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Il est deux heures du matin. Je suis en retard sur plusieurs livraisons, pressé de toutes parts, et c’est précisément le moment que choisit mon vice le plus sournois pour se manifester : perdre du temps. Explorer le monde avec une oisiveté dont je suis bien incapable les jours où je n’ai, réellement, rien de mieux à faire.

C’est dans cet état que je tombe sur un billet de Vinvin, l’un de ces petits génies désordonnés de l’entrepreneuriat du Web, doublé d’un homme de lettres qui sait chalouper ses phrases. Il y montre le bordel sans nom de son écran d’ordinateur. Je m’y retrouve, et cela me soulage. C’est tout l’intérêt du blog : un coup d’œil furtif dans ce que l’autre accepte d’entrebâiller, et nous voilà, l’espace d’un instant, frères de galère. Je blogue, donc je suis… les autres.

Lire plus brillant que soi coûte cher, pourtant. On passe du stress (comme ça va vite !) à l’humilité, puis à un relatif désespoir : ils ont conquis le Far West à notre place. Et l’entrepreneur compulsivement organisé que je suis en tire la pire des leçons. Il s’inhibe, de peur de mal faire ; il ne laisse aucune place au désordre, et tarit du même coup la seule source de créativité que son désordre aurait pu lui offrir. Les grands esprits ont souvent vécu dans un fouillis organisé : le bureau d’Einstein, photographié le jour de sa mort, en témoigne mieux qu’un traité.

Le remède tient en un vieux livre, écrit par un philosophe qui prenait son temps : Le Travail intellectuel, de Jean Guitton (1951). Il apaise et renforce, guide et libère. Il enseigne que la fatigue n’interdit pas la pensée suivie, qu’il faut garder un carnet à portée de main, et que la vraie force est celle de l’esprit. Celle de l’agenda, on la connaît : elle mène tout droit à deux heures du matin.

Contre la fièvre de l’urgence, rien ne vaut un livre qui a pris son temps.

La version longue

Le vice de deux heures du matin

C’est en pleine bourre, vers deux heures du matin, pressé et en retard sur moult livraisons, que je développe un vice particulier : perdre du temps. Explorer le monde avec une oisiveté dont je suis bien incapable dans les situations où je n’ai, pourtant, réellement rien de mieux à faire. Voici comment je me soigne.

Mais d’abord, la rencontre. C’est dans cet état d’esprit contradictoire que je tombe sur un billet de Vinvin (Cyrille de Lasteyrie, pour l’état civil), l’un de ces sympathiques petits génies désordonnés de l’entrepreneuriat du Web, doublé d’un homme de lettres incontestablement lisible. Et quel bonheur de passer des blogs bâclés, écrits en mode quasi texto, à un univers plus coquet, où l’on prend soin de chalouper ses phrases avec un minimum de rythme, où le plaisir d’écrire se sent davantage que la volonté d’avoir raison ! C’est ce qui fait toute la beauté de la chose, et c’est pourquoi je le lis le sourire aux lèvres, ce gars-là : j’aime les gens qui se délectent d’aimer la langue française.

De ceux-là, il faut (c’est presque un devoir) aller voir de temps à autre ce qu’ils mijotent sur leurs sites. Histoire de se motiver par une poussée incontrôlable de stress (oh putain, comme ça va vite, et comme ces mecs ont tout compris avant moi !), puis d’humilité (où trouvent-ils cette capacité de travail ? ils sont partout, je ne serai jamais aussi assidu qu’eux), puis de relatif désespoir (ils ont conquis le Far West à notre place : que nous reste-t-il ?). Un mélange de sentiments abyssaux, auquel on s’expose dès qu’on a le malheur d’avoir l’esprit un peu ouvert. Car ce n’est pas innocent : lire des gens plus intelligents que soi coûte cher. C’est une baffe permanente.

Frères de galère

Ce soir, pourtant, son billet a quelque chose de rassurant : il y montre le bordel sans nom de son écran d’ordinateur.

Je m’y retrouve. C’est tout l’intérêt du blog : le temps d’un frêle coup d’œil, un peu intrusif, dans ce que l’autre accepte d’entrebâiller du voile de sa vie, nous voilà temporairement frères de galère, de cause, ou de futiles considérations. Le blog reflète les girouettes que nous sommes, un peu comme le poète. Cela ne dure que quelques fractions de seconde ; c’est purement subjectif, pour ne pas dire le plus souvent inutile ; mais c’est une bouffée d’oxygène ontologique. Ben ouais : je blogue, donc je suis… les autres.

Le bureau de Vinvin, donc. Anxiogène, et paradoxalement stimulant : il y circule une sorte d’adrénaline intellectuelle qu’on devine dans son monde hyperactif. Chaque fois que cet acharné de la création et de la parlotte libertaire (et bien tournée) regarde son organisation du moment, il a un petit coup de flippe ; mais ça le fait avancer. Il en tire une expérience, et, CQFD, revient à la stimulation intellectuelle : il cherche, et trouve, un livre pour penser le problème. Ce gars me plaît, décidément.

Le fouillis des grands

Parenthèse. Les plus grands de ce monde ont souvent vécu dans un bordel organisé. Les livres y dressent des tours de Pise improvisées sur les coins de bureau ; les objets équivoques dessinent monts et vaux dans le paysage accidenté d’un cabinet où l’on devine la création fiévreuse ; tout ce qui est accroché aux murs sustente le seul visionnaire capable de le comprendre ; et jusqu’aux vêtements et aux plateaux-repas tracent, autour de ses pieds, des boulevards, des ronds-points et des impasses.

Le 18 avril 1955, le jour même de la mort d’Albert Einstein, le photographe Ralph Morse est entré, pour le magazine Life, dans son bureau de l’Institute for Advanced Study, à Princeton. La photographie de sa table de travail, laissée telle qu’il l’avait quittée, est devenue une icône : des piles de papiers, de revues, de livres, dans un ordre que lui seul pouvait lire. Le désordre d’un homme qui pensait.

Vinvin devrait donc avoir, tout autant que son ami Loïc Le Meur, un bureau d’ordinateur fort instructif ; ils devraient nous les montrer plus souvent. Ce n’est pas du voyeurisme ; c’est de la révélation. Mais comment font-ils ? Eh bien, ils ne « font » pas : ils défont. Ce sont des acrobates, des virtuoses du traitement de l’information.

Toi, Fred

Alors toi, Fred, me dis-je : quand, dans ta monomanie d’entrepreneur compulsivement organisé, tu t’inhibes de peur de mal faire, et que tu ne laisses aucune place au bordel, tu anéantis au passage la source de créativité, forcément désorganisée, que seul ton bordel peut charrier, si tu l’acceptes.

Voilà le vrai sens du titre. L’excitation, c’est la course : la comparaison, le stress des autres, la fébrilité des méthodes miracles que l’on collectionne à deux heures du matin au lieu de dormir, et qui promettent de nous rendre aussi prolifiques que ceux que nous lisons. Les fondamentaux, c’est ce qui reste quand on a cessé de courir : un peu d’ordre là où il le faut, beaucoup de liberté ailleurs, et des heures de travail qui ne se mesurent pas à leur agitation. Le désordre se pardonne. L’inhibition coûte bien plus cher.

Un conseil, un seul

Voici donc ma micro-contribution, pour s’organiser sans perdre l’étincelle de l’instant, se ressourcer sans trop s’éloigner, se dépasser sans s’épuiser à se surpasser ; bref, pour tenir la distance. Ce n’est qu’un tout petit conseil, mais il me semble plus en accord avec le QI de Vinvin que le livre qu’il cite ; un conseil d’une valeur inestimable, si je puis dire. Et il ne porte que sur un autre livre.

Je serais fort honoré que Vinvin, homme de lettres, m’accorde l’insigne distinction de trente secondes de son attention cybernétique, et le bénéfice du doute au graphomane noctambule que je suis : il n’y a jamais rien eu de plus stimulant, pour organiser et entretenir sa force de frappe intellectuelle, que Le Travail intellectuel de Jean Guitton.

Guitton (1901-1999), philosophe catholique, longtemps professeur de lycée avant d’enseigner à la Sorbonne et d’entrer à l’Académie française, a publié ce petit livre chez Aubier en 1951, avec un sous-titre qui dit tout : Conseils à ceux qui étudient et à ceux qui écrivent. On n’y trouve ni tableaux de productivité, ni promesses de rendement, ni astuces pour gagner une heure par jour. On y trouve une hygiène de l’esprit, et une forme de paix.

Le chapitre que je recommande au noctambule est celui que Guitton consacre au travail dans la fatigue et dans la maladie. Il y soutient que la fatigue n’empêche pas la pensée suivie ; qu’un état de relâchement, un peu absent, favorise parfois la mémoire et l’écriture ; qu’il faut garder un crayon et un carnet à portée de main, pour cueillir les idées sans se soucier de leur forme ; et qu’aux heures creuses il reste des tâches modestes et utiles, comme recopier. Il rappelle enfin que bien des auteurs à la santé fragile ont laissé leur marque, parce que la vraie force est celle de l’esprit.

Celle de l’agenda, on la connaît : elle mène tout droit à deux heures du matin.

Cet ouvrage fait des miracles. Il apaise et renforce, il guide et libère. Je serais même, par-dessus le marché, super top yahoo enthousiaste si Vinvin suivait ce conseil d’un sincère admirateur, et pensait à m’écrire dans quelque temps pour me dire si j’ai eu raison, ou tort, d’insister aussi lourdement.

Car Jean Guitton is a superstar.

Post-scriptum, octobre 2026. En février 2008, l’iPhone venait à peine d’arriver en France, et les notifications n’avaient pas encore colonisé nos nuits. Le vice que je décrivais (perdre son temps quand on en manque) est devenu depuis une industrie, et la distraction un modèle économique : les plateformes vivent de nos deux heures du matin. Mon calembour a pris, lui aussi, un sens que je ne soupçonnais pas. « Je blogue, donc je suis les autres » : avec les followers, c’est devenu la grammaire de toute une époque, et pas la meilleure. Guitton, lui, n’a pas pris une ride. Quand l’universitaire américain Cal Newport a publié Deep Work, en 2016, pour réhabiliter la concentration profonde dans un monde distrait, il a redit pour notre temps ce que le philosophe enseignait en 1951, avec des graphiques en plus et la grâce en moins. Je ne sais toujours pas si Vinvin a lu Guitton.

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Sources et références 1 min →

Sources et références

  • Jean Guitton, Le Travail intellectuel. Conseils à ceux qui étudient et à ceux qui écrivent, Aubier, 1951 : le livre recommandé, et son chapitre sur le travail dans la fatigue ou la maladie.
  • A.-D. Sertillanges, La Vie intellectuelle. Son esprit, ses conditions, ses méthodes, 1921 : l’autre classique du genre, trente ans plus tôt ; à lire en regard de Guitton.
  • Ralph Morse, photographie du bureau d’Albert Einstein à l’Institute for Advanced Study de Princeton, prise pour Life le 18 avril 1955.
  • René Descartes, Discours de la méthode, 1637, quatrième partie : le je pense, donc je suis que détourne le calembour du blogueur.
  • Cal Newport, Deep Work. Rules for Focused Success in a Distracted World, Grand Central Publishing, 2016 : Guitton réécrit pour l’âge des notifications.

Première publication : le premier blog de bascunana.com, 4 février 2008.