Dans un vestiaire de Miami, un vieil entraîneur parle à ses joueurs avant le match de la dernière chance. La vie, leur dit-il, est un jeu de centimètres ; either we heal now as a team or we will die as individuals. L’Enfer du dimanche n’est pas le meilleur film d’Oliver Stone, encore moins un chef-d’œuvre ; la scène, elle, compte parmi les plus belles d’Al Pacino. Je l’ai retrouvée en tapant un seul mot dans un moteur de recherche : inspirational.
Puis j’ai voulu le traduire. Peine perdue : ni le Grand Robert ni aucun dictionnaire en ligne ne proposait d’équivalent. Nous avons « motivation », et le mot est étique ; il parle de ressorts, de primes, de mécanique, quand inspirational parle de souffle. Même aveu pour coach, même aveu pour incentive : nous empruntons les mots parce que nous n’avons pas la chose.
Car l’absence d’un mot n’est jamais un simple trou de vocabulaire ; c’est le symptôme d’une lacune culturelle. Je l’ai appris en vendant de la vidéo. À Londres, j’ai participé à la création, pour la Royal Bank of Scotland, d’un film de ce genre : soixante-dix mille euros de budget, trois années de projection sur les campus, un franc succès. À Paris, le même film, montré à de grands comptes avec ses résultats, ne m’a valu que des mines défaites à l’annonce du budget. Trop cher, et surtout trop américain : nos caciques du management tiennent l’enthousiasme pour une faute de goût.
Nos vieux pays latins préfèrent le pessimisme simili cartésien au volontarisme, fût-il un peu enfantin. C’est une élégance, et elle coûte cher. Le mot « inspirant » a fini par entrer dans nos usages ; je ne suis pas certain que la chose ait suivi, du moins pas sous sa meilleure forme.
Ce qu’une langue ne sait pas nommer, une entreprise ne sait pas l’acheter.
La version longue
Une scène, et un mot introuvable
Ce film n’est pas le meilleur d’Oliver Stone, et encore moins un chef-d’œuvre. L’Enfer du dimanche (Any Given Sunday, 1999) raconte la saison d’une équipe de football américain, les Miami Sharks, et de son entraîneur vieillissant, Tony D’Amato. Il comporte pourtant, à mon goût, l’une des plus belles scènes de la carrière d’Al Pacino : le discours du vestiaire, avant le match décisif. D’Amato y parle d’une voix usée de ce qu’il a perdu, de ce qui reste à gagner, de ces quelques centimètres qui séparent la victoire de la défaite (life’s this game of inches), avant l’ultimatum : either we heal now as a team or we will die as individuals. Ou nous guérissons maintenant, ensemble, ou nous mourrons chacun pour soi.
J’ai retrouvé cet extrait, que j’adore, en tapant un seul mot-clé dans Google : inspirational. Je cherchais justement, et désespérément, un champ lexical qui me rapproche de cette notion, pour en tenter une traduction, ou du moins une adaptation en français. En vain : ni le Grand Robert ni aucun des grands dictionnaires en ligne ne proposait d’équivalent satisfaisant.
Le mot qui manque trahit la chose qui manque
J’ai toujours pensé que l’absence d’un mot approprié pour faire passer une idée d’une langue à l’autre trahissait une lacune culturelle profonde, et pas seulement un vocabulaire insuffisant. Les rapports entre la langue et les idées me passionnent depuis mes années de philosophie ; Wittgenstein en a donné la formule, à la proposition 5.6 du Tractatus : les limites de mon langage signifient les limites de mon monde. Barbara Cassin et ses collaborateurs ont consacré un dictionnaire entier aux « intraduisibles », ces mots qu’on ne cesse pas de (ne pas) traduire, et qui disent mieux qu’un traité la singularité d’une culture.
Inspirational en est un exemple flagrant. Notre acception des notions voisines, la « motivation » en tête, est particulièrement étique : elle évoque des leviers, des objectifs, des primes, toute une mécanique de l’effort ; elle ne rend pas l’indispensable finesse d’un mot qui parle de souffle, d’élan, de ce qu’un être peut éveiller chez un autre. Le coach est un autre mot qui nous fait défaut, et que nous empruntons aux Anglo-Saxons faute de mieux. Même chose, et c’est révélateur, pour incentive. Des entrepreneurs français l’ont bien senti : quand Michel de Guilhermier baptise en anglais ses Inspirational Stores, la dénomination se justifie sans doute par l’ambition internationale ; mais l’indigence du français sur ce terrain n’a pas dû lui échapper.
Je ne vais pas m’étendre ici sur la philosophie du langage. Je voulais seulement souligner ceci : une part essentielle de mon métier, dans la vidéo et le rich media, repose sur ces notions venues tout droit d’outre-Atlantique, et il m’est impossible de renoncer à leur champ sémantique pour nommer des campagnes vidéo autrement que par ces termes.
Une affaire de culture, pas de vocabulaire
Quel intérêt de souligner tout cela ? Je m’explique. L’indigence terminologique traduit la trop faible popularité de cette thématique dans nos pauvres vieux pays latins, plus volontiers versés dans le pessimisme simili cartésien que dans le volontarisme optimiste d’une société américaine pleine de bonnes intentions (avec les pièges et les bonheurs que cela comporte). Et l’artiste américain d’en traduire et d’en magnifier l’apparent simplisme, avec une prévisible forme d’inconscient patriotique, à la fois enfantine et vivifiante, jusque dans ces « films de coach » qui en reflètent le socle culturel. On peut sourire du genre. On peut aussi remarquer qu’il marche.
Le sociologue Philippe d’Iribarne a montré, dans La Logique de l’honneur, que l’entreprise française ne se gouverne pas comme l’américaine : là où l’une s’organise autour du contrat, l’autre s’organise autour de l’honneur du rang et des devoirs propres à chaque « état ». Je n’en tire pas une loi. Mais on comprend mieux, à le lire, qu’une culture où chacun sert d’abord la noblesse de son métier accueille avec méfiance l’exhortation collective, et tienne le grand discours de vestiaire pour une familiarité un peu vulgaire.
Le prix d’une idiosyncrasie
Je mesure aujourd’hui, de façon saisissante, les liens étroits qui unissent cette insuffisance linguistique et ma difficulté à vendre ces produits vidéo en France. À Londres et à Boston, où j’ai travaillé quatre ans, l’incentive et l’inspirational, bien pensés et bien emballés, s’achetaient et s’appréciaient à leur juste valeur. Je vous garantis que ce n’est pas une relecture de mes souvenirs à travers le prisme déformant de la nostalgie : je continue de travailler avec plusieurs annonceurs anglais.
Ce n’est qu’à Londres que j’ai pu participer à la création, pour le compte de la Royal Bank of Scotland, d’un film « inspirationnel » (quand j’écris ce mot en tentant de le franciser, mon correcteur orthographique panique) doté d’un budget de soixante-dix mille euros. Il a tourné dans les campus universitaires pendant trois ans, de 1999 à 2001, et y a rencontré un franc succès. En France, j’ai montré ce film à des clients grands comptes : je n’ai observé que des mines défaites à l’exposé du budget nécessaire pour atteindre ce niveau de qualité, et ce malgré l’exposé simultané de résultats pourtant excellents.
Ici, nous sommes prisonniers des réflexes d’une idiosyncrasie culturelle contre-productive, qui nous empêche de créer ces outils simples et enthousiasmants. La situation est aggravée par le snobisme intellectuel des caciques du management, qui entourent cette manière de faire des films d’un mélange de suspicion et de mépris. Le cynisme passe chez nous pour de la lucidité ; l’enthousiasme, pour de la naïveté. C’est un luxe que nous payons comptant, en contrats perdus et en équipes qu’on ne sait plus faire lever de leur chaise.
Une langue qui doit emprunter ses mots pour dire l’élan avoue qu’elle a perdu l’habitude d’en prendre.
Post-scriptum, octobre 2026. Le mot est arrivé. On dit aujourd’hui « inspirant » sans rougir, et le coach s’est installé partout, du sport à la vie de couple. La chose a suivi, et au-delà : le discours inspirant est devenu une industrie, avec ses conférences filmées, ses citations sur fond de coucher de soleil et ses dirigeants qui parlent en entraîneurs de vestiaire sans avoir jamais mouillé le maillot. À la lumière de cet excès, la vieille méfiance française me paraît moins sotte qu’en 2009 : elle protégeait d’un certain kitsch. Je maintiens pourtant l’essentiel. Le soupçon systématique n’est pas l’esprit critique ; c’en est la paresse. Je défendais moins le sirop que la possibilité, dans une entreprise, de parler au cœur sans avoir à s’en excuser. Pacino, lui, n’a pas pris une ride.
La vidéo
Le discours d’Al Pacino dans L’Enfer du dimanche (Oliver Stone, 1999), celui dont je parle. Regardez-le, puis essayez de le traduire d’un seul mot.
Tu veux aller plus loin ?
Sources et références 1 min →Sources et références
- Oliver Stone, L’Enfer du dimanche (Any Given Sunday), 1999, sorti en France le 7 avril 2000 : le discours du vestiaire de Tony D’Amato, joué par Al Pacino, sommet du « film de coach ».
- Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 1921, proposition 5.6 : les limites du langage comme limites du monde ; la phrase la plus citée, et la plus utile, sur ce que les mots font à la pensée.
- Barbara Cassin (dir.), Vocabulaire européen des philosophies. Dictionnaire des intraduisibles, Seuil et Le Robert, 2004 : ce que les mots qui ne passent pas d’une langue à l’autre disent des cultures.
- Philippe d’Iribarne, La Logique de l’honneur. Gestion des entreprises et traditions nationales, Seuil, 1989 : contrat américain, honneur français ; la meilleure grille pour comprendre pourquoi un même film ne se vend pas des deux côtés de l’Atlantique.
- Simon Sinek, Start With Why, Portfolio, 2009 : la version managériale, et désormais canonique, de l’inspiration ; à lire avec l’esprit critique qu’elle réclame.
Première publication : le premier blog de bascunana.com, 2 janvier 2009.
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