C’était un mardi de mars 2021, dans un groupe de discussion entre amis. Mon camarade David Musseau m’apprend un mot que Michel Foucault avait tiré de la poussière grecque : la parrhêsia. Étymologiquement, le tout-dire ; plus exactement, le franc-parler de celui qui s’expose pour dire vrai. Un autre membre du groupe, poil à gratter devant l’éternel, réplique aussitôt : En 1980, Foucault. En 1990, Delarue. En 2020, Hanouna. Voilà à quoi mène la parrhêsia.
La pique est drôle. Elle se trompe pourtant de généalogie, et c’est Foucault lui-même qui permet de le montrer. Ce que la télévision a multiplié, c’est l’aveu : l’homme, en Occident, est devenu une bête d’aveu, écrivait-il dès 1976. Gratter ses plaies émotionnelles en public ne coûte rien ; cela rapporte même de l’audience. La parrhêsia, elle, réunit cinq traits : on dit ce qu’on pense, on le tient pour vrai, on s’expose à un danger, on critique, et l’on parle par devoir. Elle monte d’en bas vers le haut, du citoyen vers la majorité, du conseiller vers le prince. Le roi, notait Foucault, ne peut guère en user : il ne risque rien.
Alors, connaissez-vous de bons parrhesiastes ? Il y en a. Zola, condamné pour J’accuse…! et contraint à l’exil. Havel, qui décrit en 1978 le marchand de légumes affichant docilement un slogan auquel il ne croit pas, et qui passera près de cinq ans en prison. La pneumologue qui dénonce le Mediator et voit le sous-titre de son livre interdit en justice à la demande du laboratoire. Et, plus modestement, l’ami qui vous dit que vous avez tort, au risque de l’amitié.
Ce critère, je l’ai fait mien, au point de songer à en tirer un nom de plume. Il oblige deux fois : à dire, et à payer. Il oblige aussi celui qui écoute, car Foucault y insistait dans son dernier cours : il faut du courage pour recevoir comme vraie la vérité qui blesse.
On reconnaît le parrhesiaste à ce qu’il risque de perdre.
La version longue
Un mot appris un mardi
Grâce à mon camarade David Musseau, j’ai appris un concept utile, du moins dans mon métier : la parrhêsia foucaldienne.
L’occasion était modeste. Je venais de publier une courte vidéo sur Clubhouse, le réseau social audio dont tout le monde parlait cet hiver-là, et j’y convoquais les passions tristes de Spinoza. David m’écrivit, dans notre groupe de discussion, qu’il y voyait le franc-parler mis en exergue, une sorte de parrhêsia foucaldienne, et il citait le cours que Foucault donna au Collège de France en 1982 :
« Parrhêsia, étymologiquement, c’est le fait de tout dire (franchise, ouverture de parole, ouverture d’esprit, ouverture de langage, liberté de parole). Les Latins traduisent en général parrhêsia par libertas. C’est l’ouverture qui fait qu’on dit, qu’on dit ce qu’on a à dire, qu’on dit ce qu’on a envie de dire, qu’on dit ce qu’on pense pouvoir dire, parce que c’est nécessaire, parce que c’est utile, parce que c’est vrai. »
Il ajoutait l’essentiel : la parrhêsia n’a rien d’une rhétorique, parce qu’elle se soucie de la vérité, et qu’elle suppose quelque courage. Puis il citait les conférences que Foucault prononça en anglais à Berkeley, à l’automne 1983 : S’il existe une sorte de preuve de la sincérité du parrhesiaste, c’est son courage. Le fait qu’un locuteur dise quelque chose de dangereux, différent de ce que croit la majorité, est un indice fort qu’il est un parrhesiaste.
Le mot n’était pas neuf pour Foucault, qui l’avait rencontré au début de 1982 et lui consacra ses deux dernières années d’enseignement. Il l’était pour moi. Je l’ai reçu comme on reçoit un outil dont on se servait déjà, sans savoir qu’il avait un nom.
L’objection du poil à gratter
Il y a, dans tout groupe qui pense, un poil à gratter, et c’est une bénédiction. Le nôtre avait défini peu auparavant la parrhêsia, dans un billet, comme l’art de gratter ses plaies émotionnelles en public. Il dégaina aussitôt : En 1980, on a Foucault. En 1990, Delarue. Et en 2020, Hanouna. Voilà à quoi mène la parrhêsia. (Les dates sont approximatives, puisque Foucault parle de la parrhêsia entre 1982 et 1984. La pique, elle, est précise.) Puis, faussement candide, il demanda des exemples modernes de la bonne parrhêsia. Pour sa part, il ne voyait que confidences mal placées, déversements intimes et victimisation larmoyante, dans un espace public où la parole ne se retient plus.
L’objection mérite mieux qu’un haussement d’épaules. Elle pointe l’ambivalence du mot : tantôt libération d’une parole subversive et salutaire, tantôt vomi émotionnel des émissions de télé-réalité. Et elle a raison sur un point, que Foucault concède lui-même : il existe une mauvaise parrhêsia.
Les deux parrhêsias
À Berkeley, Foucault distingue deux usages du mot. Le premier est péjoratif, pas très éloigné du bavardage : dire tout ce qu’on a en tête, sans réserve. On le trouve chez Platon, pour caractériser la mauvaise constitution démocratique, celle où chacun a le droit de s’adresser à ses concitoyens et de leur dire n’importe quoi, jusqu’aux choses les plus stupides ou les plus dangereuses pour la cité. Le second sens, de loin le plus fréquent dans les textes classiques, est positif : parrhêsiazesthai, c’est dire vrai.
Et Foucault précise les conditions de ce dire-vrai. Je traduis, car ces conférences, prononcées en anglais, ne furent longtemps accessibles en France que dans une transcription américaine :
Plus précisément, la parrhêsia est une activité verbale dans laquelle un locuteur exprime son rapport personnel à la vérité, et risque sa vie parce qu’il reconnaît le dire-vrai comme un devoir pour améliorer ou aider les autres (aussi bien que lui-même). Dans la parrhêsia, le locuteur fait usage de sa liberté et choisit la franchise plutôt que la persuasion, la vérité plutôt que le mensonge ou le silence, le risque de la mort plutôt que la vie et la sécurité, la critique plutôt que la flatterie, et le devoir moral plutôt que l’intérêt personnel et l’apathie morale.
Cinq traits et une direction
Relisez la liste : elle est implacable. Franchise : le parrhesiaste dit ce qu’il pense, sans le voiler d’artifices ; son énoncé prend toujours la forme c’est moi qui pense ceci et cela. Vérité : il tient pour vrai ce qu’il dit. Danger : il s’expose. Critique : il dit à quelqu’un ce qu’il fait de travers, ou avoue ce qu’il a lui-même mal fait. Devoir : personne ne l’y oblige, et c’est justement pourquoi cela compte (l’aveu arraché par la torture n’a rien de parrhêsiastique).
S’y ajoute une direction, qu’on oublie toujours. La parrhêsia vient d’en bas et va vers le haut : le philosophe face au tyran, le citoyen face à la majorité, l’élève face au maître. Un professeur ou un père qui critique un enfant n’en use pas. Et Foucault a cette phrase, qu’il faudrait graver au fronton de tous les plateaux : le roi ou le tyran ne peut généralement pas user de la parrhêsia, car il ne risque rien.
Vous me suivez ? Le critère n’est ni le volume sonore ni la crudité du propos : c’est le prix. Celui qui dit vrai a quelque chose à perdre ; sa vie dans les cas extrêmes, plus souvent sa popularité, sa place, une amitié. Foucault donne lui-même l’exemple le plus quotidien : vous voyez un ami mal agir, vous le lui dites, et vous risquez sa colère. Votre vie n’est pas en jeu ; vous faites pourtant œuvre de parrhesiaste.
La bête d’aveu
C’est ici que l’objection se retourne. Delarue, Hanouna, la télé-réalité : rien de tout cela ne descend de la parrhêsia, même dévoyée. Cela procède d’une autre généalogie, que Foucault avait décrite dès 1976, dans La Volonté de savoir : celle de l’aveu. L’aveu, écrit-il, est devenu en Occident l’une des techniques les plus hautement valorisées pour produire le vrai, et nous sommes devenus, depuis lors, une société singulièrement avouante. On avoue ses crimes et ses péchés, ses pensées et ses désirs, son passé et ses rêves ; on avoue en public et en privé ; on se fait à soi-même des aveux dont on fait des livres. Et cette phrase, qui pourrait servir d’épigraphe à trente ans de télévision : « L’homme, en Occident, est devenu une bête d’aveu. »
Gratter ses plaies émotionnelles en public, c’est l’aveu en version spectacle. Il y manque tout ce qui fait la parrhêsia : la critique (on s’exhibe, on ne conteste rien), la direction (on parle à un public qui applaudit, et non à un pouvoir qui menace), et surtout le risque. L’exhibitionniste ne paie pas ; il encaisse. L’audience est son salaire, la confidence sa marchandise.
Notre poil à gratter avait donc vu juste sur le phénomène, et s’était trompé de nom. Ce qu’il décrivait, c’est le triomphe de la bête d’aveu ; la parrhêsia n’y est pour rien.
Le flatteur, ce liquide
Il existe une seconde contrefaçon, plus insidieuse que l’exhibition : la flatterie. Dans la critique platonicienne de la démocratie, Foucault relève la cité où seuls sont écoutés les orateurs qui flattent le peuple, et ne lui disent que ce qu’il a envie d’entendre.
Plutarque a consacré un traité entier à la question, Comment distinguer le flatteur de l’ami, et Foucault le commente à Berkeley. Pourquoi avons-nous besoin d’un ami qui nous dise vrai ? Parce que l’amour de soi, répond Plutarque, fait de chacun son propre premier et plus grand flatteur. Et comment reconnaître le vrai parrhesiaste ? À deux critères : l’accord entre ce qu’il dit et ce qu’il fait ; la constance de ses goûts, de ses opinions, de ses choix. Le flatteur, lui, n’a pas de demeure. Il vit une vie qui n’est pas la sienne et, pareil à l’eau qu’on verse d’un récipient dans un autre, il change de forme pour épouser celui qui le reçoit.
Les réseaux sociaux ont fait de nous tous des récipients. Chaque public a ses flatteurs, qui se disent volontiers insoumis : ils disent tout haut ce que leur communauté pense tout bas, et prennent pour du courage ce qui n’est que de l’écho. Le tribun qui galvanise ses fidèles en leur répétant ce qu’ils veulent entendre ne court aucun risque. Il est le roi de sa petite cour ; et le roi, on l’a vu, ne peut guère user de la parrhêsia. La vraie franchise, dans un réseau, consiste plus souvent à contredire les siens qu’à insulter les autres. (Je m’inclus dans l’avertissement : rien n’est plus doux que les applaudissements de son propre camp, et rien n’endort plus sûrement.)
Alors, de bons parrhesiastes ?
Revenons à la question, qui était bonne. Des exemples modernes ? Il y en a, et ils ont tous un point commun : la facture.
Diogène d’abord, l’ancêtre cynique auquel Foucault consacre une large part de son dernier cours. À Alexandre, maître du monde, qui se tient debout devant lui, il ordonne de s’écarter de son soleil.
Zola ensuite, qui publie J’accuse…! à la une de L’Aurore le 13 janvier 1898, sous la forme d’une lettre ouverte au président de la République. Condamné, il s’exile en Angleterre le 18 juillet suivant, et y passe onze mois.
Václav Havel, qui écrit en 1978 Le Pouvoir des sans-pouvoir. Son personnage le plus célèbre est un marchand de légumes qui place dans sa vitrine l’écriteau Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !, sans y croire, simplement pour avoir la paix ; ce faisant, il entretient le mensonge général. Le jour où il cesse de jouer le jeu, il commence à vivre dans la vérité, et il en paie le prix. Havel, lui, passera près de cinq ans en prison.
Irène Frachon, pneumologue, qui dénonce en 2010 la toxicité du Mediator dans un livre dont le sous-titre, Combien de morts ?, est d’abord interdit en référé à la demande du laboratoire Servier.
Et puis il y a tous ceux dont on ne parlera jamais : le cadre qui dit en comité de direction que le projet chéri du patron ne marchera pas, l’élu qui vote contre son camp, l’ami qui vous prend à part. Ce sont les parrhesiastes ordinaires. Les statues ne suffisent pas à faire une démocratie ; il lui faut cette hygiène quotidienne du dire-vrai.
Le courage d’écouter
Reste un point, que le dernier cours de Foucault au Collège de France rend lumineux. Dans Le Courage de la vérité, prononcé au printemps 1984, quelques mois avant sa mort, il précise que la parrêsia est le courage de la vérité chez celui qui parle et prend le risque de dire, en dépit de tout, toute la vérité qu’il pense, mais qu’elle est aussi le courage de l’interlocuteur qui accepte de recevoir comme vraie la vérité blessante qu’il entend.
Voilà la moitié oubliée du pacte. Une société ne manque pas seulement de gens qui osent dire ; elle manque de gens qui acceptent d’entendre. Le prince qui fait taire son conseiller, l’entreprise qui écarte celui qui donne l’alerte, le groupe qui bannit son contradicteur, le lecteur qui se désabonne au premier désaccord : autant de ruptures du pacte. C’est là, peut-être, que se joue la responsabilité de chacun. Je ne choisis pas toujours d’être un parrhesiaste ; je peux choisir, chaque jour, de ne pas punir celui qui en est un.
Je remercie donc, une fois encore, le poil à gratter de notre groupe. Sa pique m’a obligé à relire Foucault, et à mieux le comprendre.
C’est exactement ce que fait un ami.
Post-scriptum, octobre 2026. Ce mot appris un mardi de mars 2021 est devenu, dans l’année, mon nom de plume : mon compte X, qui s’appelait tout bonnement Fred BASCUNANA, est devenu @parrhesiaste_fr. Il est devenu aussi ma boussole. Deux remarques, avec le recul. La première : la France a, depuis, renforcé la protection de ceux qui donnent l’alerte. La loi Sapin 2 du 9 décembre 2016 leur avait donné un statut ; la loi du 21 mars 2022 l’a consolidé, pour le mettre en conformité avec le droit européen. C’est un progrès de justice, et je m’en réjouis. Il pose pourtant une question foucaldienne : si le droit assure le risque, que reste-t-il de la parrhêsia ? Ma réponse tient en une observation. La loi protège l’alerte ; elle ne protège jamais tout à fait la réputation, les amitiés, la carrière. Il restera toujours un prix, et c’est heureux, car le prix est la preuve. La seconde remarque me concerne. Un nom de plume qui se réclame de la parrhêsia oblige plus qu’il ne protège : puisque l’énoncé parrhêsiastique dit c’est moi qui pense ceci, il ne souffre pas l’anonymat. C’est pourquoi je signe de mon nom, à visage découvert. Et le mot, chaque matin, me pose la seule question qui compte : ce que je m’apprête à dire me coûte-t-il quelque chose, ou ne fait-il que plaire aux miens ?
La vidéo
La chronique, de vive voix, tournée le 3 mars 2021.
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Sources et références 1 min →Sources et références
- Michel Foucault, L’Herméneutique du sujet. Cours au Collège de France (1981-1982), Gallimard/Seuil, 2001 : la notion apparaît le 10 février 1982 et occupe toute la leçon du 10 mars ; la définition citée se trouve p. 348.
- Michel Foucault, Le Gouvernement de soi et des autres. Cours au Collège de France (1982-1983), Gallimard/Seuil, 2008 : la parrêsia politique, de Périclès à Platon chez Denys de Syracuse.
- Michel Foucault, Le Courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres II. Cours au Collège de France (1983-1984), éd. Frédéric Gros, Gallimard/Seuil, 2009 : le courage de celui qui parle et de celui qui écoute (p. 14), les quatre modalités du dire-vrai (prophète, sage, technicien, parrèsiaste), les cyniques.
- Michel Foucault, Discourse and Truth: the Problematization of Parrhesia, six conférences à l’université de Californie à Berkeley, octobre-novembre 1983, transcription établie par Joseph Pearson, publiée sous le titre Fearless Speech (Semiotext(e), 2001). En ligne : foucault.info/parrhesia/foucault.DT1.wordParr…
- Michel Foucault, Discours et vérité, précédé de La parrêsia, éd. Henri-Paul Fruchaud et Daniele Lorenzini, préface de Frédéric Gros, Vrin, 2016 : la conférence de Grenoble (mai 1982) et les conférences de Berkeley, enfin en français.
- Henri-Paul Fruchaud et Jean-François Bert, « Un inédit de Michel Foucault : La Parrêsia. Note de présentation », Anabases, n° 16, 2012, p. 149-156 : la meilleure carte, en dix pages, du chemin de Foucault vers la parrêsia.
- Michel Foucault, Histoire de la sexualité I. La Volonté de savoir, Gallimard, 1976, p. 79-80 : la société avouante, et la bête d’aveu.
- Plutarque, Comment distinguer le flatteur de l’ami (Œuvres morales) : l’amour de soi, le flatteur liquide, et les deux critères du véritable ami.
- Václav Havel, Le Pouvoir des sans-pouvoir (1978), Calmann-Lévy, 1989 : le marchand de légumes, et ce que veut dire vivre dans la vérité.
- Loi n° 2016-1691 du 9 décembre 2016 (dite Sapin 2) et loi n° 2022-401 du 21 mars 2022 visant à améliorer la protection des lanceurs d’alerte : quand le droit tente d’assurer le risque du dire-vrai.
Première publication : la web-TV bascunana.com et cafeine.tv, 3 mars 2021.
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