Chère petite grand-mère,
Quand je n’étais qu’un petit bout maladivement timide, tu étais là pour moi à la sortie de la maternelle ; tu me regardais à travers les barreaux de la grille pour que je ne panique pas au milieu des autres enfants, et il me suffisait de chercher ton visage pour que le monde cesse de tanguer.
Quand je ne pouvais plus parler à personne, par excès de mauvais caractère, je venais te voir ; dans la quiétude de ta petite cuisine, une Antésite, quelques mots échangés en regardant le parking d’en face, et je repartais serein, sans que tu m’aies fait la moindre leçon. Je sais aujourd’hui que c’était la plus haute des pédagogies : celle qui consiste à être là, et à attendre.
Quand j’ai besoin de me rappeler à quelle femme j’ai dit « je t’aime » pour la première fois, c’est ton sourire qui me revient : ce jour où, dans ton salon, je t’ai marmonné un « mémé, je t’aime » qui m’a valu d’être tenu au moins une demi-heure dans tes bras comblés.
Quand je pense à la famille, c’est dans ton minuscule salon que je les revois tous, entassés et réconciliés pour l’incontournable réunion du dimanche, reliés par l’amour rassurant qu’ils te portaient. On y venait avec ses querelles, on en repartait sans, et personne ne savait très bien comment tu t’y prenais.
Quand j’essaie de me figurer une vie réussie, c’est à ton bonheur que je pense : celui d’être entourée de tes enfants et de tes petits-enfants, ton sourire, ta joie sans la moindre arrière-pensée. Il ne t’en fallait pas davantage, et c’était déjà tout.
Quand je pense à la bêtise et à la violence du monde, je regrette que tant de gens n’aient pas été élevés au contact de tes embrassades profondes et franches, de tes bisous bruyants et pleins de tendresse. Si tu avais eu cent vies pour en faire profiter d’autres enfants perdus, je suis certain qu’il y aurait dans ce monde plus d’écoute, plus de cœur et plus de bon sens.
On croit que les grands-mères n’enseignent rien, parce qu’elles ne font pas de discours. Elles enseignent l’essentiel, qui ne s’apprend dans aucun livre : qu’on peut être aimé sans condition, et que cela oblige.
L’amour d’une grand-mère est une graine déposée dans le cœur d’un enfant ; ce n’est que bien plus tard, devenu adulte, qu’on découvre les beaux fruits qu’elle a donnés.
Merci, mémé.
Première publication : bascunana.com, 18 janvier 2009. Texte relu et augmenté en octobre 2026.
Ne likez pas. Commentez : je réponds à chacun.