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J’ai fait cette semaine ce qu’aucune chaîne de télévision ne peut se permettre sans drame : j’ai renoncé à diffuser un plateau. Il était monté, prêt à partir ; il ne sera pas mis en ligne. En cause, un coup de fil, un seul, d’un intervenant persuadé de m’avoir rendu un immense service en se déplaçant, et décidé à me faire payer sa générosité en pression psychologique.

C’est très con, mais ça arrive, et ça arrivera encore.

Les informaticiens appellent effet de bord ce qu’une fonction modifie, sans le dire, hors de son périmètre. Le média participatif a les siens. Il offre une tribune gratuite, une image soignée, des rencontres ; certains en concluent qu’ils lui font l’aumône de leur présence. Marcel Mauss aurait reconnu le symptôme : celui qui reçoit se prend pour celui qui donne, et attend qu’on lui rende.

Or la faiblesse apparente de ce média fait sa force. Nous ne sommes pas parfaits, et nous le revendiquons : un tournage commence en retard, une prise de son se rate, c’est le prix d’un service gratuit. Mais nous ne sommes à la botte de personne. Une télévision qui retire une émission annoncée doit des comptes à sa grille, à ses annonceurs, à son public ; nous, nous pouvons invalider une production, l’effacer, et en tourner une autre comme si la première n’avait jamais existé. Encore faut-il apprendre à le faire vite, au premier soupçon de blocage, et sans état d’âme : c’est la condition de notre liberté, et la seule protection du plaisir d’échanger, qui reste notre unique carburant.

D’où le tutoiement, de rigueur sur nos plateaux, fût-on ministre : rien ne fait mieux descendre un invité de son piédestal télévisuel instantané.

Dix-sept ans ont passé. La colère est retombée ; la règle tient.

La gratuité n’achète personne.

La version longue

Sous-titre, pour qui aime les choses dites en entier : ou quand il devient indispensable d’apprendre à faire ce qu’aucun autre média ne saurait faire à pareille échelle (invalider une production, l’effacer, et en tourner une autre comme si la précédente n’avait jamais existé), et cela sur un mode ultra-réactif, au moindre soupçon de blocage ou de prise de tête.

Sous-titre pour les pressés : c’est très con, mais ça arrive, et ça arrivera encore.

Un plateau qui ne sera pas diffusé

J’écris ce billet à la suite de la non-diffusion d’un plateau. Pour votre information : bien que monté et prêt à diffuser, il ne sera pas mis en ligne.

Certaines personnes ont cru me faire une immense faveur (j’avais envie d’écrire immmmmense, avec toutes les lettres qu’il faut) en faisant le déplacement, oubliant au passage que c’est exactement le contraire. Je dis bien : le contraire.

Cela ne me monte pas à la tête, mais c’est un fait, simple et inaltérable : je ne fais tout ceci qu’aussi longtemps que cela reste fluide, amusant, gratifiant. Et, faute d’avoir encore rien formalisé, l’aventure demeure à ce jour, et jusqu’à nouvel ordre, entièrement non lucrative.

Le service qu’on croit rendre

Le malentendu est ancien, et il a un nom savant. Marcel Mauss a montré, dans son Essai sur le don, que le don n’est jamais gratuit : il oblige celui qui le reçoit, et l’oblige à rendre. Encore faut-il savoir qui donne. L’invité qui vient sur notre plateau reçoit : une tribune, une image soignée, une audience, l’occasion de rencontrer, pour le réseau ou pour le plaisir, d’autres professionnels de son écosystème. Il se bâtit, sans débourser un centime, une réputation. Celui qui reçoit ainsi et se croit donateur renverse la dette ; il attend qu’on le remercie d’avoir bien voulu accepter le cadeau.

Ce que nous attendons en retour est modeste. Il n’est pas négociable : de la délicatesse.

Les règles du tournage

Car il s’agit d’un tournage. Un tournage, ce sont des moyens audiovisuels, et ces moyens impliquent leur lot de réglages, de dérapages et d’imprévus techniques. J’en tire deux règles, qui valent désormais pour tous.

La première : je ne tolérerai plus de plateau dont les autorisations de droit à l’image ne sont pas intégralement signées. Les conditions applicables aux contributeurs figurent dans les conditions générales d’utilisation du site, accessibles en permanence ; nul ne pourra dire qu’il ne savait pas.

La seconde : je ne tolérerai plus de plateau dont l’épilogue est un coup de fil aussi absurde que celui que je viens de recevoir. J’en tairai l’auteur, par déontologie. Mais il n’est plus question que je m’expose à la moindre pression psychologique, de quelque nature qu’elle soit. Je dis bien : la MOINDRE. Ceux qui seraient tentés de m’appeler pour m’exposer leurs problèmes privés, leurs disputes avec d’autres contributeurs ou leurs états d’âme peuvent garder leur téléphone dans leur poche : je ne suis ni leur ami, ni leur confident, et encore moins, cela va sans dire, leur psychothérapeute.

Aux autres intervenants, je présente mes plus plates excuses : la diffusion n’aura pas lieu. Si une personne se révèle poser problème, manquer de délicatesse ou refuser de comprendre nos contraintes et nos méthodes, je ne puis prendre le risque de diffuser son image ici. Pas seulement pour m’épargner des répercussions administratives ou un conflit anxiogène : je me l’interdis parce que cela nous causerait un trop profond déplaisir.

Je le répète souvent, le simple plaisir d’échanger et d’évangéliser autour de nos convictions professionnelles préside à nos choix, et c’est lui qui nous fait avancer. J’ai déjà écrit, à propos de la mort annoncée du bisounours 2.0, comment certains tentent parfois, sous des dehors aimables, de nous manipuler en nous prenant pour des enfants. Le plaisir est notre seul carburant ; qui le pollue sort du jeu.

Imparfaits, et fiers de l’être

Nous ne sommes pas parfaits, et nous le REVENDIQUONS : c’est la raison d’être d’un service gratuit de ce niveau. Ceux qui veulent voyager en business first n’ont qu’à s’offrir les services adéquats. Il nous arrive de commencer un tournage en retard ou de rater une prise de son : nous fournissons un service gratuit. Je ne le dis pas pour m’en faire un alibi. Je le dis pour qu’on comprenne que je ne suis pas suicidaire, et qu’il s’agit d’une limite technique parfaitement acceptable pour quiconque est assez mûr pour la saisir.

Cette imperfection ne donne pourtant à aucun intervenant le droit de faire preuve de la plus subtile forme d’indélicatesse ; car c’est bien de cela qu’il s’agit. L’ADN d’un média d’un genre nouveau comme le nôtre implique une certaine conception des limites, et il nous serait insupportable de laisser quiconque les franchir. Nous ne sommes à la botte de personne : c’est ce qui nous donne le droit, et les moyens, de nous indigner. Même rémunéré, d’ailleurs, je ne laisserais pas la moindre pression perverse s’exercer sur moi ; imaginez donc à quel point je peux être furax quand je travaille pour rien.

Ce qu’aucun autre média ne sait faire

J’emprunte l’expression d’effet de bord aux informaticiens : c’est ce qu’une fonction modifie, sans le dire, hors de son périmètre. Le média participatif ouvre ses plateaux à qui veut contribuer ; il modifie du même coup, hors de son périmètre, l’idée que certains se font de leur importance. Andy Warhol promettait à chacun son quart d’heure de célébrité mondiale. Nous l’avons rendu gratuit, et quelques-uns le prennent pour un sacre.

Rien de grave, du reste. Statistiquement, ce genre de situation reste rare : c’est la deuxième fois en sept mois d’existence que nous subissons une pression. Un effet de bord, donc, jusqu’ici négligeable.

Et c’est là que le média participatif révèle sa vraie force. Une chaîne de télévision qui retire une émission annoncée doit rendre des comptes à sa grille, à ses annonceurs, à son public. Nous, nous pouvons invalider une production, l’effacer, et en tourner une autre comme si la première n’avait jamais existé. Encore faut-il apprendre à le faire, sans délai et sans état d’âme, au premier soupçon de blocage : c’est une compétence à part entière, et je la crois la plus précieuse de toutes.

Nous sommes même tout disposés (cela nous démange) à supprimer sur-le-champ tout autre plateau auquel aurait participé l’auteur de ce chantage à rebours, fort peu chevaleresque et très malhabile. Cela nous semble tout aussi trivial, et franchement sans importance : il suffit de nous le demander. Pourquoi si peu d’importance ? Parce que ce sera l’occasion de retrouver les autres intervenants, de reprendre la discussion en mode talk-show, sous un autre angle, et de nous amuser davantage encore, je n’en doute pas.

Descendre du piédestal

Reste la prévention. Sur nos plateaux, la règle est le tutoiement. Elle est contestable, j’en conviens, mais elle m’aide énormément à faire descendre les gens de leur piédestal télévisuel instantané. Le vouvoiement marque une déférence que je comprends, et une distance peu propice au débat informel tel que nous l’envisageons ; on débat plus librement entre camarades. Nous recevrons début janvier un ministre, Hervé Morin, pour parler de nos libertés numériques, et je compte bien instaurer le tutoiement avec lui aussi, pour montrer à tous que même un ministre peut l’accepter et le comprendre. Au-delà de la forme, j’entends ce qu’elle implique de décontraction sur le fond, et dans la manière de débattre. Il faut désacraliser le corporate, et le faire entrer dans l’ère d’une transparence détendue.

À ceux dont la participation se trouve invalidée par la faute d’une seule personne, je redis mes regrets sincères. À bientôt, sur un autre plateau.

Post-scriptum, octobre 2026. Dix-sept ans plus tard, la colère de ce billet me fait sourire, et ses majuscules aussi. La règle, elle, n’a pas bougé : celui qui offre une tribune ne doit à ses invités que la qualité de l’échange, et l’invité ne lui doit que de la délicatesse. Une chose, en revanche, s’est retournée. Je célébrais le pouvoir d’effacer une production comme si elle n’avait jamais existé. Les captures d’écran, les archives et les sauvegardes ont rendu cet effacement largement illusoire : ce billet lui-même ne revient au jour que parce qu’une sauvegarde de nos bases, en décembre 2022, l’avait conservé. Le média participatif peut toujours refuser de diffuser ; il ne peut plus promettre l’oubli. Raison de plus pour choisir avec soin, dès le départ, ce qu’on tourne, et avec qui.

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Sources et références 1 min →

Sources et références

  • Marcel Mauss, « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », L’Année sociologique, 1925 ; repris dans Sociologie et anthropologie, PUF, 1950 : donner, recevoir, rendre, et la dette que crée tout cadeau.
  • Andy Warhol, catalogue de l’exposition Andy Warhol, Moderna Museet, Stockholm, 1968 : In the future everybody will be world famous for fifteen minutes. Sur l’histoire de la formule, attestée dès 1967 : quoteinvestigator.com/2012/04/04/famous-15-mi…
  • Daniel J. Boorstin, The Image: A Guide to Pseudo-Events in America, 1961 : la célébrité comme notoriété de la notoriété, ancêtre du piédestal télévisuel instantané.
  • Code civil, article 9 : Chacun a droit au respect de sa vie privée ; c’est de lui que la jurisprudence tire le droit à l’image, et l’obligation des autorisations signées.
  • Sur ce blog : « Mort annoncée du bisounours 2.0 » (29 novembre 2009), sur les manipulations aimables du web social.
  • Sur ce blog : « Les politiques et le web : et si c’était à NOUS de bouger et de prendre les choses en main ? » (7 janvier 2010), écrit après le plateau avec Hervé Morin.

Première publication : techtoc.tv, 17 décembre 2009.