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Je ne sais pas vous, mais il m’arrive d’avoir un vrai p’tit coup de blues 2.0. Les lendemains déchantent, et ce doute me paraît salutaire : il faut bien, de temps en temps, sortir des sentiers battus de la béatitude générale.

Car enfin, qui n’a jamais eu l’impression que le réseau social d’entreprise était un puits sans fond, où l’on passe des heures à régler ce qu’un coup de fil à l’ancienne aurait tranché en deux minutes ? Qu’il était plus ludique que professionnel, plus captivant qu’utile ? Qu’il nous faisait passer, sans prévenir, de l’hyperconnexion au monde entier à l’isolement le plus complet devant l’écran, occupés à disserter sur la manière de faire quelque chose en mode collaboratif au lieu de le faire ?

J’ai passé dix ans chez Monster, aux États-Unis. Au siège, près de Boston, on ramassait votre linge sale au bureau, les animaux de compagnie étaient admis, il y avait un flipper, un baby-foot, une salle de sport et même une crèche. Pourquoi ? Pour qu’on soit heureux de rester vingt heures sur vingt-quatre dans les locaux, pardi. Le réseau social fait la même chose, en plus subtil : il rend l’outil de travail désirable, pour nous recréer une envie de travailler perdue, sans que l’on fasse rien de bien différent.

Herbert Simon l’avait écrit dès 1971 : une richesse d’information crée une pauvreté d’attention. Nous voilà riches à millions, et sans le sou. Le problème n’est donc pas de savoir s’il faut ouvrir ou fermer les accès, querelle de pare-feu ; il est de savoir ce que nous faisons de notre attention, et qui en profite.

Le réseau social a ceci de redoutable qu’il ressemble à du travail.

La version longue

Ce sujet prolonge un plateau lancé sur techtoc.tv par Vincent Berthelot, autour d’une question en apparence simple : les réseaux sociaux sont-ils une source de baisse de productivité ? Une combinaison dont je me demande parfois, à bien y réfléchir, si elle n’est pas contre nature (si je prends l’ensemble des réseaux sociaux, bien entendu).

Je ne sais pas vous, mais il m’arrive de ressentir un vrai p’tit coup de blues 2.0. Tout à coup, les lendemains déchantent. Cette phase de doute me semble pourtant salutaire : elle oblige à sortir des sentiers battus de la béatitude générale.

Le commencement de la fin ?

À y bien réfléchir, nous sommes peut-être au début de ce qui pourrait être le commencement de la fin des belles promesses du social networking en entreprise, si l’on n’y prend garde. (Vous noterez la prudence de la formule : trois précautions pour une seule prophétie. Je tiens à mes amis.)

Soyons réalistes. Qui n’a jamais eu l’impression que le réseau social, parfois :

  • était un puits sans fond, où l’on passe un temps fou à faire ce qu’un simple coup de fil à l’ancienne aurait réglé ;
  • était extrêmement immersif, captivant, finalement plus ludique et expérimental que véritablement professionnel ;
  • servait d’alibi pour nous fourguer du très tendance, bourré d’arguments incroyables pour mieux « collaborer » avec des collaborateurs avec qui l’on ferait mieux de se mettre à collaborer, tout simplement, dans la vie réelle (l’effet béquille) ;
  • nous faisait passer subrepticement, et très paradoxalement, d’un monde idyllique d’hyperconnexion avec l’extérieur à l’isolement le plus complet, seul devant son ordinateur, à pratiquer l’onanisme intellectuel sur la manière de faire quelque chose en mode collaboratif au lieu de le faire vraiment ?

On maquille le cochon

Autrement dit, et disons-le franchement : à travers les réseaux sociaux, ne cherche-t-on pas à se recréer artificiellement une envie de travailler perdue, en sexifiant l’outil de travail, sans faire à vrai dire rien de bien différent de ce que l’on faisait avant ?

Il me vient parfois l’image d’un remake de La Femme et le Pantin version Buñuel. Dans Cet obscur objet du désir, le film qu’il tire en 1977 du roman de Pierre Louÿs, et qui sera son dernier, la femme froide nous est montrée sous un autre jour à travers les yeux de l’amant transi. Buñuel pousse même le vice jusqu’à confier le rôle de Conchita à deux actrices, Carole Bouquet et Ángela Molina, qui alternent d’une scène à l’autre. Eh bien, avec l’entreprise, c’est pareil : on maquille le cochon, et, sous le prisme passionnel du 2.0, tout un univers de possibilités idylliques s’ouvre à nos cœurs joyeux. Le même outil a deux visages, celui du travail et celui du jouet, et nous les confondons avec la constance d’un amoureux.

Linge sale, crèche et flipper

Tout cela me ramène aux dix années passées aux États-Unis chez mon employeur d’alors, Monster Worldwide. Au siège américain, près de Boston, on ramassait le linge sale au bureau ; les animaux de compagnie étaient admis (je le précise pour les plus jeunes : c’était ça, à l’époque, une start-up hyper cool) ; il y avait un flipper, un baby-foot, une salle de sport et même une crèche sur place. Pourquoi ? Mais pour qu’on soit heureux de pouvoir rester vingt heures sur vingt-quatre dans les locaux, pardi ! (Je l’étais, d’ailleurs. Aussi naïf que les autres, et ravi de l’être.)

Sauf qu’aujourd’hui, c’est plus traître et plus subtil. Cela s’appelle Google Wave, dévoilé au printemps, et cela va rassembler tous les excès de l’entreprise à visage branchouille : celle qui vous donne envie de rester connecté plus longtemps encore qu’avant, tout en vous donnant l’impression de vous y éclater.

Le « f » de Frédéric

J’ai compris dès 2000 que les réseaux sociaux pouvaient être aussi une source de désastreuses pertes de temps. Je testais alors, dans une grande multinationale, l’un des ancêtres de ce qu’on appelle aujourd’hui le micro-blogging : une messagerie instantanée interne. Franchement, je pouvais y avoir des conversations utiles avec des collègues finlandais, japonais ou américains… mais j’ajoutais souvent le « f » de mon prénom devant le mot « utile », si vous me suivez. À la longue, cela tournait aux smiley parties. Et si je pondère honnêtement le temps passé, il y avait certes de l’humain et de bons moments ; mais il m’est arrivé de tchatter des heures pour fuir la pression du travail, rigoler avec un pote, fixer rendez-vous au pub, dragouiller un peu.

Quatre raisons d’avoir le blues

Voici donc les signes qui me donnent ce p’tit coup de blues 2.0.

Le premier : je sens que Google Wave, non content d’aspirer les données tactiques de toutes les entreprises de la planète, va m’aider à faire mumuse. Il offre déjà des gadgets qui fourniront à bien des employés un excellent prétexte pour ne rien foutre, intelligemment, d’un air éhontément studieux devant leurs gentils PC.

Le deuxième : les Bisounours 2.0 qui s’infiltrent dans mes réseaux, de façon infiniment plus industrielle et méthodique que les cloportes 1.0. Je passe des heures à me nettoyer de l’impression poisseuse qu’ils me laissent à l’écran, à force de m’abîmer (bénéfice du doute oblige) dans leurs conversations bourrées de merveilleux potentiel. Ma bonne conscience me souffle que je finirai par séparer le bon grain de l’ivraie, et que cela s’appelle justement « réseauter ». Mais à quel prix ?

Le troisième : à force de s’embourber dans un flux de travail virtuel, non seulement on s’inflige le syndrome du hamster, mais on oublie le caractère jubilatoire d’une bonne gueulante en direct. Nos influx énergétiques s’auto-subliment alors dans de longues envolées prolixes, lues par quelques bons amis, et pendant la rédaction desquelles, bien entendu, les vrais dossiers s’empilent. (Celle-ci ne fait pas exception. Je plaide coupable.)

Le quatrième : quand je me mets à réfléchir aux vrais problèmes, comme l’entropie, aussi réelle dans les réseaux sociaux qu’elle est immanente à toute forme de vie et aux lois mêmes de la physique, je passe un temps fou à justifier par écrit l’intérêt du sujet. Car c’est précisément sur ce questionnement de fond que d’aucuns brandissent le spectre d’une communication élitiste et sans objet. Le réseau social se résume alors à « de la comm’ », et n’élève guère le débat, sinon pour faciliter l’infiltration des marques dans notre vie privée, au gré des concepts à la mode.

Se poser de nouveau de putains de bonnes questions

Herbert Simon l’avait écrit dès 1971 : une richesse d’information crée une pauvreté d’attention. Le réseau social d’entreprise pousse la logique à son terme : il multiplie les sollicitations, divise l’attention, puis nous offre un outil de plus pour gérer la division. Pascal, qui n’avait pas d’intranet, en connaissait déjà le ressort : Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser. Le divertissement a seulement changé de support ; il porte désormais un badge d’accès.

Bref, il est temps de faire comme Depardieu dans Rive droite, rive gauche : dans cet écosystème bouillonnant, qui a le mérite de rester passionnant (un peu trop, peut-être, et c’est là qu’est en partie le problème), se poser de nouveau de « putains de bonnes questions ».

Pas vrai ?

Post-scriptum, octobre 2026. Ma prophétie la plus noire s’est trompée de cible. Google Wave n’a rien aspiré du tout : le 4 août 2010, quatorze mois après l’avoir dévoilé, Google annonçait l’arrêt de son développement, faute d’intérêt, et les dernières waves ont été effacées au printemps 2012. Le reste du diagnostic a mieux vieilli. Les messageries d’équipe ont envahi l’entreprise ; Microsoft Teams, lancé en 2017, comptait soixante-quinze millions d’utilisateurs actifs chaque jour à la fin d’avril 2020, quand la pandémie a fait du salon le bureau et du bureau un écran. En France, la loi du 8 août 2016 a inscrit dans le droit du travail un « droit à la déconnexion », aveu législatif que l’outil, laissé à lui-même, ne connaît pas d’heure de fermeture. Et Cal Newport, dans Deep Work, a donné ses lettres de noblesse à ce que mon coup de blues pressentait : le travail qui compte exige de longues plages sans interruption, que la sollicitation permanente rend introuvables. Je nuancerais une chose. Le mot de productivité, qui fâchait tout le monde sur ce plateau, était un mot de contrôleur de gestion ; le vrai sujet était l’attention, qui est un bien commun. Une entreprise qui la gaspille perd des heures et, plus grave, la capacité de penser ensemble : la seule intelligence collective qui vaille commence par là.

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Sources et références 1 min →

Sources et références

  • Herbert A. Simon, « Designing Organizations for an Information-Rich World », Johns Hopkins University Press, 1971 : la phrase fondatrice de ce qu’on appellera l’économie de l’attention.
  • Blaise Pascal, Pensées, fragment 133 (édition Lafuma) : le divertissement, ou l’art de ne pas penser à ce qui fâche. Les fragments voisins de la même liasse disent le reste.
  • Luis Buñuel, Cet obscur objet du désir, film, 1977, scénario de Jean-Claude Carrière, d’après Pierre Louÿs, La Femme et le Pantin, 1898.
  • Philippe Labro, Rive droite, rive gauche, film, 1984, avec Gérard Depardieu et Nathalie Baye.
  • Andrew P. McAfee, « Enterprise 2.0: The Dawn of Emergent Collaboration », MIT Sloan Management Review, printemps 2006 : le texte fondateur de la béatitude dont il est question ici.
  • Loi n° 2016-1088 du 8 août 2016 relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels : l’entrée du droit à la déconnexion dans le droit du travail.
  • Cal Newport, Deep Work, Grand Central Publishing, 2016 : l’éloge argumenté du travail profond, sans notifications.

Première publication : techtoc.tv, 8 décembre 2009.