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En février 2010, j’ai tapé trois mots dans Google : social rich learning. Rien. Puis social rich media : une seule occurrence, pour vanter le logiciel d’un éditeur. On parlait pourtant partout d’interfaces riches et de rich media, de social learning et de social media ; personne n’avait songé à croiser les deux familles. Le vide m’a sauté aux yeux parce qu’il me manquait un mot, à moi, pour nommer ce que j’avais inventé sans le vouloir en lançant techtoc.tv.

Huit mois plus tôt, ce devait être une expérience modeste : une table ronde, des caméras, une plateforme collaborative pour tester notre technologie. Nous espérions une vingtaine de contributeurs ; ils étaient six cents. Les internautes regardaient en moyenne 83,5 % de plateaux qui duraient tous plus d’une heure. Et les invités repartaient avec la même remarque : le plaisir d’avoir appris, et pas seulement celui d’avoir exposé.

Que s’était-il passé ? Rien de neuf, au fond : des humains qui apprennent ensemble, ce que l’espèce fait depuis toujours, et que l’on baptise aujourd’hui social learning pour mieux vendre le conseil qui prétend le provoquer. Or cette alchimie-là ne se commande pas. À trop vouloir la produire, on la sabote ; c’est le sort de toute grâce observée. Ce qu’on peut faire, en revanche, c’est l’enrichir quand elle surgit : une table où chacun siège à égale distance du centre, une caméra qui interdit la langue de bois, un animateur qui refuse d’être un passe-plat, une trace qui engage. La friction des idées produit de la chaleur ; un bon dispositif la change en lumière.

C’est cette nuance que j’ai appelée social rich learning. Le mot importe peu. La distinction, elle, n’a pas pris une ride.

On ne fabrique pas l’intelligence collective : on lui dresse la table.

La version longue

Un vide dans Google

J’ai récemment tapé dans Google ces trois mots : social rich learning. Rien. Puis social rich media. Bon sang, toujours rien, si ce n’est une seule et unique réponse, un billet de janvier 2008 consacré à la solution d’un éditeur (sympathique, au demeurant), dans un contexte qui ne correspondait pas tout à fait à ce que j’attendais en toute logique ; puis plus rien, nulle part, autour d’une expression dont j’étais persuadé qu’elle portait de nombreuses promesses.

Ce qui m’a surpris, c’est que personne n’ait pris la peine de penser la notion que l’expression induit. On parle bien d’interfaces riches, de rich commerce, de rich media ; on parle bien, d’un autre côté, de social learning et de social media. Je ne suis pas de ceux qui font la course aux néologismes du 2.0 (le Web en est saturé), et ma recherche relevait de la pure veille : je ne réclamais la paternité de rien. Mais le vide observé a réveillé en moi des intentions compulsivement propédeutiques.

Pourquoi ? Parce que l’expression présente un intérêt véritable, et que, paradoxalement, elle s’est imposée à moi non au terme d’un cheminement intellectuel, mais au détour d’une recherche, du fait d’une lacune évidente. Par sérendipité purement cérébrale, si j’ose dire.

Des poignées pour ne pas tomber

Cette fois, je n’attendrai pas qu’on m’impose une vision du Web « au carré » ou « au cube » (j’avoue tout net ne pas y adhérer) ; et les mondanités élitistes du microcosme des gourous du 2.0 ne m’animent guère. Il me reste une immense frustration : je suis en quête d’aspérités, de poignées. Si je ne me raccroche pas à un concept solide, je vais tomber dans le vide, ou m’agripper à des branches qui ne supporteront pas le poids de mes besoins de précision sémantique. Je me saisis donc de cette notion, tout simplement parce qu’il me manque, à moi, au quotidien, une expression pour définir ce que j’ai involontairement inventé en développant une web-TV à l’origine purement expérimentale : techtoc.tv.

Je décrirai d’abord ce que ce tâtonnement m’a fait trouver sans que je le cherche, puis ce que je pense du social learning, concept crucial, mais insuffisant pour mon besoin de formalisation. Je ne connais pas encore ma conclusion ; je tâcherai au moins de vous transmettre la passion avec laquelle je suis tombé sur ces deux notions, le social rich media et le social rich learning, indissociables et pourtant distinctes. (Mon malicieux ami Vincent Berthelot, avec qui je pérore de tout cela au quotidien, a proposé de son côté l’expression social rich media learning ; il faudra que je l’invite à boire un coup pour le convaincre, en douceur, de se ranger à ce que je tiens pour une scission sémantique nécessaire, ne serait-ce que pour des raisons de longueur.) Le reste viendra plus tard, avec les lectures scientifiques qui avalisent ces intuitions, et ce que je tiens pour le fondement d’un cerveau global.

Ce que techtoc.tv m’a appris

Le succès de techtoc.tv, à ma connaissance la première web-TV véritablement collaborative (ce qu’il ne faut pas confondre avec « communautaire », terme qui ne décrit qu’une étique partie de la réalité), a été une énorme surprise. Ce n’était, au départ, qu’une expérimentation, sans autre prétention que de tester notre plateforme collaborative. Un site vidéo communautaire nous semblait souffrir d’un déficit gênant : l’absence de couche sociale. Dailymotion et YouTube affinent leurs modèles économiques autour d’une éditorialisation croissante, de la pertinence du référencement ou des services aux annonceurs ; fort bien. Mais il ne faut pas confondre le contenu produit par les internautes (le fameux user generated content) et le collaboratif. Les vidéos livrées sur ces plateformes sont le fruit d’initiatives individuelles ; ces sites sont avant tout des diffuseurs, et les conversations qui s’y tiennent relèvent de l’épiphénomène plus que de la construction.

Notre idée tenait en cinq gestes. Recruter les intervenants avec qui nous souhaitions débattre, en table ronde, sur le mode du talk-show. Proposer les sujets en ligne avant même de les enregistrer. Infléchir la ligne éditoriale en fonction des premiers retours. Catalyser la conversation plutôt que de la laisser livrée à elle-même : s’y mêler, exposer les règles du jeu en filigrane, et faire sentir aux visiteurs comme aux membres inscrits la présence d’une intermédiation qualitative (tout le monde est invité au comité éditorial, mais il y a des rédacteurs en chef). Recruter des talents, enfin : les membres les plus actifs, ceux qui acceptaient de jouer en toute transparence le jeu de l’échange, accédaient au statut de contributeurs, sans règle écrite, sur le mode de l’échange informel.

Huit mois plus tard, les constats ont de quoi faire réfléchir.

Ce qui devait être une vingtaine de contributeurs (notre ambition initiale, sic) s’est révélé une communauté de six cents contributeurs actifs : 284 très actifs à ce jour, et plus de trois cents autres membres au statut d’intervenants occasionnels ou de conférenciers. Ces rencontres ont même conduit notre société à recruter, de façon inopinée, quatre nouveaux collaborateurs parmi eux.

Le site tourne à 600 000 pages vues par mois, pour un peu moins de 180 000 visiteurs uniques et 140 000 vidéos chargées, toutes réalisées avec nos seuls moyens internes. Plus de quatre mille inscrits ont pris soin de remplir un profil complet ; un peu moins de la moitié l’affichent en public, les autres venant moins pour s’exposer que pour dialoguer à visage découvert avec les membres qu’ils côtoient, ou pour postuler sur nos plateaux.

La plus grande source d’étonnement tient au temps de visionnage. Nos émissions dépassent toutes l’heure de plateau ; or, si l’on exclut les clics qui ne donnent pas lieu à plus de quatre secondes de lecture (la durée du générique), les visiteurs regardent en moyenne 83,5 % de chaque vidéo. J’y vois d’abord la récompense d’un style direct, sans ambages, sans concession aux consensus mous quand rien ne les impose, et qui fait place à des moments de questionnement et d’ignorance décomplexés. Le snobisme et l’élitisme ont été bannis d’emblée, la langue de bois aussi. Les visiteurs ne se sentent pas « marketés », et ils ont raison.

Dernier constat, et non le moindre : les commentaires n’ont, jusqu’ici, jamais nécessité la moindre modération (je touche du bois, tiens, pourvu que ça dure). Nous nous attendions à voir passer un ou deux trolls en goguette ; mais les contenus et l’initiative semblent inspirer une sorte de respect. La communauté s’autorégule, et il plane sur le site une déférence mutuelle que les nouveaux venus perçoivent immédiatement.

Bob l’éponge et la table ronde

De cette expérience est aussi sorti un surnom, dont mes plus proches contributeurs m’ont affublé : « Bob l’éponge ».

Tout est parti de là. Car je ne suis pas le seul à mériter le sobriquet, qui ne tient qu’à une chose : nous absorbons les connaissances les uns des autres d’une manière qui n’a rien à voir avec la façon dont on reçoit passivement l’information d’un émetteur magistral.

Nos fluides intellectuels se mêlent dans les conversations qui précèdent et suivent les tournages, mais surtout autour de ce que j’ai voulu comme le symbole fondateur de nos web-TV : la table ronde. Je l’ai fait construire sur mesure, assez grande et assez confortable pour accueillir de nombreux invités (jusqu’à neuf, parfois). Symboliquement, chacun s’y trouve à égale distance du centre, et une forme surprenante d’intelligence collaborative surgit de cette manière d’échanger sur un parfait pied d’égalité. La référence est vieille de près de neuf siècles : quand Wace, en 1155, raconte dans son Roman de Brut l’invention de la Table ronde, c’est pour mettre fin aux querelles de préséance entre les barons d’Arthur, dont aucun n’acceptait de siéger plus bas qu’un autre. Rien à voir, donc, avec les « tables rondes » des salons professionnels, où les invités sont alignés en rang d’oignons face à la salle, manquent de micros et sont priés de ne jamais s’interrompre, pour ne pas troubler les exposés académiques ou commerciaux de leurs voisins.

Chez nous, le débat est encouragé avec franchise. Le modérateur refuse d’être un passe-plat : il prend une part critique à la conversation, et surtout, il pousse à la prise de parole. La liberté de ton cohabite avec un encadrement qui structure. Et chacun sait, en filigrane, qu’il faut donner le meilleur de soi-même, puisque tout est filmé et rediffusé sans possibilité de s’y opposer après coup, ni de retoucher quoi que ce soit au montage : cette perception d’un environnement médiatique qui engage agit sur la concentration de tous.

Communautaire ou collaboratif

Faut-il un long détour pour distinguer le communautaire du collaboratif ? Je ne le crois pas. Dans une communauté, on peut rester livré à soi-même et ne jamais collaborer : il suffit d’y déposer une information.

Le collaboratif naît d’autre chose : de la friction des questions et des réponses, d’un contexte médiatique qui engage et responsabilise. En vidéo, un visage bien filmé de face, pris dans une conversation animée, a beaucoup plus de mal à embellir un point de vue insincère qu’une plume rompue aux tournures écrites, qui dissimule mieux les sophismes et les argumentations captieuses. La sanction est immédiate : l’incompréhension se lit sur le visage des autres participants, et elle appelle aussitôt des questions dérangeantes.

Nous échappons encore, Dieu merci, au piège de la maestria politique dont savent faire preuve nos édiles communicants ; les jeux d’acteurs n’ont pas encore leur place sur nos plateaux. Et quand bien même on observerait un effet de manche, nos émissions échappent au style minuté, préfabriqué, des émissions habituelles : elles donnent toute sa place au droit de réponse immédiat, quitte à repousser la fin de l’enregistrement d’un quart d’heure. L’argumentation et le désir de clarté y relèvent d’un jusqu’au-boutisme assumé comme méthode de travail.

La surprise finale tient à l’extraordinaire injection de connaissance, en accéléré, que représentent ces échanges filmés. Immergés (ce qu’aiment les éponges) dans ces séances où leurs savoirs sont mis à l’épreuve, dans un contexte qui ne laisse plus guère de place aux discours corporate policés, les participants me font presque toujours la même remarque : le plaisir d’avoir mesuré, dans cette situation un peu nouvelle, ce qu’ils avaient appris, et pas seulement ce qu’ils avaient exposé.

Au commencement était l’engouement

L’engouement participatif est l’étincelle de départ. Une communauté a besoin d’un but commun pour prendre une dimension collaborative ; l’enregistrement d’un plateau en devient le prétexte fondateur. L’immersion se révèle un levier de connaissance idéal : le plateau est un examen de passage, intellectuellement stimulant, qui oblige chacun à fouiller en lui-même et à rassembler, la veille du tournage, les ressources de son propos ; il donne une finalité à ce cheminement. Comme toute personne normalement constituée, nous cherchons une gratification, et celle-ci consiste à faire bonne impression devant son audience.

S’il ne s’agissait que d’un sympathique exercice de communication, vous imaginez bien que je n’en serais pas là. Un apprentissage collectif émerge de la friction participative.

Je ne suis pas thermodynamicien, et vous me pardonnerez de ne pas vous épater par le détail ; le raisonnement général suffira. Tout frottement dissipe de l’énergie sous forme de chaleur. Or cette chaleur, née de forces contraires qui entrent en collision, peut être récupérée : depuis Sadi Carnot, on sait que la chaleur peut produire du travail, faire tourner une machine, et, au bout de la chaîne, allumer une ampoule. La métaphore me semble parfaite. L’énergie lumineuse qui jaillit de tous ces frottements, c’est de la connaissance ; et cette connaissance vaut d’autant plus, pour les participants comme pour l’audience qui s’implique dans la conversation ou suit le défi par procuration, qu’elle est fabriquée dans l’interaction. On apprend mieux en s’impliquant, ou même en enseignant aux autres ce qu’on découvre en l’enseignant. Dans Le Neveu de Rameau, le philosophe de Diderot l’avoue sans fard : il donnait des leçons de mathématiques sans en savoir un mot, et apprenait en montrant aux autres.

En disant tout cela, j’aurais pu décrire ce que d’aucuns ont découvert et baptisé social learning.

Ce que le social learning ne dit pas

Le terme me dérange, en ce qu’il se borne à constater ce que les hommes font depuis la nuit des temps, informellement : ils apprennent ensemble, dans un univers d’interdépendances complexes, le plus souvent informelles, et qui perdent même en efficacité à mesure qu’on tente de les formaliser après coup. (Albert Bandura en a fait la théorie dès 1977 ; et Jean Lave et Etienne Wenger ont montré, en 1991, qu’on apprend un métier en participant à une communauté de pratique bien plus qu’en écoutant un cours.) On fait un peu semblant de s’émerveiller d’une découverte qui n’en est pas une ; et puis on va vous vendre du conseil pour favoriser le fameux apprentissage informel.

S’approprier une propension naturelle et universelle présente un intérêt : celui de la formaliser.

D’accord.

Mais de sérieux inconvénients en résultent. On tente d’injecter de l’informel pour provoquer le petit miracle ; et pour que l’injection fonctionne, il faut, en quelque sorte, sortir avec recul du contexte de son émergence « innocente », au sens philosophique du terme. Le social learning est donc un concept crucial, je ne le conteste pas. Mais il reste un constat, qui ne fournit pas la formalisation utilitaire qu’on lui demande.

Tout l’intérêt de la démarche consiste à enrichir cet état de fait, fruit de l’engouement instinctif que chacun ressent quand il est plongé dans un environnement participatif stimulant. L’enrichir comment ? Par des outils appropriés. C’est le contexte que nous avons créé avec techtoc.tv, sans en avoir saisi d’emblée toute la portée, et dont je suis aujourd’hui persuadé que chaque élément joue un rôle scénique et stimulant fondamental : la table ronde, la plateforme collaborative, l’intermédiation éditoriale (avec son lot de risques), la sanction de l’enregistrement, et l’acte final, hautement symbolique, de la cession de son droit à l’image.

Je m’en lave les mains

Je ne pars donc pas du principe que je suis là pour faire émerger le social learning. Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé : c’est Pascal qui fait ainsi parler le Christ, dans « Le mystère de Jésus ». On ne cherche que ce qu’on a déjà trouvé ; on ne fait pas naître ce qui n’est pas déjà là.

Cette composante énergétique est-elle présente, ou non ? Ce n’est pas mon affaire. Je ne suis pas chargé de la mission ardue qui consiste à faire croire que je pourrais provoquer l’alchimie collaborative : toute ma nuance est là. Je ne suis là que pour l’enrichir. Je pars du principe qu’elle peut exister, et je m’en lave les mains (je le dis en toute franchise, pour éviter les malentendus). Car ce que je chercherais trop à provoquer finirait par créer un effet laboratoire : à trop vouloir quelque chose, on le sabote.

Le problème a été pensé par d’autres, et il tient en une formule : on ne peut être ce que l’on sait, ni savoir ce que l’on est. Cette petite distance, ce je-ne-sais-quoi ou presque-rien (pour parler comme Jankélévitch) qui s’immisce entre la conscience et l’action, signe la perte de l’innocence dans l’intention. Chacun en a fait l’expérience. L’acteur qui s’observe en train de jouer cesse de ressentir l’émotion précieuse (Diderot, je le sais, soutenait l’inverse dans son Paradoxe sur le comédien ; mais il parlait du métier de la scène, et je parle de la découverte). De même, quiconque partirait du principe qu’il lui faut « inventer » le nouveau Twitter serait bien en peine d’en renouveler l’alchimie expérimentale, la trouvaille involontaire : la préméditation est paradoxalement incompatible avec la découverte de génie. Nietzsche s’en moquait déjà, dans Humain, trop humain : les artistes aiment faire croire à l’inspiration soudaine, alors que l’imagination produit sans cesse du bon, du médiocre et du mauvais, et que le jugement trie ; tous les grands hommes étaient de grands travailleurs. La trouvaille est le fruit d’un labeur acharné qui s’ignore lui-même, au point qu’on ne sait avoir trouvé quelque chose qu’avec le recul, ou quand un regard extérieur vous met la trouvaille sous le nez.

Le social rich learning

Je m’abstrais donc totalement de cette alchimie, qui ne me regarde pas. Mais si elle existe, et dans ce cas seulement, le bon dispositif entre en scène et enrichit l’expérience constatée : au moment où elle se déclenche, on instille les outils qui permettent de l’optimiser. Avec techtoc.tv, nous avons involontairement soutenu une alchimie ; nous ne l’avons pas provoquée, et la nuance compte. Nous ne sommes dépositaires d’aucune trouvaille tombée de Coucou-les-Nuages. Nous accompagnons des frictions, et des instants de vérité.

Pour le dire, je n’ai pas trouvé de meilleur outil de travail que ces deux expressions : social rich learning et social rich media.

Le social media désigne un outil, un état de fait, presque au même titre que le social learning, qui nomme l’impulsion implicite d’une communauté apprenante. C’est de leur mélange que surgit une réalité nouvelle, et c’est là qu’une méthodologie peut s’appliquer : on peut tenter de renouveler l’expérience à partir des ingrédients adéquats, sans prétendre faire naître ces ingrédients. (On pourra toujours s’arroger le mérite de leur résurgence, cyclique et inévitable ; ce n’est plus le débat.) Une méthodologie ne promet aucun miracle. Elle peut seulement décupler l’effet de l’alchimie, si celle-ci existe en amont.

Je ne suis pas en concurrence avec mes collègues penseurs du social learning ; je me place en complémentarité, et ne me réclame que d’un aspect particulier de leur formalisation, plus large et plus ambitieuse. Se disputer la paternité du concept, ou lancer une polémique à l’échelle de notre microcosme sur la nuance que j’apporte, serait aussi vain que d’avoir pinaillé, à l’apparition de rich media, sous prétexte que « multimédia » existait déjà. Un concept nouveau doit avoir une valeur pratique. C’est le cas du social rich learning, cas particulier du social rich media, ou du moins sa variante la plus évidente et la plus stimulante pour en mesurer la portée.

Un premier jalon

Un hasard expérimental m’a permis de mettre le doigt sur une notion qui comble ce que je tenais pour un vide, une lacune jusqu’alors indicible. J’espère qu’elle suscitera débats et échanges, et que de ceux-ci naîtra une connaissance ascendante. J’avais besoin d’un repère, d’un point d’entrée, pour matérialiser ce premier jalon d’une réflexion que je compte approfondir avec mon ami et co-formalisateur Vincent Berthelot, notamment pour ses applications au monde de la formation, sous la forme d’une méthodologie née de nos web-TV et que nous allons continuer de pousser, plateau après plateau.

Ce qui devrait, en toute logique, enrichir le processus d’apprentissage croisé.

Post-scriptum, octobre 2026. Seize ans plus tard, je relis ce manifeste avec indulgence pour ses anglicismes, et avec une certaine fierté pour sa nuance. Les chiffres ont vieilli, comme vieillissent tous les compteurs ; et la promesse d’une communauté qui n’aurait jamais besoin de modération appartient à un Web d’avant les grandes plateformes, d’avant les foules qui s’enflamment en une heure : je ne la ferais plus. L’étiquette n’a guère d’importance. La distinction entre provoquer et équiper, elle, a tenu ; et ce « cerveau global » que j’annonçais alors comme un chantier de lecture est devenu l’une des colonnes de mon engagement citoyen. On ne décrète pas l’intelligence collective, on ne la fabrique pas en laboratoire ; on lui offre un cadre, des règles lisibles, une trace qui engage, et l’on se tient prêt pour le jour où elle se produit. Le #PIC, au fond, n’est qu’une table ronde un peu plus grande.

Tu veux aller plus loin ?

Sources et références 1 min →

Sources et références

  • Wace, Roman de Brut, 1155 : la première mention de la Table ronde, qu’Arthur fait faire pour couper court aux querelles de préséance entre ses barons.
  • Denis Diderot, Le Neveu de Rameau (publié à titre posthume) : J’apprenais en montrant aux autres, et j’ai fait quelques bons écoliers.
  • Denis Diderot, Paradoxe sur le comédien (publié en 1830) : la thèse inverse, celle du grand acteur qui ne ressent rien de ce qu’il joue.
  • Blaise Pascal, Pensées, « Le mystère de Jésus » : Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé. La phrase que l’original attribuait par erreur aux Évangiles.
  • Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, 1878, I, § 155 : la croyance à l’inspiration, et le génie comme travail de tri.
  • Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, PUF, 1957.
  • Albert Bandura, Social Learning Theory, Prentice-Hall, 1977 : la théorie classique de l’apprentissage par observation.
  • Jean Lave et Etienne Wenger, Situated Learning. Legitimate Peripheral Participation, Cambridge University Press, 1991 : les communautés de pratique.
  • Pierre Lévy, L’Intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace, La Découverte, 1994 : le livre qui a popularisé la notion d’intelligence collective à l’âge des réseaux, et que techtoc.tv mettait en pratique sans le savoir.
  • Sadi Carnot, Réflexions sur la puissance motrice du feu, 1824 : pour la métaphore de la chaleur qui travaille.

Première publication : le premier blog de bascunana.com, 21 février 2010.