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Il est des discriminations qui s’affichent, et d’autres qui ne disent jamais leur nom. L’âgisme est de celles-là, en entreprise surtout. Personne n’écrit « trop vieux » dans un compte rendu d’entretien. On écrit « profil un peu senior », « manque peut-être d’énergie », « pas tout à fait dans la culture de l’équipe ». La loi interdit d’écarter quelqu’un en raison de son âge ; la langue de bois s’en charge très bien.

D’où cette question faussement facétieuse, que j’ai lancée un jour sur LinkedIn et qui me paraît plus salutaire qu’elle n’en a l’air : et si les vieux cons n’étaient que de jeunes cons qui ne se seraient jamais soignés ?

Psychologie de comptoir, je le concède. Mais le comptoir a parfois raison, et Brassens l’avait chanté dès 1961 : le temps ne fait rien à l’affaire. La boutade ne vise pas l’âge, mais le moment où l’on cesse de se soigner, c’est-à-dire d’apprendre et de se laisser contredire. On peut se fermer à vingt-cinq ans, par excès d’assurance, et rester ouvert à soixante-dix, par simple curiosité. Le calendrier n’y est pour rien.

L’âgisme repose sur une paresse : il prend une date de naissance pour un diagnostic. Il suppose le senior rigide et le junior agile, comme si la plasticité de l’esprit se lisait sur une carte d’identité. Il brise des carrières, et il appauvrit les équipes qu’il prétend rajeunir : on congédie la mémoire, et l’on appelle cela du renouvellement.

Le seul âge qui compte est celui de la dernière chose qu’on a apprise.

La version longue

Une discrimination qui ne dit pas son nom

Voilà. Je veux en finir avec l’âgisme, qui ne dit d’ailleurs jamais son nom, en entreprise notamment.

Le mot lui-même est assez jeune : le gérontologue américain Robert Butler l’a forgé à la fin des années 1960, sur le modèle du racisme et du sexisme, pour nommer les préjugés et les discriminations qui frappent les gens en raison de leur âge. En France, l’article L1132-1 du Code du travail range l’âge parmi les motifs au nom desquels nul ne peut être écarté d’un recrutement, sanctionné ou licencié. La règle est claire. Son application l’est beaucoup moins, parce que l’âgisme a appris à parler par périphrases.

Personne n’écrit « trop vieux » dans un compte rendu d’entretien. On écrit « profil un peu senior », « risque de difficulté d’intégration », « pas tout à fait dans la culture de l’équipe ». On recherche de « jeunes talents » et des digital natives, comme si l’aisance numérique était un caractère héréditaire. On propose un départ anticipé à qui ne demandait rien. Et l’on s’étonne ensuite que la discrimination soit si difficile à prouver : elle a pris grand soin de ne jamais rien dire d’explicite.

Psychologie de comptoir, parfois salutaire

D’où cette question, faussement facétieuse, et infiniment plus salutaire qu’elle n’en a l’air : et si les vieux cons n’étaient que de jeunes cons qui ne se seraient jamais soignés ?

Je sais ce qu’on va m’objecter : c’est de la psychologie de comptoir. Je plaide coupable. Mais le comptoir a parfois des fulgurances que les séminaires de ressources humaines n’ont pas, et il a, en l’occurrence, un parrain illustre. En 1961, Georges Brassens chantait déjà Le temps ne fait rien à l’affaire : la bêtise ne se mesure pas au nombre des années, et le grand-père n’a rien à envier, sur ce chapitre, au jeune homme de vingt ans. (Brassens le dit en termes plus fleuris ; je vous laisse le plaisir de la chanson.)

La question, en vérité, opère un déplacement. Elle retire à l’âge le rôle de coupable qu’on lui fait jouer, pour le rendre à ce qui le mérite : la certitude satisfaite et le refus d’apprendre. Ces maladies-là n’attendent pas la cinquantaine. On les contracte à vingt ans, souvent par excès d’assurance, et l’on peut en guérir à soixante, pour peu qu’on s’en donne la peine. Le « vieux con » n’est pas un produit du temps : c’est un jeune con dont personne, à commencer par lui-même, n’a jamais traité le cas.

Ce que « se soigner » veut dire

Se soigner, ici, c’est accepter d’être contredit. C’est apprendre encore, et désapprendre parfois. C’est se méfier de l’expérience quand elle tourne à la routine, et de la jeunesse quand elle tourne à l’arrogance. Ni l’une ni l’autre ne protège de rien : l’expérience peut figer, la nouveauté peut aveugler.

Car l’âgisme frappe dans les deux sens. Il disqualifie le senior, supposé rigide et dépassé ; il disqualifie aussi le junior, supposé immature et illégitime. Dans les deux cas, il commet la même faute de raisonnement : il prend une date de naissance pour un diagnostic, et une moyenne pour un individu. La plasticité de l’esprit ne se lit pas sur une carte d’identité.

L’entreprise qui juge ses gens sur leur âge plutôt que sur leurs actes ne se modernise pas : elle se dispense de penser. Elle se prive de la mémoire des uns et de l’audace des autres, et surtout de ce qui naît de leur frottement. Les meilleures équipes que j’aie vues travailler mêlaient les générations, et personne n’y demandait l’âge de celui qui avait raison.

Le seul âge qui compte est celui de la dernière chose qu’on a apprise.

Post-scriptum, octobre 2026. En mars 2021, deux semaines à peine après ce billet, l’Organisation mondiale de la santé publiait son Rapport mondial sur l’âgisme : une personne sur deux, dans le monde, y fait preuve d’âgisme à l’égard des personnes âgées. En décembre 2024, une enquête de la Défenseure des droits et de l’Organisation internationale du travail, consacrée aux travailleurs de cinquante ans et plus, établissait que près d’un quart d’entre eux disent avoir subi une discrimination au travail, et qu’un quart des seniors au chômage se sont entendu dire, en entretien, qu’ils étaient trop âgés pour le poste. La question de comptoir avait de l’avance sur les statistiques. J’y ajouterais aujourd’hui une nuance, qui charge moins les individus que les organisations : on ne se soigne pas seul. Une entreprise qui cesse de former ses salariés passé un certain âge fabrique elle-même les « vieux cons » qu’elle se plaindra ensuite de devoir garder.

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La chronique, de vive voix.

Jeunesse, vieillesse : la chronique8 min 22Voir la publication d’origine ↗

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Sources et références 1 min →

Sources et références

  • Robert N. Butler, « Age-ism: Another Form of Bigotry », The Gerontologist, vol. 9, n° 4, 1969 : l’article qui a donné son nom à l’âgisme.
  • Georges Brassens, Le temps ne fait rien à l’affaire, chanson-titre de son album de 1961 : la version définitive, et la plus drôle, de la thèse de ce billet.
  • Code du travail, article L1132-1 : l’âge parmi les motifs de discrimination prohibés, du recrutement au licenciement.
  • Organisation mondiale de la santé, Rapport mondial sur l’âgisme, 2021 : la première mesure internationale du phénomène, et ses effets sur la santé.
  • Défenseure des droits et Organisation internationale du travail, enquête sur les discriminations dans l’emploi des travailleurs de cinquante ans et plus, décembre 2024 : les chiffres français, à l’embauche comme en poste.

Première publication : la web-TV bascunana.com, cafeine.tv, hrchannel.com et techtoc.tv, 5 mars 2021 ; question reprise sur LinkedIn.