ON VA LE FAIRE ! ALLEZ ! Vous connaissez ce cri. On le pousse en réunion, le poing serré ; on se le hurle intérieurement devant un projet trop grand ; certaines équipes en font même un haka. Il libère une bouffée d’énergie, et c’est précisément le problème : il la dépense tout entière sur l’objectif.
Je le formule ainsi, au risque de donner des nœuds au cerveau : il faut se donner ses moyens pour objectif, et non son objectif pour moyen.
Je m’explique. L’élan que procure la vision du but appartient à cette part rapide et émotive de nous-mêmes que Daniel Kahneman appelle le système 1. Les étapes, elles, relèvent du système 2 : lent, analytique, laborieux. Nous mettons donc toute notre passion dans la destination, et toute notre froideur dans le chemin. Puis, aux premiers refus, aux premières brimades minuscules, le corps découvre ce que l’esprit avait évité de regarder : la route est longue, poisseuse, ingrate. Et une part de nous se met à détester nos propres ambitions.
J’ai vu un patron annoncer, à ses vœux, que son entreprise deviendrait « leader de son marché ». Applaudissements. Voilà vingt-sept ans qu’elle plafonne au même rang. Devenir le meilleur commercial de l’équipe ? Non : cinquante contacts sérieux cette semaine, puis la suivante. Devenir marathonien ? Non : deux sorties cette semaine, malgré la fatigue.
Et puis il y a ce que j’ai appris dans une circonstance autrement plus grave, auprès d’un ami au bord du gouffre. Quand l’avenir est insoutenable, on ne demande pas à quelqu’un de « tenir bon ». On l’aide à tenir une heure. Juste la prochaine.
C’est le chemin qu’il faut aimer. La destination se débrouillera.
La version longue
Ça mérite réflexion : restez avec moi.
(Nota bene : je ne suis ni coach ni psy. J’écris ceci pour le seul plaisir de partager ce qui a fonctionné pour moi.)
Il faut se donner ses moyens pour objectif, et non son objectif pour moyen.
Relisez lentement. Si vous y pensez vraiment, mais alors vraiment, la formule donne des nœuds au cerveau. Elle n’est surtout pas à prendre au pied de la lettre : tout son intérêt repose sur la distinction entre deux régimes de la pensée, que je vais tâcher d’expliquer. Je ne cherche pas à faire le malin. Je crois avoir trouvé là un déclic utile pour penser, alléger sa charge mentale, agir, s’accomplir et garder les yeux ouverts (pardon pour la longueur de la liste), le tout assaisonné d’esprit critique pour mieux cadrer ses décisions. Rien que ça. Je l’assume ; alors je l’explique, et je vous promets, si vous tenez bon, que ça fait du bien.
Le cri de guerre
Pour se motiver, on a tendance à s’écrier intérieurement : JE VAIS LE FAIRE ! ALLEZ !
C’est un réflexe de niaque, nous le connaissons tous.
Il dérive d’une élémentaire fixation d’objectif : savoir où l’on va. Mais quand on pressent que ce sera complexe, long, coûteux en énergie, le cerveau se laisse envahir par l’anxiété ; et nous y répondons en nous offrant une bouffée de motivation (les neurobiologistes y reconnaissent le rôle de la dopamine, la molécule de l’anticipation et de la récompense) :
JE VAIS LE FAIRE ! ALLEZ !
À voix haute, ça marche aussi ; et même, pourquoi pas, sous la forme d’un haka collectif, amusant et fusionnel.
C’est ainsi que l’on se donne « son objectif pour moyen » : sa visualisation déclenche l’élan. Quand nous exultons de la sorte, nous puisons de l’énergie dans la formulation de l’objectif. Cette formulation est d’ailleurs la condition sine qua non de son appropriation : qui ne sait pas formuler son objectif s’enlise. Sénèque l’écrivait déjà à Lucilius, il n’est pas de vent favorable pour qui ne sait vers quel port il navigue. Et il y a des moments de la vie où, devant la difficulté d’un projet, nous devons aller chercher en nous ce je-ne-sais-quoi qui ressemble à un cri intérieur : un stimulant pour la volonté, un défi que l’on se lance à soi-même.
Quand la volonté prend le pas sur l’intelligence
Le problème commence quand on reste fixé sur cette finalité, de façon obsessionnelle, presque monomaniaque, simplement parce que l’énergie déployée au départ nous y maintient. Notre volonté prend alors le pas sur notre intelligence. L’objectif n’est pas mauvais en soi, et c’est toute la subtilité de l’affaire : nous avons créé un déséquilibre entre l’énergie investie pour visualiser le but et celle qu’il faudrait consacrer à identifier les moyens, puis à garder notre attention sur eux.
L’extrême finesse du sujet, qui a pourtant clarifié ma vie, le rend presque ineffable. Restez avec moi, je fais de mon mieux.
Tous les jours, je travaille avec des gens qui me disent : ON VA LE FAIRE ! ALLEZ !
Tel projet, tel événement, telle conquête ; et tout part en eau de boudin après une réunion remplie de déclarations prometteuses.
J’écris en capitales pour que vous lisiez en criant, parce qu’on élève vraiment la voix, ou du moins on y met une certaine force, surtout quand il s’agit de se ressaisir devant l’ampleur de l’enjeu. Observez la grimace qui accompagne cette méthode Coué. Rappelez-vous l’élan de rage sincère qui accompagne ce sursaut : à moins d’appartenir à la catégorie des fumistes ou des nihilistes congénitaux, vous avez forcément déjà ressenti ce mordant.
Or c’est quand on s’enferme dans cette posture que le bât blesse. On croirait entendre la voix off d’une bande-annonce parodique : Leur objectif : atteindre leur but afin d’y parvenir. Anthologique. Mais revenons à nos moutons.
Notre cerveau archaïque n’est pas capable d’investir durablement notre rage de vaincre à la fois sur un objectif et sur tous les aspects du projet qui l’accompagne. Il faut donc dévier cette énergie vers ce qui rend l’accomplissement possible. Et, très paradoxalement, oublier la formulation initiale pour remettre les pieds sur terre.
Je dis bien « très paradoxalement », puisque vous connaissez l’expression consacrée : ne pas perdre de vue l’objectif. Il est vrai qu’il ne faut pas s’enliser dans les moyens au point d’en faire une fin en soi. C’est d’ailleurs ce que j’ai souvent reproché aux réseaux sociaux : ils sont supposés être un outil, mais pour les plus dépendants ils deviennent une substance nocive, précisément parce que la finalité s’est perdue. Quand l’activité numérique devient une fin en soi, on perd pied.
Système 1, système 2
Toute la délicatesse de ma formule tient à l’articulation entre ce que le psychologue Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie, appelle le système 1 (rapide, intuitif, émotionnel) et le système 2 (lent, réfléchi, logique).
Le cri de guerre appartient au système 1 : il est chaud, immédiat, désirant. La planification des étapes relève du système 2 : elle est froide, laborieuse, analytique. Nous mettons donc toute notre passion dans la destination et toute notre froideur dans le chemin. Il faudrait faire exactement l’inverse.
La recherche conforte cette intuition. La psychologue Gabriele Oettingen a montré, avec Heather Barry Kappes, que les rêveries positives sur un avenir idéalisé font baisser l’énergie, mesurée jusque dans le corps, comme si l’organisme, se croyant déjà arrivé, s’autorisait à se reposer. Et l’essayiste américain James Clear a trouvé une formule que je lui envie : on ne s’élève pas au niveau de ses objectifs, on retombe au niveau de ses systèmes.
Exemples
Le but n’est pas de devenir l’acteur le plus brillant de son marché : c’est de concentrer son énergie sur l’organisation qu’il faut acquérir, à très court terme, pour avoir une chance d’y parvenir. Un de mes clients m’a invité en janvier à assister à ses vœux, avec ses collaborateurs. Il n’a fait qu’une chose : annoncer que l’objectif était de devenir « leader sur son marché ». Tout le monde a applaudi. Le problème, c’est que depuis vingt-sept ans qu’elle tente de crever le plafond, cette entreprise est coincée très exactement à la même place. Chaque année, son patron manque l’occasion de mobiliser ses équipes sur le mode d’emploi : l’envie est là, mais sans objet-moyen précis. Moralité : toute cette énergie tourne au vinaigre de l’exaspération, les gens sont frustrés, et le turn over, record pour son secteur, reste son problème numéro un. On dit qu’il faut savoir « formuler des objectifs motivants ». On se trompe d’étage : la direction porte en théorie la vision de long terme, mais elle doit formuler pour ses équipes des objectifs intermédiaires bien pensés et stimulants, c’est-à-dire, à vrai dire, des moyens.
Le but n’est pas de devenir le meilleur commercial de son équipe, mais d’établir cinquante contacts probants cette semaine. Et la suivante : rebelote.
Le but n’est pas de devenir culturiste de concours international : c’est de savoir comment on va faire, demain et après-demain, pour passer quatre heures en salle.
Le but n’est pas de réussir à se lever à cinq heures pour un miracle morning : c’est de concentrer sa pensée sur tout ce qui permet de se coucher plus tôt, et sur tout ce qu’il faut pour être heureux au réveil.
Le but n’est pas de devenir marathonien, mais de trouver l’énergie, cette semaine (pas la suivante), de courir sérieusement deux ou trois fois en rentrant du travail, malgré la fatigue.
Je sais que cela a l’air simpliste. C’est que, du point de vue de notre cerveau analytique, c’est déjà évident. Seulement, ce n’est pas le cerveau analytique qui lâche.
Une heure, juste une heure
Je vais vous donner un dernier exemple, plus grave. Je sais, pour l’avoir vécu, qu’il y a une dizaine d’années cette manière de penser m’a permis d’aider un ami à ne pas mettre fin à ses jours.
Un ami anglais, avec qui j’avais une superbe complicité, a commis un soir, près de Londres, la pire erreur de sa vie : il a pris le volant complètement ivre et causé un grave accident. Après trois années de procédure, il est allé en prison. Son épouse l’a quitté, son employeur s’est séparé de lui. Son état dépressif était ce que vous pouvez imaginer de pire. Son entourage proche lui donnait pour objectif de « tenir bon ».
Avec lui, quand il tombait très bas et menaçait d’en finir, j’ai trouvé, complètement par hasard, ce qui fonctionnait : survivre aux soixante prochaines minutes. Surtout ne pas se demander comment faire des projets pour les années à venir. Tout occulter, et travailler aussi intensément que possible sur cette heure-là, celle qui vient. C’est ce qui lui a permis d’envisager la suivante, puis la suivante. Et comme il retombait souvent, nous reprenions l’exercice, parfois à la minute près.
Aujourd’hui, il continue de se reconstruire ; il vit une forme de rédemption en aidant les autres. Et il me rappelle souvent que ce qui l’a fait tenir, c’est ce combat pour tenir le choc pendant une heure, juste une heure.
Le monstre
Quand on s’enferme dans un objectif, certes logique, certes louable, par le truchement d’une énergie sans lucidité sur la réalité tangible des moyens requis, notre inconscient finit par nous résister. Une partie enfouie de nous-mêmes commence à haïr profondément nos propres ambitions, quand le corps découvre, de façon inattendue, les réalités poisseuses, parfois douloureuses, qu’il faut affronter pour tenir le cap.
C’est très précisément ce qui arrive aux jeunes entrepreneurs, aux jeunes commerciaux, à tous les cadres à vrai dire, motivés à l’extrême par une mission qui démarre et portés par un état de grâce initial. Aux premières vraies difficultés, aux refus, aux micro-brimades, tout peut être remis en cause.
Intellectuellement, tout cela semble frappé au coin du bon sens. Mais nous avons instinctivement tendance à nous mettre une pression folle sur le résultat et à négliger la formulation précise des étapes. Pour ces dernières, nous mobilisons le cerveau analytique, et nous n’y plaçons pas assez de cette exaltation désirante qui nous avait permis de démarrer.
Il y a une mémoire du corps qui nous fait progressivement rejeter ces aspirations, aussi désirables soient-elles, parce que nous ne parvenons pas à nous avouer à quel point le chemin est difficile. Voilà, au fond, ce que j’ai découvert : l’impulsion galvanisante du début nous masque la réalité des jalons à parcourir. Elle nous donne une fabuleuse énergie de sprinteur, pas la patience du marathonien.
Elle organise même, et c’est là que les choses se corsent, un conflit intérieur auquel je donne volontiers un nom de conte : le monstre. Le monstre, c’est ce conflit caché qui fait rage dans les lointains marécages du « ça » (le pôle pulsionnel de la psyché, chez Freud), entre l’exaltation désirante et l’inhibition craintive, entre la hauteur des aspirations et la bassesse des inavouables petites choses du quotidien qui nous font rechigner.
Aimer le chemin
C’est donc le chemin qu’il faut littéralement aduler, pas la destination.
Essayez de mentaliser ça ; dites-m’en des nouvelles. Ce n’est pas facile, et je ne sais pas si j’ai réussi à faire passer ma découverte ; je le fais en toute humilité. Si vous avez de meilleurs mots pour le dire (et de meilleurs dires pour ces maux), enrichissons-nous de nos réflexions.
Je vous promets en tout cas une baisse sensible de la charge mentale, et un bien-être retrouvé. Chez moi, et chez quelques amis, ça a marché.
Le port, vous le connaissez. Occupez-vous de la prochaine heure.
Pour aller plus loin
Sources et références 1 min →Sources et références
- Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2. Les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2012 (Thinking, Fast and Slow, 2011) : la distinction sur laquelle repose ce texte.
- Heather Barry Kappes et Gabriele Oettingen, « Positive fantasies about idealized futures sap energy », Journal of Experimental Social Psychology, 2011 : la mesure de l’énergie que l’on perd à rêver le but.
- Gabriele Oettingen, Rethinking Positive Thinking. Inside the New Science of Motivation, Current, 2014 : la synthèse grand public de ces travaux, et la méthode qu’elle en tire.
- Peter M. Gollwitzer, « Implementation intentions: Strong effects of simple plans », American Psychologist, 1999 : la force des plans « si… alors », c’est-à-dire des moyens pris pour objectif.
- Edwin A. Locke et Gary P. Latham, « Building a Practically Useful Theory of Goal Setting and Task Motivation: A 35-Year Odyssey », American Psychologist, 2002 : le contrepoint, l’objectif précis et difficile comme moteur de performance.
- Lisa D. Ordóñez, Maurice E. Schweitzer, Adam D. Galinsky et Max H. Bazerman, « Goals Gone Wild: The Systematic Side Effects of Overprescribing Goal Setting », Academy of Management Perspectives, 2009 : quand l’objectif chiffré rend l’organisation malade.
- James Clear, Atomic Habits, Avery, 2018 : les systèmes plutôt que les buts, version manuel pratique.
- Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 71 : le port et le vent.
- 3114, numéro national de prévention du suicide : gratuit, joignable 24 h/24 et 7 j/7 partout en France, depuis le 1er octobre 2021.
Première publication : LinkedIn et la web-TV de bascunana.com, 9 février 2020. Texte relu et augmenté en octobre 2026. · La publication d’origine sur LinkedIn ↗
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