Aller au contenu
Sélectionner Une Page

Une de ces citations qui tranchent la question de la gentillesse une fois pour toutes circule sur LinkedIn ; des centaines de lecteurs l’approuvent d’un clic, convaincus de sa profondeur. Ma réponse tient en une ligne : seuls les cons ont de la gentillesse une conception univoque.

« La gentillesse est une preuve de grande intelligence que seuls les cons traduisent comme une faiblesse d’esprit. Comprenez-moi bien, je ne dis pas ça méchamment. » John Joos, page de livre photographiée.
La citation de John Joos qui faisait le tour de LinkedIn, fin novembre 2021.

Le comble de la bêtise, sur ce sujet comme sur tant d’autres, est de croire qu’il n’existe qu’une seule bonne réponse. La réalité n’est pourtant pas si compliquée à décortiquer : la gentillesse est parfois une puissance subtile, habile, vertueuse ; elle est parfois faiblesse, soumission, démagogie même. La Rochefoucauld le savait, qui refusait de louer la bonté de quiconque n’a pas la force d’être méchant.

Pourquoi vouloir trancher, quand la gentillesse ne prend son sens que dans un contexte ? Celle du condamné devant son bourreau n’est pas celle du collègue qui vous apporte un café (surtout s’il espère une augmentation). Et la plus aimable des scènes peut devenir la plus insoutenable : voyez l’ouverture d’Inglourious Basterds, où un officier SS d’une courtoisie exquise demande un verre de lait à un fermier qu’il soupçonne de cacher une famille juive.

Ajoutez une règle, et la vertu devient mesurable : sa valeur croît avec la difficulté de l’appliquer. Rendre de la gentillesse à un gentil est facile, et même agréable. L’Évangile le disait déjà : si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ?

On me répond que la lumière éclaire toujours. Sans doute ; mais on la voit mieux dans l’obscurité, et la métaphore lumineuse, si mignonne soit-elle, ne fonctionne pas avec la vertu. Il existe un monde de tartuffes. Douter de la gentillesse proclamée n’enlève rien à la beauté de la vraie : cela permet seulement de la reconnaître.

Rester gentil avec les gentils est un plaisir ; avec les cons, cela confine à l’héroïsme.

La version longue

La martingale des bons sentiments essentialisés.

Une citation trop maline

Le sujet est inépuisable, et propice à la gymnastique de l’esprit critique. Une citation sur la gentillesse fait le tour de LinkedIn ; des centaines de lecteurs la likent, persuadés qu’elle est maline (elle en a l’air, c’est même son principal talent). Voici ma réponse.

« La gentillesse est une preuve de grande intelligence que seuls les cons traduisent comme une faiblesse d’esprit. Comprenez-moi bien, je ne dis pas ça méchamment. » John Joos, page de livre photographiée.
La citation de John Joos qui faisait le tour de LinkedIn, fin novembre 2021.

Seuls les cons adoptent une conception univoque de la gentillesse.

Le comble, sur ce sujet comme sur tant d’autres, est de s’imaginer qu’il n’existe qu’une seule bonne réponse. C’est ce que j’appelle la martingale des bons sentiments essentialisés : on fait d’une conduite une essence, on la déclare bonne en soi, et l’on mise sur elle à tous les coups, comme le joueur persuadé d’avoir trouvé le système qui gagne toujours. Le casino, on le sait, finit par gagner.

Puissance, ou faiblesse

La réalité n’est pourtant pas si complexe à décortiquer. La gentillesse est parfois une puissance subtile, habile, vertueuse ; et elle est parfois faiblesse, soumission, voire démagogie.

Le mot lui-même devrait mettre la puce à l’oreille. Gentil vient du latin gentilis, qui désignait l’appartenance à une gens, à une lignée ; l’ancien français en a fait un synonyme de « noble », et le gentilhomme en garde la trace. La gentillesse fut d’abord une qualité de seigneur : la vertu de quelqu’un qui aurait eu les moyens de ne pas être gentil.

La Rochefoucauld a donné à cette intuition sa forme définitive : Nul ne mérite d’être loué de bonté, s’il n’a pas la force d’être méchant : toute autre bonté n’est le plus souvent qu’une paresse ou une impuissance de la volonté. Et ailleurs, plus sec encore : Rien n’est plus rare que la véritable bonté : ceux mêmes qui croient en avoir n’ont d’ordinaire que de la complaisance ou de la faiblesse.

Je ne sais pas pourquoi tout le monde cherche à trancher une bonne fois pour toutes, quand la gentillesse n’a de véritable intérêt que rapportée à un contexte donné. Aristote ne disait pas autre chose de toutes les vertus : la même conduite, juste ici, devient ailleurs excès ou défaut, et la vertu consiste à agir comme il faut, quand il faut, envers qui il faut. Une gentillesse qui ignore les circonstances n’est plus une vertu ; c’est un réflexe.

Une vertu qui se mesure à sa difficulté

Et puis, le degré de vertu propre à la gentillesse croît en proportion de la difficulté qu’il y a à la pratiquer. Rester gentil peut même confiner à l’héroïsme. Rendre de la gentillesse et de l’attention à un gentil est facile, et même agréable. Il est autrement plus méritant de savoir rester gentil avec des cons.

L’idée n’a rien de neuf : Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? demandait déjà l’Évangile selon Matthieu.

La lumière éclaire-t-elle toujours ?

Là-dessus, on me répond : La lumière éclaire toujours, faut-il un contexte donné pour le vérifier ? Que c’est beau, la rage du mignon-tout-plein. Je consigne donc ma réponse.

Ben oui.

On voit moins la lumière qui éclaire la lumière (laquelle ne sert à rien) que la lumière qui éclaire l’obscurité. La métaphore lumineuse est mignonne tout plein, mais elle ne fonctionne pas avec la vertu. La gentillesse du condamné à mort face à son bourreau n’est franchement pas celle de qui vous apporte un café, surtout s’il espère une augmentation.

Vos pirouettes sont amusantes, ajoutais-je, mais je ne cherche en rien à vous contredire ; je vois bien que, très vite, c’est moi qui passerais pour le méchant (sic). Ce sujet est simplement stimulant pour tout esprit critique. L’interroger ne revient pas à diminuer la beauté de la chose. Cela revient à rappeler qu’il existe un monde de tartuffes ; Molière en a fait le portrait une fois pour toutes, et l’on sait comment finit la pièce : le plus onctueux de la maison est celui qui s’apprêtait à la dépouiller.

Le nazi courtois

Enfin, regardez de près la scène qui ouvre Inglourious Basterds, de Quentin Tarantino : plus d’un quart d’heure, et une véritable leçon d’éthique. Un colonel SS, Hans Landa, rend visite à un fermier français. Il est d’une politesse exquise, il demande un verre de lait, il prend son temps. Cette gentillesse extrême devient insupportable parce que nous savons qui il est, et que nous devinons ce qui se cache sous le plancher. Le rôle a valu à Christoph Waltz le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes, en 2009 : rarement la courtoisie aura été filmée à ce point comme une arme.

Une gentillesse sans contexte n’est qu’un sourire. Ce peut être celui de Landa.

Plaisir de fin gourmet.

Tu veux aller plus loin ?

Sources et références 1 min →

Sources et références

  • François de La Rochefoucauld, Réflexions ou sentences et maximes morales, 1665 (édition définitive 1678), maxime 237 : la bonté de qui n’a pas la force d’être méchant ; la véritable bonté, plus rare que la complaisance, revient dans une autre maxime du recueil.
  • Aristote, Éthique à Nicomaque, livre II : la vertu comme juste milieu, relatif aux circonstances et aux personnes.
  • Évangile selon Matthieu, 5, 46 : aimer ceux qui vous aiment ne mérite aucune récompense.
  • Molière, Le Tartuffe ou l’Imposteur, 1669 (première version jouée en 1664) : la douceur dévote au service de la prédation.
  • Quentin Tarantino, Inglourious Basterds, 2009, chapitre premier : la courtoisie de Hans Landa, rôle couronné à Cannes la même année.
  • Emmanuel Jaffelin, Éloge de la gentillesse, François Bourin, 2010 : le plaidoyer français le plus connu pour la gentillesse ordinaire, à lire en contrepoint.
  • Sur ce blog : « « Impertinence », « bienveillance » : mêmes combats » (3 décembre 2016), sur une autre vertu devenue mot d’ordre.

Première publication : la web-TV bascunana.com, 27 novembre 2021, à la suite d’un échange sur LinkedIn.