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Est-il éthique de porter sur la place publique numérique ce que l’on tient pour un manquement éthique ?

Je me suis posé la question après l’avoir fait. Une histoire m’avait heurté : une personne, salariée d’une grande marque, avait usé de son influence pour me priver d’un revenu, par dépit, et travaillait à ruiner ma crédibilité dans des conversations privées. J’ai exposé l’affaire, en cas d’école. On m’a félicité, on m’a traité de cruel, et l’on m’a surtout écrit que je trahissais les valeurs éthiques que je défends.

Voilà le paradoxe qui me fascine. Les uns invoquent l’éthique pour justifier un débat utile ; les autres l’invoquent pour exiger que ce débat n’ait jamais lieu en public. Peut-on croire à la nécessité d’une réflexion éthique sans jamais l’exercer devant témoins ?

Ma réponse tient en un critère. Exposer quelqu’un ne serait contraire à ma doctrine que si je l’empêchais de répondre. Le tribun d’un grand média qui, dans les années 1970, brisait une carrière sans droit de réplique commettait une faute ; l’écrit numérique, où chacun peut répondre sans filtre et sur-le-champ, change la nature du geste.

Kant l’avait vu : le marchand qui sert loyalement ses clients le fait souvent par intérêt, et sa conduite, correcte, n’a pour autant aucune valeur morale. L’e-réputation fonctionne de la même façon. Elle produit de la légalité, faute de morale ; c’est déjà beaucoup, parce que dans la société holoptique où nous vivons désormais, les petites brimades, les jeux d’influence et les mesquineries de couloir laissent des traces.

La transparence forcée ne rendra personne vertueux ; elle rend seulement la mesquinerie plus coûteuse.

La version longue

Le sujet le plus puissant, et le plus indigent

Est-il éthique de porter sur les médias sociaux ce que l’on estime être un manquement éthique ? La question mérite qu’on s’y arrête, parce que tout le monde parle volontiers d’éthique, et que dans l’écosystème B2B c’est à la fois l’un des sujets les plus puissants et l’un des plus indigents.

L’un des plus puissants, d’abord. Il est nécessaire et vertueux. Il légitime celui qui l’assume, car parler d’éthique en entreprise oblige à prendre de la hauteur sur ses processus, et à chercher le lien entre la vertu et les bénéfices de l’activité. Il est, enfin, économiquement viable : non, il n’est pas sale d’évoquer le lien entre éthique et performance collective. André Comte-Sponville a beau rappeler, avec le talent qu’on lui connaît, que l’économie n’est pas morale et qu’une entreprise n’a pas de morale, seuls les individus en ayant une ; la distinction des ordres est juste, l’ironie qu’elle autorise sur toute « éthique des affaires » l’est beaucoup moins.

L’un des plus indigents, ensuite. N’importe qui peut s’en emparer pour afficher de nobles aspirations ; quelques traits d’esprit suffisent à tourner en dérision quiconque s’en réclame en entreprise ; le sujet paraît abstrait à des gens qui veulent du concret, et l’éthique ne répond pas à leurs attentes immédiates. Surtout, chacun en a sa définition populaire, et il faut bien déplorer que si peu de gens s’y soient vraiment intéressés depuis l’année du bac.

Un sujet profond, traité au comptoir

Je ne m’en offusque pas : je ne suis pas un ayatollah de la question, juste un homme intrigué. Je souligne seulement ceci. Dans une discussion sérieuse ou une conférence qui relie éthique et business (j’en ai fait les frais la semaine dernière encore), pour un intervenant calé sur le sujet, vous en aurez dix qui le tourneront au grotesque.

Pour un esprit nourri de Spinoza, qui récuse le libre arbitre au nom des déterminismes mais cherche la béatitude dans une philosophie pratique ; pour un autre ouvert à Kant, à la bonne volonté, à la pureté des intentions, à la distinction entre agir conformément au devoir et agir par devoir ; pour un troisième stimulé par Sartre et les existentialistes, pour qui l’homme est liberté et se définit par ses actes ; pour ne citer que ces courants, féconds jusque dans la conduite d’une vie et d’une activité professionnelle, neuf autres vous serviront une petite définition de l’éthique plus proche de la bonne morale de Madame Michu.

Tout fout le camp, oui, je sais.

Mais l’effort en vaut la peine, pardi, et ce n’est pas pour donner des leçons. Je ne cite pas les philosophes par snobisme : je vis avec mon temps en puisant dans nos racines culturelles vingt-cinq siècles d’outillage intellectuel, qui fondent nos valeurs les plus profondes et éclairent ma propre pensée. Je l’assume donc : l’éthique est devenue, en soi, un thème indigent dans nos conversations entre gens d’apparence cultivée, qui affichent pourtant les exigences intellectuelles de producteurs de contenus censés faire sens.

Quand j’en parle, je ne cherche pas à me montrer professoral. Je cherche plutôt à mesurer ma propre ignorance à l’aune de ceux qui pourraient corriger mes lacunes : j’ai soif d’apprendre, et de compléter les concepts qui me permettraient d’aspirer à une vie plus saine, collectivement si possible, avec ceux qui veulent bien partager ces valeurs.

Ah, l’ignorance. C’est elle qui rend le sujet effrayant. On a oublié ses fondements philosophiques ; et tout ce qui sonne un peu intello, dans une culture que le culte sacro-saint de la brièveté en ligne rend chaque jour plus médiocre, fait craindre la moquerie.

L’autre raison de la peur, c’est l’exigence de cohérence, et elle engage. Il faut assumer ce qu’on annonce, établir une relation claire entre ce qu’on prétend être le socle de ses valeurs et ce qu’on en fait au quotidien. Car enfin, je vous le demande : à quoi bon parler d’éthique si c’est pour rester dans le vague ? Si c’est pour occulter ce qui se passe réellement dans la vie de l’entreprise ?

La question qui m’a été posée

Une très bonne question m’est venue, que je soumets ici : doit-on exploiter la caisse de résonance des réseaux sociaux pour livrer au grand jour ce que l’on estime être un manquement éthique ?

J’en fais actuellement les frais. Une histoire m’a heurté ; je l’ai exposée. Les ressorts en étaient complexes à expliciter, j’ai essayé. L’exposé fut laborieux, mêlé, je l’avoue, d’une souffrance réelle et d’émotions négatives (les miennes). J’ai rassemblé ceux qui étaient en phase avec moi. Je me suis fait des ennemis. Ou j’ai tout simplement perdu des amis, au sens que les médias sociaux donnent à ce mot.

Dans la foulée, quelqu’un a établi un lien un peu facile entre éthique et spam, ramenant le sujet à l’anecdote d’une maladresse informatique. C’est pire que le point Godwin, parce que plus difficile à reprocher : on sort le mot « éthique » à tort et à travers, juste pour vous prendre en défaut. Le terme est devenu le parfait levier de la malhonnêteté intellectuelle.

Révéler ce qui est caché

Si j’ai été aussi clivant en m’exposant ainsi, c’est pour les raisons évoquées plus haut : l’ignorance de ce qu’implique l’éthique dans la conduite des affaires, et le refus de devenir moi-même sujet à caution sur le terrain de la cohérence. J’estime avoir pris le risque de rendre visibles des exactions subtiles, jusqu’ici invisibles : un cynisme banalisé dans lequel les gros piétinent les petits, du moins à travers certains salariés (heureusement rares, et non représentatifs de leur maison) habitués à se draper dans un dédain parfois arrogant pour quiconque n’appartient pas au sérail.

Et soudain, avec la révélation, tout change. Le monde numérique fabrique industriellement de la transparence forcée. Même un « petit » (entendez : un agent économique indépendant, qui invente sa raison d’être sans emprunter le pouvoir d’intimidation que lui conférerait une marque) peut déstabiliser un « gros » (entendez : n’importe quel ressortissant qui se croyait protégé dans la tour d’ivoire de sa multinationale).

On m’a reproché d’être cruel : d’avoir exposé au grand jour, et nommément, la personne que j’estimais avoir été inélégante. Je deviens alors le méchant. D’autres, au contraire, m’ont encouragé, et même félicité. Le cœur a ses raisons, disait Pascal ; chacun, ici, avait les siennes, que la raison ignore.

Le plus déroutant reste ceci : en transformant en cas d’école ce que je tiens pour une preuve d’arrogance contre-productive, je me suis vu écrire que je contredisais les valeurs éthiques que je défends.

Le paradoxe du débat rendu visible

La question demeure. S’engager pour l’éthique doit-il n’être qu’une abstraction de discours ? Doit-on protéger de tout retour critique visible ceux que l’on estime avoir manqué au devoir le plus élémentaire de la morale ?

En m’exposant, j’ai provoqué le débat ; il était donc facile aux intéressés de me donner tort, réciprocité oblige. Ce qui m’a frappé, c’est le paradoxe qui oppose deux visions. J’invoque l’éthique pour justifier un débat utile ; d’autres l’invoquent pour justifier que ce débat n’ait surtout pas lieu en public.

Voilà ce qui me fascine : peut-on croire à la nécessité d’une réflexion éthique sans jamais l’exercer dans l’espace public, a fortiori numérique ? Doit-on s’interdire de rendre tangible le cheminement de sa pensée et les actes qui l’ont provoqué ? Doit-on dissimuler le débat au prétexte qu’on risque de se tromper, et donc de blesser publiquement à tort ?

L’avis qui n’engage que moi est le suivant. Dès lors que l’on n’empêche pas l’autre de répondre (c’est la définition même du débat), et que l’écrit permet de « s’entendre parler » sans être interrompu, ni pris en otage par les mécanismes de la démocratie-spectacle, ni limité par le temps d’antenne, alors TOUT débat devrait être possible. J’irai plus loin : sans craindre de le mener nominativement.

L’attaque comme occasion

Cela vaut dans les deux sens, rassurez-vous. J’ai moi-même été vertement attaqué, tourné en bourrique sur un tout autre sujet, et je ne m’en suis pas plaint. Je ne me suis pas plaint de l’attaque en soi : je me suis justifié. Mon contradicteur m’a laissé m’expliquer dans son propre fil de discussion.

Ce fut même une chance. S’il n’avait pas pris soin de m’attaquer, je n’aurais pas eu l’occasion de me défendre, de recadrer selon mes convictions, et d’éclairer peut-être d’autres personnes qui n’avaient pas exprimé leur désaccord. En faisant passer mon erreur du non-dit à la place publique, il m’a offert la possibilité de faire mon mea culpa tout en circonscrivant raisonnablement la portée réelle de ma faute. Étrangement, la théâtralisation est l’occasion de dédramatiser.

Je déplore donc sincèrement le chantage intellectuel qu’expriment, en sourdine, les partisans de la discrétion : « Si tu oses porter dans l’espace public numérique un débat qui nomme des personnes, tu prouves ta mauvaise éthique. » Je m’inscris en faux. Ce geste ne serait contraire à ma doctrine que si j’empêchais l’autre de me répondre ; si j’étais, par exemple, le tribun d’un grand média des années 1970, usant de sa visibilité écrasante pour briser une carrière sans droit de réplique. Aujourd’hui, que je m’exprime sur lemonde.fr ou sur bascunana.com, ceux que je somme de s’expliquer peuvent me répondre sans filtre, et immédiatement.

« Ne lave pas ton linge sale en public »

On me rétorque aussi, sur le même mode culpabilisant : « Ne lave pas ton linge sale en public. » Certes. Il est des combats que je garde intimes, entièrement privés. Mais j’en médiatise certains, par souci de transparence, et pour deux raisons.

La première : saper méthodiquement certaines positions dominantes, notamment celles que portent indirectement des marques de premier plan à travers quelques-uns de leurs salariés, qui usent de ce prestige (je le répète, ils ne sont pas représentatifs ; ils n’en sont pas moins nuisibles). La seconde : les contraindre à réduire ce potentiel de nuisance, en leur faisant savoir qu’il existe désormais un équilibre de la terreur. J’assume l’expression, empruntée au vocabulaire de la dissuasion.

Dans mon histoire récente, une personne m’a privé d’un revenu, par dépit, en usant de son influence pour m’écarter. Il est salutaire, pour l’écosystème des consultants et des petits acteurs que je connais et que je côtoie, qu’ils sachent qu’ils ne sont plus seuls, ni désemparés. Je transforme les intrigues dissimulées en simples cas d’école, le temps d’une micro-inflammation médiatique de deux heures, pour confronter l’intéressée à sa propre mesquinerie.

J’y suis d’ailleurs contraint pour une raison simple : dans la manipulation cachée, cette personne exploitait mon ignorance des connexions qu’elle sapait, tout en se faisant passer pour une victime. Or depuis que j’ai publié notre différend sous forme de cas d’école, plusieurs personnes m’ont fait savoir qu’elle œuvrait, avec insistance, à casser ma crédibilité dans des conversations privées ; et il lui est désormais beaucoup plus difficile de continuer, puisque notre conflit est officiel, documenté, à portée de Google. Quoi qu’elle dise pour mettre à mal ma réputation, mon entourage professionnel lira ses propos à l’aune d’une brouille connue de tous. Ma version est sur la table. Elle équilibre la sienne, et peut-être l’annule.

Assumer le discours éthique, c’est s’exposer

Assumer un réel engagement pour l’éthique, c’est donc prêter le flanc au débat : l’éthique ne doit pas rester un sujet abstrait, passionnant en cercle fermé, indigent dès qu’on le récupère. Elle se joue désormais à l’échelle de la médiatisation, et cette échelle ne rendra pas les gens meilleurs. Elle les contraindra, du moins, à mieux se conduire.

Rappelez-vous Kant. Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, il prend l’exemple du marchand qui ne surfait pas ses prix devant un client inexpérimenté : il agit conformément au devoir, mais par intérêt, parce que l’honnêteté sert son commerce ; sa conduite est correcte, elle n’a aucune valeur morale. Tous les contrats que nous signons se réfèrent à la légalité, non à la moralité. La légalité, pourtant, s’inspire de la morale. L’e-réputation est une chose oppressante, c’est le moins qu’on puisse dire ; elle procède néanmoins, de loin, d’une source morale. Elle produit de la légalité, et c’est déjà beaucoup.

Dans la zone floue des comportements d’affaires empiriquement border line, quantité de petites actions, de jeux de pouvoir, de trafics d’influence, voire de brimades cruelles, étaient trop subtils pour être mis au jour.

C’est en train de changer.

Le formalisme moral de Kant repose sur une idée très simple : dans mes actions, est-ce que j’applique une règle qui pourrait valoir pour tous ? « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. » Et ailleurs : « Une action accomplie par devoir tire sa valeur morale non pas du but qui doit être atteint par elle, mais de la maxime d’après laquelle elle est décidée. »

Je me suis sincèrement posé la question. En prenant le risque d’exposer ma brouille, me suis-je référé à une maxime susceptible d’être universalisée, digne d’être reprise par mes pairs ? Celle-ci : tout manquement peut être porté devant le public, pourvu que celui qu’on met en cause puisse y répondre à armes égales.

Oui.

Vivre dans la société holoptique

Je ne suis ni pour ni contre la société holoptique, ce monde où, selon la notion qu’emploie Jean-François Noubel dans ses travaux sur l’intelligence collective, chaque participant perçoit le tout dont il fait partie. Je sais seulement que j’y vis. Plus le choix. Les autres aussi : amis, ennemis, indifférents.

Elle porte par excellence l’exigence d’universalité propre à l’éthique. Mon cas particulier, même s’il ne touche que trois personnes en plus de mon cercle privé, peut inspirer des solutions ; et sa traçabilité impose des limites aux puissants. Orwell avait imaginé l’œil unique du pouvoir braqué sur chacun ; le réseau retourne la lunette. Les chercheurs ont un mot pour cela, la sousveillance : la surveillance exercée d’en bas.

Little brother is now watching BIG brother.

Post-scriptum, octobre 2026. Le critère tient toujours : on peut tout porter devant le public, pourvu que l’autre puisse répondre. Dix ans plus tard, c’est la seconde moitié de la phrase qui inquiète. La réciprocité que je croyais garantie par l’écrit dépend désormais d’algorithmes qui décident, seuls et sans appel, qui sera entendu ; le droit de réponse existe toujours, son audience n’est plus garantie à personne. Little brother regarde encore. Mais quelqu’un, au-dessus de lui, règle la lumière.

Sources et références

  • Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785, traduction de Victor Delbos : première section pour le marchand honnête par intérêt, deuxième section pour l’impératif catégorique.
  • André Comte-Sponville, Le capitalisme est-il moral ?, Albin Michel, 2004 : la distinction des ordres, et la thèse selon laquelle seuls les individus ont une morale.
  • Baruch Spinoza, Éthique, publication posthume, 1677.
  • Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Nagel, 1946 : la liberté radicale, et l’homme défini par ses actes.
  • Blaise Pascal, Pensées : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »
  • George Orwell, 1984, 1949 : Big Brother, l’œil du pouvoir, que le réseau prétend retourner.
  • Jean-François Noubel, Intelligence collective, la révolution invisible, texte diffusé en ligne (The Transitioner) : la notion d’holoptisme.
  • Steve Mann, Jason Nolan et Barry Wellman, article fondateur sur la sousveillance, Surveillance & Society, vol. 1, n° 3, 2003 : la surveillance retournée, vue d’en bas.

Première publication : LinkedIn et les web-TV de Webcastory (bascunana.com, cafeine.tv, techtoc.tv), 11 décembre 2016. Texte relu et augmenté en octobre 2026. · L’article d’origine sur LinkedIn ↗