L’esprit critique est à la mode. On lui consacre des livres, des instituts, des conférences, des formations ; les recruteurs l’ont même rangé parmi les soft skills, quelque part entre l’agilité et la résilience. Pourquoi, sur un marché aussi encombré, lancer encore un cercle consacré à la pensée critique ?
Parce que le message est trop souvent porté par un académisme qui le confisque par intimidation. La cuistrerie involontaire et compulsive des intellectuels primés, la parole réservée aux sachants médiatiques : et l’esprit critique devient, subrepticement, un prétexte à brimade. Comme s’il y avait d’un côté ceux qui peuvent exercer pleinement le droit de penser, et de l’autre ceux qu’on en juge indignes.
Or l’esprit critique n’a rien d’un titre de noblesse. C’est une gymnastique. Il se démultiplie quand des esprits différents se frottent les uns aux autres, et les recherches sur les groupes le confirment : la diversité cognitive l’emporte souvent sur le talent homogène. Encore faut-il s’entraîner, et accueillir ceux qui ont encore beaucoup à apprendre. Ici, l’aspiration compte davantage que ce qu’on croit avoir déjà accompli.
Nous voulions donc un groupe convivial, assez altruiste pour gommer l’excès de quant-à-soi, et surtout humble : de cette humilité qui permet de nuancer son propos, de le reconsidérer, de s’accorder le droit (ou plutôt de s’imposer le devoir) d’avoir tort. Du désaccord, de la controverse, des frictions, à une condition stricte : que la dialectique construise au lieu de dénigrer. Et quand une conviction ne peut s’abdiquer, s’assurer au moins qu’elle ne tourne pas à la tyrannie, ni à la surdité.
L’orthodoxie n’y aurait sa place que pour être déconstruite. L’humour, l’ironie et surtout l’autodérision y seraient aussi bienvenus que les constructions les plus sagaces, pour dédramatiser ce qui fâche.
Penser contre soi-même est un sport qui se pratique mieux à plusieurs.
La version longue
Lettre d’intention pour une démarche collective.
Un mot-clé, une mode, une initiative
#CriticalThinking : c’est un mot-clé que j’emploie souvent sur LinkedIn. C’est aussi le titre d’un film, et celui d’innombrables publications. C’est une compétence que l’on range désormais parmi les soft skills en vogue. Et c’est, depuis peu, une initiative que je lance, modestement.
Le mot a été choisi pour sa portée : un mot-clé assez universel et assez porteur, tous réseaux confondus, pour identifier notre action. Mais une étiquette ne fait pas une démarche, et il faut dire ce que nous mettons dessous.
Faut-il promouvoir l’esprit critique ?
L’esprit critique peut-il, doit-il faire l’objet d’un effort de promotion ? Relève-t-il d’une démarche citoyenne et collective, ou d’un cheminement intime, d’une aspiration toute personnelle ?
Et puisque c’est l’objet de ce billet en forme d’invitation amicale : pourquoi susciter un collectif réunissant des gens très différents pour promouvoir l’esprit critique ?
Après tout, l’offre n’est-elle pas déjà pléthorique ? Publications, instituts, conférences, formations… Faut-il en conclure qu’il existe une telle variété d’approches que la notion même d’esprit critique ne fait pas l’unanimité ? Qu’elle est toute relative ? Ce serait un comble pour une démarche de rationalisation, si elle se révélait incapable de tenir une promesse d’universalité.
Je ne le crois pas. L’universalité de l’esprit critique ne tient pas à ses conclusions, qui varient et doivent varier ; elle tient à sa méthode, et surtout à son accès. Descartes l’avait posé dès la première ligne du Discours de la méthode : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. » Il ajoutait que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Tout est là : la raison est commune, les chemins diffèrent. Confronter les chemins, c’est précisément ce qu’un collectif sait faire et qu’un individu seul fait mal.
Le groupe que nous voulons
Nous souhaitons voir émerger un groupe convivial, altruiste (du moins juste ce qu’il faut pour gommer l’excès de quant-à-soi), et surtout caractérisé par son humilité : celle qui est indispensable quand on veut apprendre à nuancer son propos, éventuellement à le reconsidérer, à s’accorder le droit (ou peut-être plutôt à s’imposer le devoir) d’avoir tort.
Nous y souhaitons une grande diversité cognitive, et par voie de conséquence du débat. Du désaccord, de la controverse, des frictions, mais à la stricte condition d’une dialectique qui construit plus qu’elle ne dénigre, qui grandit plus qu’elle n’épuise, qui ouvre plus qu’elle n’enferme.
Une démarche qui délivre, nous l’espérons, un enrichissement mutuel ; une déstabilisation, au sens le plus noble du terme, celle qu’on éprouve lorsqu’on change de prisme ; une possibilité de convergence et d’écoute ; une synthèse qui permette de transcender les clivages sans les nier.
Cela n’est possible que si l’on s’accorde sur la nécessité de savoir (ou d’apprendre à) changer d’avis, nuancer son propos, tout autant que l’assumer avec délicatesse. Et lorsqu’il est impossible d’abdiquer une conviction, il faut s’assurer au moins qu’elle ne devienne pas tyrannique, et qu’elle n’entraîne pas un déficit d’écoute.
Contre la confiscation
Nous pensons qu’il reste de la place pour d’autres initiatives dans le domaine souvent étiqueté « #CriticalThinking », pour une raison principale.
Le message est parfois porté par un académisme qui tend, subrepticement, à le confisquer par intimidation (la cuistrerie involontaire et compulsive des intellectuels primés), à le contingenter aux sachants médiatiques, et finalement à en faire un argument-prétexte, une brimade indirecte et fallacieuse. Comme s’il y avait d’un côté ceux qui peuvent pleinement exercer le droit de penser, et de l’autre ceux que l’on en considère indignes.
L’ironie est cruelle : l’esprit critique, qui devrait démasquer les arguments d’autorité, devient lui-même un argument d’autorité. On ne discute plus ce qui est dit ; on vérifie qui le dit, et de quel diplôme il se réclame. Le procédé a un nom en logique (l’ad verecundiam, l’appel au respect dû à l’autorité), et il est aussi vieux que la flatterie.
L’orthodoxie n’a pas sa place chez nous, si ce n’est pour être déconstruite, autant que possible dans une atmosphère collégiale. L’humour, l’ironie, la dérision, et surtout l’autodérision, y auront d’ailleurs autant leur place que les constructions sagaces, pour dédramatiser des sujets parfois conflictuels. Un cercle qui ne sait pas rire de lui-même finit toujours par se prendre pour une chapelle.
Ce que l’on sait de l’intelligence collective
L’esprit critique est démultiplié par l’intelligence collective, et singulièrement par la diversité cognitive. Ce n’est pas un vœu pieux ; plusieurs travaux l’étayent, chacun à sa manière.
En 2010, une équipe réunie autour d’Anita Williams Woolley et de Thomas Malone publiait dans Science les résultats d’expériences menées sur près de sept cents personnes réparties en petits groupes : il existe bel et bien un facteur d’intelligence collective, qui prédit la performance d’un groupe sur des tâches variées. Ce facteur n’est que faiblement lié à l’intelligence moyenne ou maximale des membres ; il l’est bien davantage à leur sensibilité sociale, et à l’égalité dans la répartition des tours de parole. Autrement dit : un groupe où un brillant sujet monopolise la parole pense moins bien qu’un groupe où chacun parle.
Quelques années plus tôt, Lu Hong et Scott Page avaient montré, à l’aide d’un modèle mathématique publié dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, qu’un groupe de résolveurs de problèmes divers pouvait surpasser un groupe composé des meilleurs résolveurs individuels. Ce n’est qu’un modèle, et il a ses critiques ; mais il dit en équations ce que l’expérience suggère : les esprits semblables se trompent ensemble.
Les sciences cognitives, enfin, ont renouvelé la question. Daniel Kahneman nous a appris à quel point notre pensée rapide, intuitive, celle qu’il appelle le système 1, nous joue des tours, en installant ce que nous tenons pour normal et ce que nous en attendons. Hugo Mercier et Dan Sperber vont plus loin dans L’Énigme de la raison : notre raison, soutiennent-ils, n’a pas évolué pour penser seule, mais pour argumenter. Seuls, nous cherchons surtout des arguments en faveur de ce que nous pensons déjà ; à plusieurs, nous évaluons beaucoup mieux les arguments des autres que les nôtres. La raison est un sport d’équipe.
Mais c’est une gymnastique complexe, qui exige qu’on s’entraîne, et qu’on accepte ceux qui ont encore beaucoup à apprendre. Ici, c’est l’aspiration qui compte, plus encore que ce que l’on estime avoir déjà accompli, d’autant que rien n’y est jamais totalement acquis, par définition même du scepticisme salutaire qui doit bousculer nos certitudes.
Une pratique démocratisée
Notre priorité tient donc dans une pratique démocratisée. Nous allons apprendre progressivement (car tout est à faire) à optimiser le cadre de l’échange, pour qu’il devienne possible d’apprendre à oser s’exprimer. Car c’est là que tout se joue : l’esprit critique ne profite à personne s’il reste muet par crainte du ridicule.
Nos premières explorations prendront la forme de rencontres virtuelles, dans des salons audio. Deux séances d’ouverture, intitulées « Esprit critique et intelligence collective », se tiendront le lundi 30 août et le mercredi 1er septembre 2021, avec exactement le même objectif (deux dates, simplement pour accueillir le plus d’agendas possible) : vous entendre sur ce que devrait être une initiative pertinente et légitime, vouée à promouvoir et à démocratiser la pratique collective de l’esprit critique.
Nous y évoquerons ensemble ce que pourrait être une aspiration commune : quelle rigueur y investir (et laquelle), quels objectifs tenables se fixer, quelles valeurs défendre, et pour QUOI faire.
Une bibliothèque de départ
(Ajouté après les premières séances.) Lors de ces premiers échanges, nous avons demandé à chaque intervenant de suggérer une référence. La liste qui en est sortie dit mieux qu’un manifeste l’esprit de la maison : on y trouvait la seconde des Méditations métaphysiques de Descartes et les Pensées pour moi-même de Marc Aurèle, Système 1 / Système 2 de Kahneman et Quand dire, c’est faire de John Austin, L’Erreur de Descartes d’Antonio Damasio et L’Espace public de Jürgen Habermas, le Think Again d’Adam Grant, le Cerveau global de Howard Bloom, et même, pour le plaisir, un film de 2006 au titre programmatique : Idiocracy.
Des philosophes antiques et des neurologues, des logiciens du langage et un satiriste de cinéma. Aucun canon imposé, aucune hiérarchie entre le traité et la comédie. C’est exactement ce que nous cherchions : une diversité de portes d’entrée vers une même exigence.
Nous nous éduquons mutuellement. C’est la seule école dont personne n’est le maître.
Post-scriptum, octobre 2026. En relisant cette lettre d’intention, je mesure qu’elle contenait déjà, en germe, ce qui deviendrait quelques années plus tard le Pari de l’Intelligence Collective. L’idée que l’esprit critique se démultiplie à plusieurs, à condition d’en ouvrir l’accès à tous, a fait son chemin de la conversation vers la cité. Le « cerveau global » de Howard Bloom, glissé presque par hasard dans notre bibliothèque de départ, est même devenu l’une des images du #PIC.
Pour aller plus loin
Sources et références 1 min →Sources et références
- René Descartes, Discours de la méthode, 1637 (première partie : le bon sens, chose du monde la mieux partagée) ; Méditations métaphysiques, 1641 (seconde méditation).
- Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2. Les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2012 (Thinking, Fast and Slow, 2011).
- Hugo Mercier et Dan Sperber, L’Énigme de la raison, Odile Jacob, 2021 (The Enigma of Reason, 2017) : la raison comme outil d’argumentation, qui donne le meilleur d’elle-même en groupe.
- Anita Williams Woolley, Christopher F. Chabris, Alex Pentland, Nada Hashmi et Thomas W. Malone, « Evidence for a Collective Intelligence Factor in the Performance of Human Groups », Science, vol. 330, 2010.
- Lu Hong et Scott E. Page, « Groups of Diverse Problem Solvers Can Outperform Groups of High-Ability Problem Solvers », Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 101, n° 46, 2004.
- Howard Bloom, Le Principe de Lucifer, tome 2 : Le Cerveau global, Le Jardin des Livres (Global Brain, 2000) : l’intelligence collective vue comme un phénomène de l’évolution.
- Jürgen Habermas, L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Payot, 1978 (1962).
- John L. Austin, Quand dire, c’est faire, Seuil, 1970 (How to Do Things with Words, 1962).
Première publication : LinkedIn, 26 août 2021 ; reprise sur les web-TV de Webcastory le 30 août 2021. Texte relu et augmenté en octobre 2026. · La publication d’origine sur LinkedIn ↗
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