Frank et April Wheeler ont tout pour être heureux, selon les critères de 1955 : une maison blanche dans une banlieue verdoyante du Connecticut, deux enfants, un emploi sûr pour lui, un foyer impeccable pour elle. Ils se sont pourtant juré de ne jamais ressembler à leurs voisins. Un soir, April propose de tout quitter pour Paris : elle y ferait vivre la famille, pendant que Frank chercherait enfin ce qu’il veut faire de sa vie. Les Noces rebelles, que Sam Mendes a tiré du roman de Richard Yates, raconte comment ce rêve s’effrite, et comment deux êtres qui s’aiment cessent, mot après mot, de se comprendre.
J’en suis sorti pensif et bouleversé. J’en parle après tout le monde, six semaines après la sortie, sans avoir lu une seule critique : un vrai has been. Mais ce film touche à quelque chose d’intemporel. Il montre une société délivrée de l’insécurité première (la survie, le froid, la faim) qui invente des vices d’un genre nouveau, lesquels ne sont que des vertus poussées au bout de leur logique. La prudence y tourne à la résignation, et la réussite à la cage. Chesterton disait du monde moderne qu’il était plein de vertus devenues folles ; la banlieue des Wheeler en est la vitrine.
Au cœur du désastre, il y a l’incommunicabilité entre l’homme et la femme : cette tragédie de l’incompréhension mutuelle qui survient un jour ou l’autre, même chez ceux qui se vantent, à chaque dîner, de former un couple où règnent l’écoute et l’harmonie. Le film la prend au sérieux, sans la caricaturer, et c’est plus rare qu’on ne croit.
Pour une fois, j’ai abdiqué toute attitude critique. Je n’ai pas jugé ; j’ai fait taire le cynisme qui me sert d’ordinaire à masquer mon trouble, et je me suis livré tout entier aux abîmes que ce film nous oblige à regarder en face. Et ça m’a bouleversé, le temps d’une séance.
Puis la course au bonheur a repris, et elle a remis de l’ordre dans tout ça.
La version longue
Un film vu après tout le monde
Sam Mendes a réalisé un très beau film, qui m’a laissé pensif et bouleversé. J’en parle après tout le monde, six semaines après sa sortie, sans avoir lu la moindre critique faute de temps : je suis un vrai has been dans l’âme, cela va sans dire. Ceux qui me lisent percevront pourtant le caractère intemporel, universel, de cette illumination cinématographique, forcément discutable, et influencée par le prisme de mon vécu et de ma subjectivité nombriliste.
Les Noces rebelles (Revolutionary Road, sorti en France le 21 janvier 2009) adapte le roman que Richard Yates publia en 1961, et que les lecteurs français connaissent sous le titre de La Fenêtre panoramique. Nous sommes en 1955, dans une banlieue résidentielle du Connecticut. Frank et April Wheeler (Leonardo DiCaprio et Kate Winslet) ont tout pour être heureux selon les critères de l’époque : la maison, la pelouse, deux enfants, un emploi de bureau à New York pour lui, le foyer pour elle, qui rêvait d’être actrice. Ils se sont pourtant juré de ne jamais ressembler à leurs voisins. Un soir, April propose de tout quitter pour Paris, où elle ferait vivre la famille pendant que Frank chercherait enfin ce qu’il veut faire de sa vie. Le film raconte comment ce projet s’effrite, et le couple avec lui.
Un thème qui m’obsède
Je le ruminais depuis longtemps. Je ne voulais pas m’en tenir à la version qu’en donne Éric Zemmour dans Le Premier Sexe ; j’avais besoin d’une vision artistique complémentaire, et plus facile à m’approprier. Un film réussi, par exemple, qui me serve d’alibi pour me prononcer sur ce thème qui est, à mes yeux, juste après le malaise écologique et la crise mondiale, l’un des problèmes existentiels sur lesquels il est urgent que l’humanité fasse son autocritique : l’interminable et protéiforme guerre des sexes.
Des vertus devenues folles
À force de s’infliger la rigidité vertueuse et le consumérisme policé, notre monde, apparemment affranchi des affres de l’insécurité première (la survie élémentaire), engendre de nouvelles formes de vices ; et ces vices-là sont des vertus poussées jusqu’à leur extrême logique. Chesterton l’avait vu dès 1908, dans Orthodoxie : « Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. » Elles sont devenues folles, ajoutait-il, parce qu’on les a isolées les unes des autres, et qu’elles errent seules.
Le film en dresse l’inventaire avec une précision clinique. L’instinct maternel, gangrené par l’ennui, devient un carcan castrateur sous prétexte de bonnes mœurs. Les bien-pensants, à force de gravir les échelons de l’ambition, n’atteignent que les sommets de la vacuité et de la désespérance. Les époux, dévirilisés dans une société aseptisée qui prône l’harmonie mais n’en promeut que l’apparence, se heurtent à l’inanité de leurs vaines « réussites ». Les épouses, contrariées dans leurs aspirations, n’ont d’autre exutoire qu’une forme modernisée du bovarysme, ce pouvoir que le philosophe Jules de Gaultier prêtait à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est : le besoin de changer leur mari dès les premiers malentendus, besoin le plus souvent condamné à une fin de non-recevoir, et terreau de l’adultère, de part et d’autre, quand l’insatisfaction devient chronique.
Une partition juste
Le roman et l’époque ne peuvent avoir été choisis qu’avec un réel discernement, et j’en sais modestement gré à Sam Mendes, du fin fond de mon blog égotiste que personne ne lit en dehors du minuscule cercle de ceux que je kiffe. Pour une fois, pourtant, je voudrais TANT avoir davantage de lecteurs, pour partager l’importance cruciale de ce thème pour nous tous.
Ce film sonne juste. Certes, comme tout propos littéraire, il tend aux excès de l’hyperbole pour incarner son récit et remuer nos consciences (encore que tout le monde connaisse au moins quelqu’un qui connaît quelqu’un qui a vécu ce genre de drame). Mais c’est exactement la dose qu’il fallait pour écrire cette partition sur les affres d’un couple en perdition ; une partition qui ressemble d’ailleurs bien davantage à un manifeste sur le drame de l’incommunicabilité entre les hommes et les femmes.
Mendes n’en est pas à son coup d’essai : American Beauty, dix ans plus tôt, disséquait déjà la banlieue américaine et ses pelouses trop bien tondues. Mais là où American Beauty ricanait, Les Noces rebelles ne ricane plus. Il regarde, et il laisse le spectateur seul avec ce qu’il voit.
Ce qui me fascine
Cette partition fait écho à mes propres réflexions, parce que plusieurs choses me fascinent depuis longtemps.
D’abord, cette inévitable tragédie de l’incompréhension mutuelle, qui survient toujours un jour ou l’autre, même chez ceux qui se vantent à chaque occasion mondaine de former un couple où règnent l’écoute et l’harmonie ; tragédie plus absurde et plus douloureuse encore dans un couple tiraillé entre ses désirs contradictoires et ses inévitables petites lâchetés quotidiennes.
Ensuite, ce lent processus d’uniformisation des sexes, qui passe par une progressive masculinisation de la femme et par l’inéluctable dévirilisation des derniers hommes.
Puis notre aliénation, dont nous sommes vaguement complices, dans un monde dominé par le carriérisme, absorbés que nous sommes par la course vers un stéréotype de bonheur qui agit comme un diktat, presque totalitaire. Le thème est usé, et tant d’essayistes l’ont décrit : Alain Ehrenberg l’a nommé Le Culte de la performance ; Pascal Bruckner a fait, dans L’Euphorie perpétuelle, le procès de notre « devoir de bonheur ». Lectures urgentes, en tout cas. Nietzsche, déjà, prêtait aux derniers hommes de son Zarathoustra ce mot terrible : « Nous avons inventé le bonheur » ; et ils clignaient de l’œil.
Encore, les contradictions bruyantes d’une société qui relègue au rang du plus inavouable des tabous la détresse et la désespérance, tout en offrant une couverture médiatique excessive, voire intellectuelle (ce qui me semble plus alarmant encore), à de faux débats victimaires, au milieu desquels les vraies causes à défendre se confondent et disparaissent.
Enfin, le règne de la médiocrité, dont les élites du bien-pensant (souvent cousin du quant-à-soi) sont les agents de conformité : hyperactifs, ultra-attentifs à réprimer le sentiment au profit du ressentiment, et plus pervers, à leur manière feutrée, que les inquisitions d’autrefois ne furent cruelles.
Et non, je ne m’égare pas : ces réflexions sont toutes présentes dans ce scénario, d’autant plus courageux, et mûr, qu’il ose les aborder au sujet d’une Amérique en pente douce vers une époque de spasmes existentiels et d’autocritique salutaire.
Le temps d’une séance
Pour une fois, j’ai abdiqué toute attitude critique, tout mécontentement salvateur, et toute lâcheté intellectuelle aussi, en acceptant de me livrer tout entier aux abîmes que ce film nous propose de regarder en face. J’ai mis de côté mes penchants d’insatisfait chronique. Je n’ai pas jugé. J’ai absorbé toute l’histoire en faisant taire les voix de la critique et du cynisme, quand elles servent à masquer mon trouble. J’ai vraiment joué le jeu, ce que la mise en scène rend particulièrement possible, voire gratifiant.
Et ça m’a bouleversé.
Le temps d’une séance, juste avant de reprendre la course au bonheur, qui va remettre de l’ordre dans tout ça.
Je vous conseille d’essayer.
Post-scriptum, octobre 2026. Je relis ce billet avec tendresse, et avec un peu de gêne. Tendresse pour l’élan : j’avais raison de prendre ce film au sérieux, et le roman de Yates, finaliste du National Book Award en 1962, n’a cessé depuis d’être redécouvert. Gêne pour une partie du diagnostic. J’y lisais une « uniformisation des sexes » ; je vois mieux aujourd’hui que le film montre presque l’inverse : des rôles assignés avec une rigidité implacable, l’homme au bureau, la femme à la maison, et une April qui étouffe la première, parce qu’on ne lui laisse d’autre scène que sa cuisine. Si les Wheeler ne se comprennent plus, c’est moins parce que les sexes se ressemblent trop que parce que chacun est enfermé dans le sien. Quant au mot de « dévirilisation », il a pris depuis une charge militante qui brouille le propos ; je parlerais plutôt, aujourd’hui, de conformisme. Reste l’essentiel, qui n’a pas pris une ride : le bonheur fabriqué en série est un poison lent, et il tue d’abord ceux qui y croient le moins.
Tu veux aller plus loin ?
Sources et références 1 min →Sources et références
- Sam Mendes, Les Noces rebelles (Revolutionary Road), 2008, sorti en France le 21 janvier 2009, avec Leonardo DiCaprio et Kate Winslet.
- Richard Yates, La Fenêtre panoramique (Revolutionary Road, 1961), traduit par Robert Latour, Robert Laffont, collection Pavillons, 2005 : le roman, plus cruel encore que le film.
- G. K. Chesterton, Orthodoxie, 1908, chapitre III (« The Suicide of Thought ») : le monde moderne et ses vertus devenues folles.
- Jules de Gaultier, Le Bovarysme, Mercure de France, 1902 : le pouvoir de se concevoir autre qu’on n’est, ou la maladie d’Emma élevée au rang de concept.
- Alain Ehrenberg, Le Culte de la performance, Calmann-Lévy, 1991 : la réussite devenue injonction.
- Pascal Bruckner, L’Euphorie perpétuelle. Essai sur le devoir de bonheur, Grasset, 2000 : le bonheur comme obligation sociale, et sa face d’ombre.
- Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, prologue : le portrait du « dernier homme », qui a inventé le bonheur et cligne de l’œil.
- Éric Zemmour, Le Premier Sexe, Denoël, 2006 : la thèse de la féminisation de la société, que ce billet refusait de prendre pour seule grille de lecture.
Première publication : le premier blog de bascunana.com, 7 mars 2009.
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