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Comme des dizaines d’autres vidéos tournées avant la période sidérante du Covid pour m’entraîner à l’improvisation, je n’avais jamais diffusé celle-ci. J’en avais un peu honte : j’agitais trop les mains, j’étais trop solennel, et je racontais Les Misérables de mémoire, une mémoire très approximative. En retombant dessus par hasard, elle m’a pourtant flanqué une bonne claque. Le conseil que je m’y donnais, je l’avais complètement oublié.

Vous connaissez la scène. Jean Valjean, forçat libéré que tout le monde chasse, est accueilli par l’évêque de Digne ; dans la nuit, il vole son argenterie. Les gendarmes le ramènent au petit matin. Et l’évêque, au lieu de l’accabler, s’écrie qu’il lui avait donné les chandeliers aussi : pourquoi ne les a-t-il pas emportés avec les couverts ? Il ne pardonne pas seulement. Il lave Valjean du soupçon, devant ceux-là mêmes qui venaient l’en charger. Reste à Valjean le plus difficile : accepter.

Car il existe un merci plus profond que la politesse, et plus exigeant que le merci thérapeutique de la pensée positive (qui a ses vertus, je n’en disconviens pas). Un merci qui lave la personne généreuse que l’on a en face de soi de tout soupçon. Un merci qui nous déleste, nous, de cette méfiance envers celui qui donne (qu’est-ce qu’il me veut ?), et qui trahit un narcissisme d’autant plus inavouable que nous en prenons rarement conscience. Un merci qui autorise vraiment l’autre à s’enrichir du don qu’il nous fait, autant que ce don nous a grandis.

Sénèque l’avait écrit il y a deux mille ans : celui qui donne doit oublier aussitôt, celui qui reçoit ne jamais oublier. Valjean n’oubliera pas. Au soir de sa vie, il lègue à Cosette les deux chandeliers, et il dit : Je ne sais pas si celui qui me les a donnés est content de moi là-haut. J’ai fait ce que j’ai pu.

Un vrai merci prend parfois une vie entière.

La version longue

Une impro dont j’avais honte

Comme des dizaines d’autres vidéos que j’ai réalisées avant la période sidérante du Covid, pour m’entraîner à l’improvisation, je n’avais pas diffusé celle-ci. J’en avais un peu honte.

Elle reposait d’ailleurs sur un souvenir très approximatif d’un passage des Misérables, transformé et quelque peu réécrit par mon désir d’aller à l’essentiel ; je m’attendais à me faire rabrouer pour cette raison. Qui plus est, l’improvisation est dans mon métier ce que le punching-ball est au boxeur : une occasion de progresser. À l’époque, j’agitais trop les mains, j’étais trop solennel ; bref, j’avais encore des progrès à faire, et je le savais.

Mais cette impro a eu un mérite très étrange. En retombant dessus par hasard, elle m’a foutu une bonne claque. Ce conseil que je me donnais à moi-même, et que je voulais transmettre à vous autres, chers camarades, je l’avais complètement oublié. Et à tort.

Alors, pour réparer l’injustice faite à Victor Hugo, que j’avais peut-être un peu galvaudé à force de trop l’aimer dans mon souvenir imparfait, je suis retourné au texte. Il illustre mon intuition bien au-delà de ce que je pensais.

L’évêque travaille

Hugo a titré ce chapitre avec malice : L’évêque travaille. Au petit matin, la servante découvre que l’argenterie a disparu, et que l’homme accueilli la veille s’est enfui par le jardin. L’évêque l’écoute, se tait un moment, puis lui demande avec douceur : « Et d’abord, cette argenterie était-elle à nous ? » Et il ajoute : « Madame Magloire, je détenais à tort et depuis longtemps cette argenterie. Elle était aux pauvres. Qu’était-ce que cet homme ? Un pauvre évidemment. » Avant même le retour des gendarmes, le vol a changé de nom : il est devenu une restitution.

Puis on frappe. Trois gendarmes tiennent Valjean au collet. L’évêque s’avance aussi vivement que son grand âge le lui permet : « Ah ! vous voilà ! […] Je suis aise de vous voir. Et bien, mais ! je vous avais donné les chandeliers aussi, qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts ? » Valjean, nous dit Hugo, le regarde alors « avec une expression qu’aucune langue humaine ne pourrait rendre ». Au brigadier qui s’étonne, l’évêque répond en souriant que c’est une méprise. Il va chercher les deux flambeaux sur la cheminée, les remet à l’homme qui tremble, et lui signale au passage qu’il est inutile de repasser par le jardin : la porte de la rue n’est fermée qu’au loquet, jour et nuit.

Enfin, à voix basse : « N’oubliez pas, n’oubliez jamais que vous m’avez promis d’employer cet argent à devenir honnête homme. » Or, précise Hugo, Valjean « n’avait aucun souvenir d’avoir rien promis ». La phrase finale tombe comme un sceau : « Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal, mais au bien. C’est votre âme que je vous achète ; je la retire aux pensées noires et à l’esprit de perdition, et je la donne à Dieu. »

Regardez ce que fait l’évêque. Il ne se contente pas de pardonner, ce qui laisserait intacte la faute. Il efface le soupçon de la scène : devant les gendarmes, Valjean n’est plus un voleur, il est un homme à qui l’on a donné. Il surenchérit (les chandeliers aussi), comme pour noyer le larcin dans la générosité. Et il lie l’homme par une promesse que celui-ci n’a jamais faite, ce qui est la façon la plus délicate de lui faire crédit.

Ce que l’orgueil oppose au don

Le plus beau vient ensuite, et c’est ce que mon souvenir avait gommé. Valjean ne se convertit pas sur le seuil. Il s’enfuit dans la campagne, en proie à une colère qu’il ne comprend pas, et Hugo nous ouvre sa conscience : « Il se roidissait contre l’action angélique et contre les douces paroles du vieillard. » Mieux : « Il opposait à cette indulgence céleste l’orgueil, qui est en nous comme la forteresse du mal. » Car s’il cédait, il lui faudrait renoncer à une haine accumulée pendant tant d’années, une haine, écrit Hugo, « qui lui plaisait ».

Tout est là, et cela nous concerne bien davantage que nous ne voudrions l’admettre. Ce qui empêche de recevoir, c’est rarement l’humilité ; c’est l’orgueil, qui préfère soupçonner le donateur plutôt que d’avouer qu’il a besoin de lui. Valjean, quelques heures plus tard, pose encore le pied sur la pièce de quarante sous d’un petit Savoyard. C’est en prenant conscience de ce dernier vol qu’il s’effondre et crie : « Je suis un misérable ! » Hugo ajoute : « C’était la première fois qu’il pleurait depuis dix-neuf ans. » Le don de l’évêque n’est reçu qu’à cet instant.

Les moralistes du Grand Siècle avaient flairé la chose, à leur manière qui est celle du soupçon. La Rochefoucauld ne voit dans la reconnaissance de la plupart des hommes « qu’une secrète envie de recevoir de plus grands bienfaits » ; et il explique le mécompte qui suit tant de bienfaits par le fait que « l’orgueil de celui qui donne, et l’orgueil de celui qui reçoit, ne peuvent convenir du prix du bienfait ». Il a raison, presque toujours. Mais il a écrit aussi, ailleurs : « Notre défiance justifie la tromperie d’autrui. » Le soupçon fabrique ce qu’il redoute. L’évêque, lui, désarme le moraliste, parce qu’il ne soupçonne rien.

Trois mercis qui n’en font qu’un

J’aborde donc ici, au travers d’une intuition, l’art de dire merci. Pas tout à fait le simple merci qui se voudrait une thérapie salvatrice et performative, et qui doit ses bienfaits au seul fait d’y penser, selon les doctrines habituelles de la pensée positive. (Ces doctrines ne sont pas sottes : le psychologue américain Robert Emmons a consacré un livre entier à montrer que la gratitude rend plus heureux celui qui l’exerce. Mais ce merci-là reste tourné vers soi.)

Non, je parle d’un merci plus profond : celui qui lave de tout soupçon la personne généreuse que l’on a en face de soi. Sénèque, dans son traité Des bienfaits, en donnait la règle : « que celui qui a donné se taise, que celui qui a reçu raconte ». Le merci véritable est un témoignage public. Il dit, devant les gendarmes de nos petites vies (les collègues, les réseaux, la famille), que le don était un don, et non un calcul.

Un merci, ensuite, qui nous déleste nous-mêmes de cette suspicion qui trahit un narcissisme d’autant plus inavouable que nous en prenons rarement conscience. Quand je me demande ce que l’autre attend de moi en retour, je lui prête mes propres comptes. La méfiance envers le généreux n’est souvent qu’un aveu : je ne donnerais pas sans arrière-pensée, donc lui non plus.

Un merci, enfin, qui autorise vraiment l’autre à s’enrichir du don qu’il nous fait, tout autant que ce don nous a grandis au passage. L’évêque le dit sans détour : c’est votre âme que je vous achète. Le donateur reçoit quelque chose, et c’est très bien ainsi ; refuser la gratitude, c’est le priver du fruit de son geste. Marcel Mauss l’a montré pour les sociétés qu’il étudiait : recevoir est une obligation au même titre que donner et rendre, et qui refuse de recevoir refuse le lien. Jacques Derrida, plus tard, s’est demandé si un don reconnu comme tel ne s’annulait pas aussitôt, changé en dette par la reconnaissance même qu’il appelle. L’objection est sérieuse. Elle tombe pourtant devant l’évêque : le merci qu’il attend n’est pas un remboursement, c’est une vie.

Une vie pour dire merci

Sénèque, encore, formulait ce qu’il appelait la loi du bienfait entre deux êtres : « l’un doit oublier aussitôt ce qu’il a donné, l’autre ne jamais oublier ce qu’il a reçu ». L’évêque oublie à l’instant même : il parle de vos chandeliers, de vos couverts. Valjean, lui, n’oubliera jamais.

Il faut aller à la toute fin du roman pour mesurer ce que vaut ce merci-là. Valjean se meurt. La portière lui demande s’il veut un prêtre ; il répond qu’il en a un, et désigne du doigt un point au-dessus de sa tête. Puis il parle à Cosette et à Marius : « C’est à elle que je lègue les deux chandeliers qui sont sur la cheminée. Ils sont en argent ; mais pour moi ils sont en or, ils sont en diamant ; ils changent les chandelles qu’on y met en cierges. Je ne sais pas si celui qui me les a donnés est content de moi là-haut. J’ai fait ce que j’ai pu. » Il meurt, écrit Hugo, sous « la lueur des deux chandeliers ».

Voilà le merci véritable. Pas un mot prononcé sur le seuil, mais une promesse jamais faite, et pourtant tenue d’un bout à l’autre d’une existence.

J’espère que ce partage vous sera utile, et je serai ravi d’en débattre. Je ne sais pas si l’évêque de Digne serait content de mon improvisation d’alors. J’ai fait ce que j’ai pu.

La vidéo

L’improvisation elle-même, telle que je l’ai filmée.

L’improvisation sur Jean Valjean et la gratitude9 min 49Voir la publication d’origine ↗

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Sources et références 1 min →

Sources et références

  • Victor Hugo, Les Misérables, 1862, première partie (Fantine), livre deuxième, chapitre XII, « L’évêque travaille », et chapitre XIII, « Petit-Gervais » : la scène des chandeliers et la nuit de Valjean. Citations d’après l’édition Émile Testard de 1890, accessible sur Wikisource.
  • Victor Hugo, Les Misérables, cinquième partie (Jean Valjean), livre neuvième, chapitre V, « Nuit derrière laquelle il y a le jour » : le legs des chandeliers.
  • Sénèque, Des bienfaits (De beneficiis), livre II, chapitres 10 et 11 : la loi du bienfait et le devoir de raconter ce qu’on a reçu (traduction de l’auteur).
  • François de La Rochefoucauld, Réflexions ou sentences et maximes morales, édition de 1678, maximes 86, 225 et 298 : le soupçon porté sur la gratitude, et sur le soupçon lui-même.
  • Marcel Mauss, « Essai sur le don », L’Année sociologique, 1925 ; repris dans Sociologie et anthropologie, PUF, 1950 : donner, recevoir, rendre.
  • Jacques Derrida, Donner le temps. 1. La fausse monnaie, Galilée, 1991 : le paradoxe du don qui s’annule en se faisant reconnaître.
  • Robert A. Emmons, Thanks! How the New Science of Gratitude Can Make You Happier, Houghton Mifflin, 2007 : la gratitude vue par la psychologie positive.

Première publication : la web-TV bascunana.com, 17 novembre 2022.