée » vient du message que Raymond Poincaré fit lire au Parlement le 4 août 1914 : une nation menacée resserre les rangs, et c’est sain. Mais l’union nationale profite toujours d’abord à celui qui la préside. En janvier, la cote de popularité du président de la République a bondi de vingt et un points selon l’Ifop ; et un éditorialiste, rapporte Desjardins, s’est félicité à l’antenne que ces événements tragiques aient fait de lui « un vrai président ». Je ne prétends pas que le pouvoir ait organisé le chagrin d’un peuple : la ficelle serait trop grosse, et le chagrin trop réel. Je constate qu’il l’a capté, mis en scène, et qu’il en a touché les dividendes. Ce n’est pas un complot. C’est une mécanique, et elle mérite d’être démontée.

Sur l’unanimité, enfin, Desjardins touche un nerf. Gustave Le Bon décrivait, dès 1895, ce que devient l’individu pris dans une foule : une suggestibilité accrue, une contagion des sentiments, une certitude qui ne supporte plus la nuance. Le slogan Je suis Charlie, né en quelques heures, est devenu un mot de passe. Et comme tout mot de passe, il a fini par trier : celui qui hésitait à le prononcer risquait de passer pour suspect. Or une nation n’est pas l’unanimité d’un dimanche. Ernest Renan, dans sa conférence de 1882, en faisait un plébiscite de tous les jours : un consentement qui se renouvelle, se discute, se mérite. Confondre le plébiscite émotionnel d’un après-midi avec ce consentement durable, c’est offrir au pouvoir un blanc-seing qu’aucun électeur n’a signé.

Ce qu’elle a d’indigne

Mais il y a l’autre colère, et celle-là, je ne la partage pas.

On peut détester un journal. On peut trouver sa provocation vulgaire, et ses blagues usées. On peut juger ses dessinateurs politiquement à côté de la plaque, les tenir, comme Desjardins, pour un repaire de trotskistes dépités et de staliniens entêtés. Tout cela relève du débat, et le débat est libre. Mais glisser, au détour d’une phrase sur le massacre, que les caricatures qui leur ont valu la mort n’étaient même pas très drôles, c’est confondre deux registres qui ne doivent jamais se toucher : le jugement de goût et le respect des victimes. On ne juge pas un mort à la qualité de son dernier dessin.

Surtout, la liberté d’expression n’a jamais été un prix de talent. L’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 la proclame sans condition d’humour : La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse en tire les conséquences. Le juge des abus, c’est le tribunal ; ce n’est ni le public, ni l’éditorialiste, et encore moins la kalachnikov.

Quant à « la France de Voltaire », un mot de précision, puisqu’on la convoque beaucoup ces jours-ci. La phrase qu’on prête au philosophe (Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire) n’est pas de lui. C’est une biographe anglaise, Evelyn Beatrice Hall, qui l’a forgée en 1906 pour résumer son attitude. Peu importe. La phrase est apocryphe ; le principe ne l’est pas. Et ce principe dit exactement le contraire du dédain : il protège d’abord ce qui nous déplaît, faute de quoi il ne protège rien.

Que Charlie Hebdo ait été, en janvier 2015, un journal en perte de vitesse ne change donc rien à l’affaire. C’est même ce qui la rend exemplaire. Un journal que plus grand monde ne lisait a été assassiné pour ce qu’il publiait. Si la liberté ne valait que pour les journaux à succès, elle ne serait qu’une prime à l’audience.

Reprendre nos esprits

Alors, reprendrons-nous nos esprits ? Je le crois, à condition de séparer ce que l’émotion a fondu en un seul bloc.

Les morts, d’abord. Nous leur devons la mémoire et le respect, sans examen préalable de leurs opinions ni de leur talent. Ce n’est pas négociable.

La liberté, ensuite. Nous devons la défendre pour tous, y compris pour ceux qui ne nous font pas rire, y compris pour ceux qui, comme Desjardins, écrivent des choses qui nous heurtent. (Oui : on peut défendre le droit d’un homme à écrire ce qu’il a écrit, et lui dire, dans le même souffle, qu’il a eu tort de l’écrire.)

Le pouvoir, enfin. Nous lui devons notre vigilance, et singulièrement dans les moments où il nous demande de faire bloc. L’émotion est la plus mauvaise conseillère du législateur, et l’unanimité, la plus confortable des anesthésies. Un peuple qui pleure n’a signé aucun chèque en blanc ; il a prêté son chagrin, il n’a pas délégué sa raison.

Je serais ravi d’en débattre, ici même : c’est précisément le genre de sujet qui le justifie. À une condition : que le débat honore ceux qui sont morts d’en avoir usé.

Le deuil ne se discute pas. Son usage, si.

Post-scriptum, octobre 2026. La gueule de bois n’est jamais tout à fait passée. Le procès des attentats de janvier 2015 s’est tenu devant la cour d’assises spéciale de Paris de septembre à décembre 2020 ; le verdict a été rendu le 16 décembre. Entre-temps, le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie, était assassiné pour avoir montré des caricatures à ses élèves lors d’un cours sur la liberté d’expression. Le 11 janvier a nourri, depuis, des lectures concurrentes, dont celle, très contestée, qu’Emmanuel Todd a publiée dès le printemps 2015. La distinction que je proposais ici tient toujours. Elle est seulement devenue plus difficile à tenir, et plus nécessaire.

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Sources et références

  • Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, article 11 : la liberté de communication et sa seule limite, l’abus défini par la loi.
  • Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse : le cadre légal, toujours en vigueur, de ce qu’on peut publier en France.
  • Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Félix Alcan, 1895 : la contagion des sentiments et la fabrique de l’unanimité.
  • Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?, conférence prononcée à la Sorbonne le 11 mars 1882 : la nation comme « plébiscite de tous les jours ».
  • S. G. Tallentyre (Evelyn Beatrice Hall), The Friends of Voltaire, 1906 : la source réelle de la phrase prêtée à Voltaire.
  • Thierry Desjardins, « Charliemania et manipulation », billet de blog, janvier 2015 : la pièce versée au débat.
  • Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, Seuil, 2015 : une lecture du 11 janvier à discuter, et qui l’a été âprement.

Première publication : les web-TV de bascunana.com et cafeine.tv, 29 janvier 2015.