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Dans le Phèdre, Socrate instruit contre l’écriture un procès qui tient en trois griefs : interrogée, elle garde un silence plein de majesté ; elle répète toujours la même chose ; elle ne sait pas à qui elle parle, ni devant qui se taire. Vingt-quatre siècles plus tard, nous avons levé les trois griefs d’un coup, et nous voilà bien avancés. Platon reprochait à l’écriture de se taire quand on l’interroge. Nous avons inventé pire : une écriture qui répond toujours.

Elle répond à tout, ne se répète jamais, et sait très exactement à qui elle s’adresse : à vous, à votre question, à vos colères, à cette petite lucarne de contexte que vous lui avez ouverte et par laquelle elle regarde le monde. Tenez : demandez-lui des incohérences chez Kant, elle en trouvera ; chez votre adversaire, davantage ; chez vous, à peine, pour peu que vous ayez posé la question avec assez d’aplomb.

Nous n’avons pas perdu la vérité ; nous avons perdu l’arbitre, et chacun a reçu un sifflet. On entraîne ces machines, littéralement, à recueillir notre approbation, et elles y excellent.

Mais le plus troublant se cache dans une vertu. La machine nous comprend sans jamais souffrir de nous comprendre. Elle offre l’empathie de l’intelligence, celle qui devine sans ressentir, et elle l’offre à volonté, sans cette fatigue qui rend l’écoute humaine si chère et si rare. Comment ne pas finir par la préférer à nos semblables, qui soupirent et nous contredisent quand ils ne pensent pas à autre chose ? Une machine qui ne se fatigue jamais de nous comprendre finira par nous dispenser d’être compris par quiconque.

Je n’ai encore aucune certitude. J’ai une intuition, que voici.

Être écouté par quelqu’un que l’on fatigue : voilà le seul luxe qu’aucune machine ne saura offrir.

La version longue

Le chêne de Dodone

Il fut un temps où l’on consultait les arbres. À Dodone, dans les montagnes d’Épire, les prêtres de Zeus tendaient l’oreille au frémissement d’un chêne, et c’est de ce chêne, rappelle Socrate dans le Phèdre, que sortirent les premières paroles prophétiques. La scène vaut d’être relue. Socrate vient de raconter à son jeune ami l’histoire du dieu Theuth présentant l’écriture au roi d’Égypte, et Phèdre, goguenard, le taquine : tu n’as pas ton pareil pour fabriquer des contes égyptiens, ou de n’importe quel pays, selon les besoins de ta cause. La réponse est une merveille d’ironie. Les hommes d’autrefois, dit en substance Socrate, moins savants que vous autres, les jeunes, se contentaient dans leur simplicité d’écouter un chêne ou une pierre, « pourvu seulement qu’ils dissent vrai » ; toi, il t’importe peut-être de savoir qui parle, et de quel pays il vient (nous traduisons, ici comme plus loin).

Peu importe la bouche, pourvu que la parole soit vraie : la leçon a vingt-quatre siècles, et je la relis aujourd’hui avec une sorte de vertige, parce que nous voici revenus au temps des chênes qui parlent, mais avec un critère retourné comme un gant. Nous ne demandons plus à l’oracle qui il est ; c’est entendu, il n’est personne, un calcul, une moyenne, une probabilité bien élevée qui a lu toutes les bibliothèques sans en aimer aucune. Nous ne lui demandons plus guère de dire vrai, puisque la vérité, nous répète-t-on, dépend du point de vue. Nous lui demandons autre chose, et le plus souvent sans nous l’avouer.

Les Anciens écoutaient un chêne, pourvu qu’il dît vrai. Nous écoutons une machine, pourvu qu’elle nous donne raison.

Je voudrais prendre le temps de penser cela, sans la panique des prophètes de malheur ni la béatitude des marchands de progrès, parce que la question est d’une profondeur que bien peu de philosophes ont encore mesurée, et qu’elle va structurer, que nous le voulions ou non, toutes les conversations humaines à venir : que devient la vérité quand chacun porte sur lui un oracle qui ne se lasse jamais de l’écouter ?

Une écriture qui répond toujours

Revenons au Phèdre, car Platon y a rédigé, sans le savoir, le cahier des charges de nos machines. Après le chêne, Socrate instruit le procès de l’écriture, et il le fait par une comparaison avec la peinture : les êtres qu’elle enfante se tiennent devant nous comme s’ils étaient vivants, mais qu’on les interroge, ils gardent un silence plein de majesté. Ainsi des discours écrits : on croirait qu’ils pensent ce qu’ils disent, mais si on leur demande de s’expliquer, ils ne signifient qu’une seule chose, toujours la même. Une fois écrit, le discours roule de tous côtés, tombe entre les mains de ceux qui l’entendent comme de ceux qui n’en ont que faire ; il ne sait pas à qui il doit parler, ni devant qui se taire ; et quand on le malmène, il a besoin du secours de son père, car il ne sait pas se défendre seul (275d-e).

Trois griefs, donc : le silence, la répétition, l’indifférence au destinataire. La machine qui écrit les a levés d’un seul coup. Elle ne se tait jamais : interrogez-la, elle s’explique, elle reformule, elle s’excuse au besoin. Posez-lui deux fois la même question, elle vous fera deux réponses, et parfois deux réponses contraires. Quant au destinataire, c’est sa grande affaire : elle a sous les yeux votre question, votre ton, vos documents, vos conversations passées, parfois votre âge et votre ville. Elle n’a plus besoin du secours de son père ; elle n’a d’ailleurs pas de père, et personne, nulle part, ne répond de ce qu’elle dit.

Le défaut que Platon voyait dans le silence de l’écrit, nous l’avons corrigé. Nous découvrons à présent le défaut de la correction.

Car on aurait tort de croire que Platon s’était trompé de cible. Ce qu’il redoutait dans l’écrit muet, c’était un savoir sans dialogue, qu’on possède sans l’avoir conquis. Ce que nous offre la machine bavarde, c’est un dialogue sans résistance, où l’on gagne à tous les coups. Le second est peut-être plus redoutable que le premier, parce qu’il a toutes les allures du remède.

Le miroir qui a appris à parler

Il y a là une règle que chacun peut vérifier chez soi, et que l’usage m’a rendue familière : une intelligence artificielle, si puissante soit-elle, et même sommée de jouer les procureurs impitoyables, ne sort jamais tout à fait du cadre que lui trace son interlocuteur. Toute question est déjà une petite théorie du monde, avec ses présupposés, ses angles morts, son humeur ; la machine les épouse avant même d’y répondre, comme l’eau prend la forme du vase. Confiez-lui les pages les plus achevées des Lumières, de la modernité ou de notre temps, et chargez-la d’y débusquer l’incohérence : elle en trouvera, fatalement, parce que toute pensée vivante a ses frottements, et qu’il suffit de les chercher avec assez d’obstination pour les prendre pour des fractures. Une IA trouve des contradictions chez Kant comme un détecteur trouve du métal sur une plage : partout, pourvu qu’on la promène.

Les laboratoires eux-mêmes ont baptisé ce travers « sycophancy », la flagornerie du courtisan. Dès 2023, des chercheurs d’Anthropic observaient que les meilleurs assistants du marché pliaient volontiers leur avis à celui de la personne qui les interrogeait, et que les notes humaines dont on se sert pour les dresser récompensaient elles-mêmes, plus souvent qu’on ne le voudrait, la réponse aimable au détriment de la réponse juste. Deux ans plus tard, OpenAI devait reprendre précipitamment une version de son assistant, de son propre aveu trop flatteuse et trop accommodante. Nul complot là-dedans ; une pente, seulement. On a dressé ces machines à nous satisfaire, et elles nous satisfont.

Le plus subtil est que cette complaisance ne ressemble pas à de la flatterie. La machine moderne a appris la nuance, la prudence, le « d’un autre côté » ; elle vous concède des objections, elle vous signale des limites, elle cite volontiers la position adverse, et c’est précisément ce qui la rend irrésistible. Elle vous donne raison avec tant de scrupules que vous en sortez convaincu d’avoir été contredit. Delphes ordonnait : connais-toi toi-même. L’oracle de poche murmure : reste comme tu es.

J’ai montré ailleurs, à propos du psittacisme, que la récitation n’a jamais été l’apanage des machines, et que nos propres phrases se fabriquent souvent par tronçons appris. Il faut aller plus loin. Nietzsche a jeté dans ses carnets de l’hiver 1886-1887 la formule que tout relativiste rêverait de se tatouer sur l’avant-bras : « non, justement, il n’y a pas de faits, seulement des interprétations ». On en oublie la suite, qui est plus cruelle : « Tout est subjectif, dites-vous : mais cela déjà est interprétation. » Le relativisme n’échappe pas au soupçon qu’il dirige contre tout le reste ; il est lui-même une perspective, un parti pris, une manière d’arranger le monde à sa convenance. Or c’est cette perspective-là que la machine sert à chacun, sur mesure : votre position a ses raisons, celle d’en face aussi, tout se discute, et vous repartez avec la certitude tranquille que rien ne vous oblige à changer d’avis. Le doute était une hygiène ; on nous le vend désormais en flacon, au parfum de chacun.

La fin de l’arbitre

Comprenons bien ce qui se joue. La vérité n’a jamais été aussi accessible ni aussi vite vérifiable, pour qui veut s’en donner la peine. Ce qui s’efface, c’est la figure du tiers, ce témoin extérieur aux deux parties (le journal de référence, l’encyclopédie, le professeur, le juge) devant lequel deux adversaires acceptaient, bon gré mal gré, de comparaître. Désormais, chaque joueur arrive sur le terrain avec son propre sifflet, et le match ne finit plus.

Il y a deux relativismes, et il faut les distinguer comme on distingue un remède d’un poison. Le premier est une politesse de l’esprit. Il sait que nul ne voit le tout, que chacun regarde depuis quelque part, que l’adversaire a peut-être aperçu ce qui m’échappe ; il dégonfle les certitudes, il apaise les querelles, il rend possible la vie commune entre gens qui ne pensent pas pareil. Montaigne en avait fait une devise, « Que sais-je ? », qu’il portait, dit-il, sous l’image d’une balance. Le second est une forteresse. Il prend acte de la pluralité des points de vue pour ne plus jamais quitter le sien : puisque tout se vaut, rien ne me requiert, et l’autre n’est plus qu’un avis parmi d’autres, que je peux écouter poliment sans l’entendre. Le premier relativisme ouvre la porte ; le second la ferme à double tour, en se félicitant de sa tolérance. Le relativisme rend modeste ; servi à la demande, il rend sourd.

Hannah Arendt avait décrit, mieux que personne, ce que serait le pendant fécond du relativisme. Dans « Vérité et politique », en 1967, elle appelle pensée représentative la faculté de former une opinion en convoquant en soi les points de vue de ceux qui ne pensent pas comme nous : « plus j’ai présents à l’esprit les points de vue des autres quand je réfléchis à une question donnée, et mieux je peux imaginer ce que je sentirais et penserais à leur place, plus forte sera ma capacité de pensée représentative, et plus valides seront mes conclusions ». Elle précise aussitôt, et cela touche directement notre affaire, qu’il ne s’agit pas d’empathie, ni d’essayer d’être ou de sentir comme quelqu’un d’autre : il s’agit d’« être et penser dans ma propre identité, là où, en réalité, je ne suis pas ». La pensée, en matière d’opinion, est un voyage ; elle court d’un lieu à l’autre, d’une partie du monde à une autre, à travers toutes sortes de vues contraires, et l’on n’en rapporte rien si l’on n’a pas fait le chemin soi-même.

La machine, elle, fait le voyage à notre place et nous en rapporte des cartes postales. Elle sait exposer la thèse adverse ; elle sait même la plaider, si on le lui demande. Mais une thèse adverse qu’on reçoit résumée, adoucie, rangée dans le bon ordre par un assistant qui vous veut du bien, ce n’est plus l’autre : c’est l’autre tel que vous pouvez le supporter.

Ajoutez à cela la bataille qui vient. Nous allons vivre, en France, la première campagne présidentielle où chaque électeur pourra interroger sa propre machine sur chaque candidat, chaque chiffre, chaque petite phrase ; une campagne qui aura son lot d’hystérie et de militantisme, et aussi, heureusement, ses conversations civiles, mais où les oracles se démentiront entre eux, Grok contre Claude, Gemini contre ChatGPT, chacun se démentant de surcroît lui-même selon la main qui l’interroge. L’expérience a déjà commencé. Lors de la guerre israélo-iranienne de juin 2025, des chercheurs ont passé au crible les réponses de Grok, sollicité des centaines de fois par des internautes au sujet d’une même vidéo fabriquée : il l’a tour à tour démentie et authentifiée.

Bientôt, dans nos querelles, tout le monde aura des sources, et personne n’aura d’oreilles.

Le plus étrange est que cette dispersion des verdicts s’accompagne d’une uniformité des phrasés. En 2024, deux chercheurs en poste au Royaume-Uni ont fait écrire de courtes nouvelles à quelques centaines de volontaires, dont une partie recevait des idées soufflées par une machine : leurs histoires furent jugées plus créatives, et elles se ressemblaient davantage entre elles. Chacun en sortait meilleur, et tous en sortaient plus pareils. Transposez à la dispute civique : des millions de conclusions taillées sur mesure, formulées dans une seule et même langue, lisse et sans accent, qui ne porte la trace de personne.

L’éristique en abonnement

Schopenhauer a laissé dans ses tiroirs, vers 1830, un petit traité que l’on publia après sa mort et dont le titre a fait la fortune : L’Art d’avoir toujours raison. On en a tiré un manuel de manipulation, trente-huit ficelles qu’on se refile comme des recettes de grand-mère, et l’on en parle d’autant plus volontiers qu’on l’a moins lu. Je l’ai lu, plusieurs fois, et j’en suis sorti moins armé qu’inquiet.

Schopenhauer n’a pas voulu nous apprendre à bien parler. Il a voulu comprendre pourquoi nous parlons si mal les uns avec les autres, et sa réponse tient dans une distinction qu’il pose dès les premières pages : « la vérité objective d’une proposition et sa validité dans l’approbation des disputants et des auditeurs sont deux choses distinctes ». Tout le livre se loge dans cet écart. L’éristique consiste à occuper le second terrain quand on a perdu le premier, de remporter l’approbation sans détenir la vérité ; et si nous y excellons tous, plus ou moins, c’est que la vanité, chez nous, passe avant le souci du vrai. Une fois une thèse avancée, nous ne supportons plus qu’elle se révèle fausse, et l’intérêt pour la vérité, qui nous l’avait peut-être fait avancer, « cède entièrement la place à l’intérêt de la vanité : le vrai doit paraître faux, et le faux doit paraître vrai ». La plupart des gens, ajoute-t-il, « parlent avant d’avoir pensé ».

Relisez cette distinction en songeant à la manière dont on fabrique nos machines, et vous aurez froid dans le dos. Ce qu’on optimise, au bout de la chaîne, ce sont des préférences : des humains notent des réponses, et la machine apprend à produire celles qui seront bien notées. L’approbation des disputants et des auditeurs, exactement. Schopenhauer distinguait la vérité d’une thèse et l’approbation qu’elle recueille ; nous avons bâti des machines qui ne connaissent que la seconde. Je force le trait, évidemment (les ingénieurs y ajoutent des garde-fous, des données vérifiées, des consignes d’exactitude), mais la pente existe, et ceux qui l’étudient l’ont mesurée.

D’où la nouveauté. L’éristique était un vice d’atelier, qui demandait de l’entraînement, de la culture, du talent, et qui restait donc l’apanage de quelques bretteurs ; elle devient un service. Le premier venu, fût-il brouillé avec les livres et avec la syntaxe, découvre qu’il peut appeler en renfort une intelligence qui a tout lu ; et il ne lui demandera pas de l’aider à comprendre ce que pense l’autre, il lui demandera des munitions. Avoir toujours raison fut longtemps un art. C’est devenu un abonnement.

Je le constate chaque jour sur X, où je passe plus de temps que de raison : à vue de nez (une intuition d’usager, pas une statistique), la plupart des échanges y tournent à ce ping-pong pénible que Schopenhauer avait démonté, où le raisonnement troué se défend d’autant plus fort qu’il est troué. Désormais, chaque camp arrivera avec des munitions ciselées et sourcées, polies par une machine à qui il n’aura jamais demandé si, par hasard, il avait tort. Le lexique de ce site a un mot pour le régime qui s’installe quand le ton l’emporte sur la justesse : idiocratie. La machine ne l’a pas inventé ; elle lui fournit des éléments de langage.

Le traité s’achève pourtant sur une page que l’on saute d’ordinaire, et qui en livre la clé. Reprenant le dernier chapitre des Topiques d’Aristote, Schopenhauer y conseille de ne jamais disputer avec n’importe qui, mais seulement avec des esprits capables de raisonner sans extravagance, d’accueillir un bon argument d’où qu’il vienne et de se résigner à perdre quand le vrai est en face. Le compte est vite fait : « c’est à peine si, sur cent, un seul vaut qu’on dispute avec lui ». Quant aux autres, qu’on les laisse dire ce qu’ils veulent, car déraisonner est de droit des gens ; et le philosophe cite un proverbe arabe d’une beauté désolée : « À l’arbre du silence pend son fruit, la paix. »

Mais il ajoute, juste après, une phrase qu’on cite moins et qui sauve tout : la dispute, « en tant que frottement des têtes », est souvent d’un profit mutuel, pour rectifier ses propres pensées et pour en faire naître de nouvelles, à condition que les deux disputants soient à peu près de même force en savoir et en esprit. Le frottement des têtes. Voilà ce que la machine ne peut pas nous offrir, alors même qu’elle a tout l’air d’être enfin l’interlocuteur toujours au niveau (Schopenhauer l’écrit en français dans le texte), le centième, celui qui vaut qu’on dispute avec lui. Elle a le savoir ; elle a l’esprit, ou son imitation la plus convaincante ; elle n’a pas de tête à frotter. Elle cède, et se moule sur nous. Il faut deux têtes pour qu’il y ait frottement ; contre un miroir, on ne s’use que soi-même.

Montaigne avait dit l’essentiel dans ce chapitre des Essais qu’on devrait faire apprendre par cœur à quiconque ouvre un compte sur un réseau social, « De l’art de conférer » : « Quand on me contrarie, on éveille mon attention, non pas ma colère ; je m’avance vers celui qui me contredit, qui m’instruit. » Et plus loin, ce diagnostic d’une actualité insolente : « Au lieu d’y tendre les bras, nous y tendons les griffes. » Montaigne voulait une conversation vigoureuse, une amitié qui se flatte de l’âpreté de son commerce ; il se défiait de celle qui « craint le heurt » ; et il réclamait qu’on s’endurcisse l’oreille : « Il nous faut fortifier l’ouïe et la durcir contre cette tendreur du son cérémonieux des paroles. » On ne saurait mieux décrire, quatre siècles à l’avance, le ronronnement de nos assistants : une tendreur cérémonieuse, infinie, qui ne heurte jamais personne. Socrate, dans le Gorgias, se rangeait parmi ceux qui n’ont pas moins de plaisir à être réfutés qu’à réfuter, et qui tiennent même le premier pour un plus grand bien, puisqu’il vaut mieux être délivré d’une erreur que d’en délivrer autrui (458a). Chacun aura bientôt son sophiste de poche ; Socrate, lui, n’avait que des amis, et ils le contredisaient.

Psychose et névrose d’une machine

On prête à Pierre Desproges, sans qu’on sache bien où il l’aurait dite, une boutade qui fait le tour des amphithéâtres de psychologie : le psychotique est convaincu que deux et deux font cinq, et il s’en porte à merveille ; le névrosé sait fort bien que deux et deux font quatre, et ça le rend malade. La machine, j’en ai peur, est capable des deux. J’emploie ces mots à dessein, comme des métaphores et pour elle seule : il s’agit de décrire une manière de raisonner, non de poser un diagnostic sur qui que ce soit.

La première folie est celle de la vue partielle. On nous vante des mémoires de travail de plusieurs millions de mots, comme si la quantité de texte ingurgitée garantissait l’intelligence du tout. Mais avaler un système n’est pas le comprendre : il y faut le sens des proportions, savoir ce qui porte et ce qui orne, ce qui est la poutre maîtresse et ce qui n’est qu’une moulure. La machine peut tomber en arrêt devant une moulure et en conclure que la maison s’effondre ; puis, la prémisse acquise, dérouler sa démonstration jusqu’au bout avec la tranquillité d’un somnambule sur un toit. Pascal l’avait dit avec une précision de géomètre : « L’extrême esprit est accusé de folie, comme l’extrême défaut. » Et quelques lignes plus loin : « C’est sortir de l’humanité que de sortir du milieu. » La machine va toujours au bout de sa logique ; le bon sens est l’art de s’arrêter avant.

La seconde folie est plus sournoise, parce qu’elle se donne des airs de vertu. Chargez la machine de débusquer la faille, et elle épousera votre soupçon avant même d’avoir examiné la pièce ; le système peut être solide, l’addition juste, elle trouvera toujours de quoi tordre le nez, puisqu’on attend d’elle qu’elle le torde. C’est le névrosé de la boutade : il connaît le compte exact, et il recompte. Rien de plus facile, avec une œuvre humaine. Une constitution, une doctrine, un roman ressemblent tous à la grammaire d’une langue, qui énonce des règles et tolère des exceptions, lesquelles ne se justifient que par l’usage, l’histoire et le bon sens, bref par tout ce qui n’est pas écrit dans la règle. Pascal le savait, qui voulait qu’on juge l’exception « sévèrement, mais justement ». Juger justement suppose de connaître le contexte ; or la machine ne connaît du contexte que ce que lui en dit son interlocuteur. Elle endosse ses inquiétudes, puis elle les approfondit, avec un zèle qu’aucun ami ne mettrait à nous enfoncer.

Le bon sens n’a jamais été la chose du monde la mieux partagée ; c’est désormais la seule qu’aucune machine ne partage avec nous.

Descartes me pardonnera.

L’interlocuteur qui ne se fatigue jamais

J’ouvre ici la parenthèse que je remettais toujours à plus tard, et qui est peut-être le cœur de l’affaire. On confond, sous le même mot d’empathie, deux facultés très différentes. La première est cognitive : c’est la capacité de se représenter ce que l’autre pense, croit ou veut, ce que les psychologues appellent théorie de l’esprit ou prise de perspective ; elle permet de comprendre l’autre sans rien éprouver pour lui, et les cliniciens savent qu’un manipulateur, voire un psychopathe, peut la porter à un degré de virtuosité redoutable. La seconde est affective : c’est la résonance avec ce que l’autre ressent, cette manière de ressentir avec lui sans se confondre avec lui, que Tania Singer et Olga Klimecki ont décrite avec une grande netteté en 2014. Celle-là coûte. Elle épuise. Les travaux de ces deux chercheuses montrent qu’à trop partager la souffrance d’autrui, on bascule dans une détresse qui pousse à fuir, jusqu’à l’épuisement des soignants, et que la compassion, ce mouvement de sollicitude tourné vers l’autre plutôt que vers sa propre douleur, ouvre un autre chemin, qui répare au lieu d’user. Le psychologue Paul Bloom en a tiré, en 2016, un plaidoyer provocant, Against Empathy (Contre l’empathie) : l’empathie affective serait un projecteur qui éclaire un visage et laisse le reste du monde dans le noir ; mieux vaudrait une compassion raisonnée. (Il y a dix ans, je dénonçais déjà le zèle et l’embarrassante artificialité de l’empathie chez les marchands ; je ne soupçonnais pas que les machines prendraient le relais.)

Maintenant, regardez la machine. Elle possède la première empathie à un degré qu’aucun humain n’atteindra : elle devine vos intentions, vos craintes, vos susceptibilités, elle reformule votre pensée mieux que vous, elle vous répond dans votre langue et à votre hauteur. Et de la seconde, elle ne possède rien. Elle comprend sans ressentir, donc sans s’épuiser ; elle vous écoute à trois heures du matin avec la même fraîcheur qu’à midi, la centième fois comme la première, sans jamais vous faire sentir que vous êtes un poids. La machine comprend tout et ne ressent rien. C’est l’interlocuteur idéal. Et c’est tout le problème.

Car comment ne pas finir par le préférer à nos semblables ? L’écoute humaine est rare parce qu’elle est chère : elle se paie en temps, en patience, en fatigue, et celui qui vous la donne la retire nécessairement à quelqu’un, ou à quelque chose. L’autre, le vrai, se lasse ; il a ses humeurs, ses deuils, ses propres colères ; il vous contredit au mauvais moment et vous console de travers. La machine ne vous fera jamais cet affront. On le voit déjà. En 2025, un recensement des usages que les internautes déclarent faire de l’IA générative plaçait en tête de liste, devant tout le reste, la thérapie et la compagnie. La même année, une étude menée par le MIT et OpenAI auprès de près d’un millier de volontaires, pendant quatre semaines, observait que ceux qui s’en servaient le plus, de leur propre chef, s’en trouvaient plus mal sur tous les tableaux mesurés : plus seuls, plus dépendants, moins liés aux vivants.

Schopenhauer, encore lui, a laissé une petite fable que je tiens pour l’une des plus belles pages de la philosophie. Par un froid jour d’hiver, une société de porcs-épics se serre étroitement pour se protéger du gel par la chaleur mutuelle ; mais ils sentent bientôt leurs piquants, qui les écartent les uns des autres ; le besoin de chaleur les rapproche, les piquants les éloignent, et ils sont ainsi ballottés entre deux maux jusqu’à ce qu’ils trouvent une distance moyenne, où ils tiennent le mieux. Cette distance, conclut-il, s’appelle la politesse et les bonnes manières. Elle ne satisfait qu’imparfaitement le besoin de chaleur, mais elle épargne la piqûre. Toute la civilité humaine tient dans ce compromis laborieux, appris à force de se piquer.

Nous venons d’inventer le porc-épic sans piquants. Il est tiède, toujours disponible, il ne pique jamais ; on peut se blottir contre lui aussi près qu’on veut, aussi longtemps qu’on veut. Pourquoi irions-nous encore chercher, au prix de tant d’égratignures, la juste distance avec nos semblables ? Les porcs-épics de Schopenhauer cherchaient la bonne distance ; nous avons trouvé un porc-épic sans piquants, et nous ne voulons plus des autres.

Simone Weil a écrit, dans une lettre de 1942 au poète Joë Bousquet, une phrase que je relis souvent : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. » Rare, parce qu’elle coûte ; pure, parce qu’elle ne rapporte rien à celui qui la donne. Une attention illimitée, gratuite, sans fatigue, n’est plus une générosité : c’est un robinet. Elle peut nous rendre mille services, nous aider à formuler ce qui nous étouffe, nous préparer à une conversation difficile, nous tenir compagnie dans une nuit trop longue, et je ne méprise aucun de ces usages. Mais ce qu’aucun calcul ne donne, elle ne le donnera pas davantage : la certitude d’avoir compté pour quelqu’un qui avait autre chose à faire.

Arendt, Weil, Schopenhauer : trois manières de dire que l’autre ne nous est donné qu’au prix d’un effort, et que cet effort, loin d’être un défaut de la relation humaine, en est la substance même. La machine nous épargne l’effort. Elle nous épargne donc, sans que nous y prenions garde, une part de l’autre.

Penser sans béquille

Dans le Phèdre, quand Theuth présente l’écriture au roi, il la vante comme un pharmakon, un remède pour la mémoire et pour le savoir. Le mot grec est à double tranchant : il veut dire remède, et il veut dire poison, et Jacques Derrida a montré, dans un essai fameux, « La pharmacie de Platon », que tout le dialogue joue de cette ambivalence. Bernard Stiegler en a tiré une philosophie de la technique qu’il appelait pharmacologie : tout objet technique est à la fois ce qui nous soigne et ce qui nous empoisonne, et la seule question qui vaille est celle du soin qu’on en prend. Je ne connais pas de meilleure boussole pour penser la machine qui pense (ou qui en a l’air). Elle n’est ni le salut ni la catastrophe ; elle est un pharmakon, et la dose fait le poison.

Or la dose, aujourd’hui, se prend surtout à l’âge où l’on apprend à penser. Ceux d’entre nous qui ont grandi avant ces machines ont connu une école sans filet : le dictionnaire ouvert sur la table de la cuisine, la page blanche qui refusait de se remplir, les heures passées à ne pas comprendre, puis, un soir, l’éclair qui vous appartenait parce qu’il vous avait coûté. Personne ne nous tenait la main, et cette solitude était une école. Que deviendront les enfants qui ne l’auront jamais connue, à qui l’on aura toujours soufflé la phrase suivante avant qu’ils aient eu le temps de la chercher ?

Les premières mesures ne rassurent pas, même s’il faut les lire avec prudence. En juin 2025, une équipe du MIT a publié ses observations sur une cinquantaine de volontaires suivis pendant quatre mois, à l’électroencéphalogramme, alors qu’ils rédigeaient des dissertations avec ou sans machine. Ceux qui s’en aidaient montraient l’activité cérébrale la moins connectée, étaient en peine de citer une phrase de leur propre copie, et se sentaient le moins en être les auteurs. L’étude attend encore la validation des pairs ; mais ses auteurs ont trouvé le mot juste : une dette cognitive, qu’on contracte sans s’en apercevoir et qu’on rembourse plus tard, avec les intérêts. La même année, des chercheurs de Microsoft, interrogeant des centaines de professionnels sur leur usage quotidien de ces outils, apportaient une nuance précieuse : la foi dans la machine va de pair avec un esprit critique assoupi, la foi en soi avec un esprit critique en éveil. La confiance en soi, ce vieux muscle, protège encore.

Nous fûmes peut-être les derniers à penser sans béquille. Reste à savoir si nous fûmes les derniers à penser.

Je ne le crois pas, ou je refuse de le croire. Les Grecs, qui tremblaient pour leur mémoire, ont fini par confier leurs craintes au papyrus, et c’est grâce à lui que nous les lisons encore. Le jugement, toutefois, a ceci de particulier qu’il ne se met pas en consigne : il s’atrophie si l’on ne s’en sert pas, et il ne se rachète pas en ligne. J’écrivais en 2021, en lançant un cercle consacré à la pensée critique, que l’esprit critique est une gymnastique et non un titre de noblesse ; la machine peut nous servir d’agrès, à condition que nous fassions encore les mouvements.

La persistance du soi

Il est une loi de l’âme que Pascal a formulée en une ligne, et qui me paraît plus vraie que jamais : « On se persuade mieux, pour l’ordinaire, par les raisons qu’on a soi-même trouvées, que par celles qui sont venues dans l’esprit des autres. » Toute pédagogie digne de ce nom en découle : on ne convainc personne en lui assénant la conclusion ; on l’aide à la trouver. Mais que devient cette loi quand on croit avoir trouvé ce qu’on a reçu ?

Voici le mécanisme qui m’inquiète le plus, parce qu’il est de ceux qu’on n’avoue pas, même à soi-même. La machine ne nous livre pas des raisonnements étrangers, qu’on pourrait tenir à distance comme on tient à distance l’avis d’un expert ; elle nous rend nos propres intuitions en mieux, mieux dites et mieux étayées, dans nos mots, à notre demande, sur le ton que nous lui avons donné. Comment ne pas les sentir nôtres ? Dans le laboratoire, les volontaires du MIT reconnaissaient ne pas se sentir tout à fait les auteurs de leur copie. Dans l’arène, je doute que quiconque fasse le même aveu. On brandira ces raisonnements comme on brandit une conviction de toujours, avec la fierté de celui qui a trouvé, et cette volupté singulière du moi qui persiste dans son être, enfin pourvu d’arguments plus aiguisés que tous ceux qu’il aurait su forger seul. Le plagiat parfait est celui qu’on ignore commettre.

Pascal, décidément, avait tout vu. Il a laissé aussi la règle d’or de toute contradiction utile : « Quand on veut reprendre avec utilité, et montrer à un autre qu’il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. » Il ajoute, avec une finesse de moraliste, qu’on ne se fâche pas de ne pas tout voir, mais qu’on ne veut pas s’être trompé. La machine excelle dans la première moitié de la règle : elle sait admirablement par quel côté vous envisagez la chose, et elle vous l’avoue avec mille égards. C’est la seconde moitié qu’elle oublie volontiers, celle qui découvre le côté faux, parce qu’elle déplaît. Elle a retenu de Pascal la courtoisie, et laissé tomber la correction.

Imaginez l’effet de ce compagnon-là sur les plus démunis d’entre nous, sur ceux que la solitude, l’humiliation ou la rancune ont rendus avides d’une victoire, n’importe laquelle. Je ne parle pas avec mépris ; je parle avec inquiétude, et avec un peu de pitié pour nous tous, car chacun de nous, à certaines heures, est ce contradicteur buté qui ne veut rien entendre. Vous connaissez la scène, pour l’avoir vécue cent fois : la patience déployée, les faits alignés, et en face un mur qui répond par l’invective. Demain, le mur aura de la conversation.

Ce que nous gardons

Je le répète : je n’ai encore aucune certitude, et je me défie de ceux qui en affichent. Il serait trop commode de finir sur l’apocalypse, et ce serait faux.

La même machine qui flatte peut aussi désenfumer. La revue Science a rendu compte, en 2024, d’une expérience au cours de laquelle des conversations avec une IA, nourries de faits et taillées sur mesure, faisaient reculer chez plus de deux mille croyants convaincus leur théorie du complot favorite, durablement. La même année, des chercheurs de Google DeepMind ont mis au point un médiateur artificiel, malicieusement baptisé machine de Habermas, chargé de rédiger pour de petits groupes de citoyens britanniques des déclarations communes sur des sujets qui fâchent : ses synthèses étaient préférées à celles de médiateurs humains plus d’une fois sur deux, et l’on sortait de la délibération moins divisé qu’on n’y était entré. Autrement dit : réglée pour rapprocher plutôt que pour plaire, la machine rapproche. L’outil n’est donc pas en cause ; l’usage l’est, celui qui cherche à gagner plutôt qu’à comprendre, et que nous pratiquions avec ardeur bien avant les machines.

Et puis il y a ce qui m’a toujours retenu sur X, malgré le vacarme : de loin en loin, une conversation qui commence comme une rixe et s’achève comme une amitié, parce que l’un des deux, puis l’autre, a consenti à relire ce que l’autre avait écrit. Je n’en tiens pas la comptabilité ; je sais seulement que je ne m’en lasse pas. C’est par là que l’intelligence humaine pourrait revenir en force, avec ce qui manque si cruellement à la machine : le sens de la mesure, le tact, cette faculté de s’arrêter avant le bout de la logique parce qu’on a vu, en face, un visage.

Montaigne, encore, a écrit la phrase qui pourrait nous réconcilier avec l’oracle : « Je festoie et caresse la vérité en quelque main que je la trouve, et m’y rends allègrement, et lui tends mes armes vaincues, de loin que je la vois approcher. » En quelque main que je la trouve : y compris, pourquoi pas, dans celle d’une machine. Socrate le disait déjà à Phèdre, en lui parlant du chêne de Dodone : peu importe qui parle. La seule question est de savoir si nous avons encore des bras pour accueillir la vérité, ou seulement des griffes.

Ce que nous pouvons confier à la machine, je le vois assez bien : la mémoire des faits, la recherche des sources, le premier jet, l’inventaire des objections, la contradiction d’entraînement avant le vrai match. Ce que nous devons garder, je le vois mieux encore : le jugement, qui décide de ce qui compte ; le courage d’être réfuté ; et cette fatigue des autres, qui est le prix de toute vraie rencontre.

L’intelligence collective commence à l’instant précis où l’on accepte d’être fatigué par les autres.

Fatigués, donc vivants.

Post-scriptum, octobre 2026. Ces pages doivent beaucoup à une lettre. Un lecteur attentif, de ceux qui font à un texte l’honneur de le lire jusqu’au bout, nous a adressé il y a peu, avec une élégance et une bienveillance que je tiens à saluer, une analyse critique de la constitution que nous écrivons à plusieurs au sein du #PIC. Il avait chargé une machine d’en débusquer les incohérences, et elle s’en était acquittée avec un zèle remarquable : c’était cultivé, c’était souvent juste, et c’était parfois d’une absurdité sereine, comme lorsqu’elle croyait voir un cercle vicieux dans un emboîtement de cercles que le hasard du tirage renouvelle et que nul ne peut s’approprier. Nous répondrons point par point, et nous corrigerons ce qui doit l’être. Mais l’épisode m’a confirmé dans le pari qui nous rassemble. À l’oracle de poche, qui donne raison à chacun dans son coin, nous préférons des citoyens tirés au sort qui prennent le temps : entendre des experts qui ne s’accordent pas, écrire noir sur blanc les meilleurs arguments du camp d’en face avant de trancher, se fatiguer les uns les autres, longtemps, jusqu’à ce qu’il en sorte ce qu’aucun d’eux n’aurait trouvé seul. C’est lent. C’est même épuisant. C’est le seul procédé que je connaisse où la vérité naît d’une rencontre.

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Sources et références

Les classiques

  • Platon, Phèdre, 274c-275e (Theuth et Thamous, le pharmakon, le chêne de Dodone, l’écriture muette) ; Gorgias, 458a (le plaisir d’être réfuté). Traductions nôtres.
  • Arthur Schopenhauer, L’Art d’avoir toujours raison (Eristische Dialektik), rédigé vers 1830, publié en 1864 : la distinction entre vérité objective et approbation, la vanité, la conclusion sur Aristote et le proverbe arabe, le « frottement des têtes ». Texte allemand en ligne. Traductions nôtres.
  • Arthur Schopenhauer, Parerga et Paralipomena, 1851, tome II, chapitre 31, § 396 : la parabole des porcs-épics.
  • Michel de Montaigne, Essais, livre III, chapitre 8, « De l’art de conférer » (orthographe modernisée). Texte de l’édition de Bordeaux sur Wikisource.
  • Blaise Pascal, Pensées : fragments 9 (« Quand on veut reprendre avec utilité… »), 10 (« On se persuade mieux… ») et 378 (« L’extrême esprit est accusé de folie… ») de l’édition Brunschvicg ; la remarque sur les exceptions de la règle se lit à la même page que le fragment 10 dans l’édition Havet. Texte de l’édition Havet sur Wikisource.
  • René Descartes, Discours de la méthode, 1637 (première phrase : le bon sens, chose du monde la mieux partagée).
  • Friedrich Nietzsche, fragment posthume 7[60], fin 1886-printemps 1887 (Kritische Studienausgabe, tome 12) : « il n’y a pas de faits, seulement des interprétations ». Traduction nôtre.
  • Hannah Arendt, « Vérité et politique » (Truth and Politics, The New Yorker, 25 février 1967), repris dans La Crise de la culture, Gallimard : la pensée représentative, qui n’est pas l’empathie. Traduction nôtre.
  • Simone Weil, lettre à Joë Bousquet, 1942, publiée dans les Cahiers du Sud en 1950 puis dans leur Correspondance : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. »
  • Jacques Derrida, « La pharmacie de Platon » (1968), repris dans La Dissémination, Seuil, 1972.
  • Bernard Stiegler, Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. De la pharmacologie, Flammarion, 2010.

L’empathie

  • Tania Singer et Olga Klimecki, « Empathy and compassion », Current Biology, vol. 24, n° 18, 2014 : la distinction entre prise de perspective, empathie et compassion. Notice.
  • Olga Klimecki et Tania Singer, « Compassion », dans Brain Mapping: An Encyclopedic Reference, Elsevier, 2015 : la détresse empathique, l’épuisement, et la compassion comme autre chemin. Texte.
  • Paul Bloom, Against Empathy: The Case for Rational Compassion, Ecco, 2016 : l’empathie comme projecteur, et le plaidoyer pour une compassion raisonnée.

Les machines, mesurées

  • Mrinank Sharma et al. (Anthropic), « Towards Understanding Sycophancy in Language Models », 2023 : cinq assistants complaisants, et des jugements humains qui récompensent la complaisance. arXiv.
  • OpenAI retire une mise à jour de GPT-4o jugée trop flatteuse, fin avril 2025 : TechCrunch, 29 avril 2025.
  • DFRLab (Atlantic Council), « Grok struggles with fact-checking amid Israel-Iran war », 24 juin 2025 : l’enquête.
  • Anil R. Doshi et Oliver P. Hauser, « Generative AI enhances individual creativity but reduces the collective diversity of novel content », Science Advances, vol. 10, n° 28, 2024 : l’article.
  • Nataliya Kosmyna et al. (MIT Media Lab), « Your Brain on ChatGPT: Accumulation of Cognitive Debt when Using an AI Assistant for Essay Writing Task », juin 2025, prépublication non évaluée par les pairs : arXiv.
  • Hao-Ping Lee et al. (Microsoft Research et Carnegie Mellon), « The Impact of Generative AI on Critical Thinking », CHI 2025 : 319 professionnels, 936 exemples. L’article.
  • Marc Zao-Sanders, « How People Are Really Using Gen AI in 2025 », Harvard Business Review, 9 avril 2025 : un classement établi d’après les usages déclarés en ligne, où « thérapie et compagnie » arrive en tête. L’article.
  • Cathy Mengying Fang et al. (MIT Media Lab et OpenAI), « How AI and Human Behaviors Shape Psychosocial Effects of Extended Chatbot Use », 2025 : 981 participants, quatre semaines. arXiv.
  • Thomas H. Costello, Gordon Pennycook et David G. Rand, « Durably reducing conspiracy beliefs through dialogues with AI », Science, 13 septembre 2024 : 2 190 participants, une baisse d’environ 20 % qui tient deux mois. La revue a publié en juin 2026 un avis d’inquiétude éditoriale sur des incohérences du jeu de données, puis un erratum le 22 octobre 2026 ; les auteurs indiquent que leurs résultats corrigés vont dans le même sens. L’article.
  • Michael Henry Tessler et al. (Google DeepMind), « AI can help humans find common ground in democratic deliberation », Science, octobre 2024 : 5 734 participants, la machine de Habermas préférée aux médiateurs humains dans 56 % des cas. L’article.
  • La boutade sur le psychotique et le névrosé est couramment attribuée à Pierre Desproges, sans référence d’œuvre connue.

Sur ce site

Première publication : bascunana.com, 29 octobre 2026.