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Je vous préviens, moi, je suis un impertinent. Vous l’avez entendue, cette phrase, en ouverture d’une conférence ou d’une réunion. Elle annonce rarement une audace ; elle prépare presque toujours une brimade. Celui qui s’en pare a tout calculé : s’il a convaincu la salle qu’il n’est qu’un trublion sympathique, il s’épargne la réplique cinglante qu’appelleraient ses petites phrases. L’impertinence proclamée est une assurance tous risques. Elle permet de tirer sur plus faible que soi en récoltant les rires d’une audience qui aime voir souffrir.

La bienveillance subit le même sort, en plus suave. Le mot revient comme un disque rayé dans la bouche des apôtres de ce que j’appelle la « marquéthique », cette éthique de marque qui se proclame plus qu’elle ne se pratique : des entreprises harcèlent leurs prospects de relances automatisées et vous parlent de bienveillance entre deux messages. Plus le mot est répété, plus il devient suspect.

Les deux dévoiements ont la même racine : on garde le mot, on jette l’acte. Or l’impertinence a une noblesse que je refuse d’abandonner aux goujats. C’est celle de Diogène priant Alexandre de s’ôter de son soleil ; celle du Figaro de Beaumarchais, pour qui sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur. La bienveillance, de son côté, veut dire vouloir le bien d’autrui, et d’abord de celui qui ne peut rien pour nous.

D’où une règle, qui suffit à démasquer les imposteurs des deux bords : regardez dans quel sens le mot s’exerce. L’impertinence n’a de valeur que lorsqu’elle est risquée, et qu’elle vise plus puissant que soi. La bienveillance n’en a que lorsqu’elle répond à l’impertinence de plus fragile que soi. Inversez les sens, et vous obtenez la cour : la flatterie vers le haut, la férule vers le bas.

Le reste est de la politesse de façade, ou de l’impolitesse déguisée.

La version longue

Les marchés conversationnels et leurs bavards

Je consigne ici une réflexion sur les « marchés conversationnels », qui font beaucoup… converser les professionnels de la parlote marketing, dont je ne puis nier faire partie. Depuis que le Cluetrain Manifesto a posé, en 1999, que les marchés sont des conversations, les marques ont appris, lentement, qu’elles devaient dialoguer, et même s’investir avec authenticité dans le débat et la controverse, tant le refus de dialoguer est mauvais pour la confiance. Je défends cette idée depuis des années. Raison de plus pour m’agacer quand on détourne les mots du débat au profit de ce qui le tue.

Deux mots, en particulier, sont devenus des alibis : l’impertinence et la bienveillance. On les croirait opposés. Les défendre l’un et l’autre, contre ceux qui les galvaudent, relève pourtant d’un seul et même combat.

L’impertinence, alibi des goujats

L’impertinence est trop précieuse pour servir d’alibi aux sales cons. Précieuse face aux puissants, face aux patrons, face aux aînés, face à toute forme d’oppression, si subtile soit-elle, y compris dans les petites tyrannies des paroisses intellectuelles.

Or j’entends trop souvent des gens surexploiter la notion pour prévenir : Ah mais je vous préviens, moi, je suis un trublion, un impertinent. Ils n’ont fait qu’adopter la brimade inélégante. Cette manière de prévenir est aussi une façon assez pleutre de désamorcer les réactions à venir. Si je réussis, en amont de mes petites phrases, à convaincre mes interlocuteurs que je ne suis qu’un impertinent, je sème le doute salvateur qui m’évitera une réponse trop cinglante, voire un poing dans la figure. Car il y a quelque chose de sympathique dans l’impertinence, en affaires : on lui pardonne beaucoup, et les malins le savent.

J’ai assisté plus d’une fois à cette perversité déguisée en impertinence, qui sert de prétexte à distribuer des Scud en conférence, histoire de faire le malin. Ceux qui exploitent le mot le sacrifient à une connivence d’entrée de gamme avec des audiences vaguement émoustillées par le spectacle de la souffrance d’autrui. Le rire de la salle sert de caution ; la cible, elle, n’a pas le micro.

Dans le débat et la controverse, l’impertinence est pourtant un levier fondamental. Elle a sa place dans une éristique intellectuellement honnête (cet art de la dispute dont Schopenhauer a recensé les ruses, pour mieux nous apprendre à les déjouer), et elle nous préserve de l’ennui. Diogène, à Alexandre qui lui demandait ce qu’il pouvait faire pour lui, répondit de s’ôter de son soleil : voilà une impertinence, parce que l’homme du tonneau parlait au maître du monde. Beaumarchais en a donné la devise, par la bouche de Figaro : Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur. Mais quand on fait passer pour simple réflexe d’impertinence le recours à l’humiliation mondaine, plus le trait d’esprit est fin, plus il est pervers.

La bienveillance, disque rayé

L’abus du mot « bienveillance » est tout aussi exaspérant, surtout quand je le subis à répétition dans des conférences professionnelles, surexploité par des marques en mal de doctrine. C’est même plus dérangeant. Le terme revient comme un disque rayé dans la bouche des parangons de ce que j’appellerai la « marquéthique », et c’est précisément ce qui le rend suspect.

Le mot est beau, pourtant. Bene volens : celui qui veut le bien. Que devient-il quand l’entreprise qui le brandit harcèle littéralement ses prospects sur LinkedIn, au point d’exaspérer les acheteurs qu’elle prétend séduire ? Pas grand-chose. On le met au rancart, tout en continuant de l’afficher. La bienveillance en affaires est devenue l’un de ces termes qu’on vide de toute substance, et c’est pénible. Elle commence pourtant par ce truc élémentaire qu’on appelle la politesse : savoir dire merci, y compris à ceux dont on n’attend rien.

Une petite histoire, et sa morale

J’en ai fait l’expérience, à mes dépens. J’avais reçu sur mon plateau une personne qui faisait de la bienveillance son étendard, et qui venait présenter un livre. L’entretien fut aimable ; le remerciement ne vint jamais, la demande de promotion, si. Je me suis permis de le relever, par écrit, sans détour : petite impertinence, je l’admets, dont je ne prétends pas qu’elle fût un modèle de tact. La réponse a été de me la faire payer, en usant d’un ascendant hiérarchique pour mettre fin à une collaboration que j’entretenais, en toute confiance et avec de beaux résultats, avec un collègue plus jeune de cette personne. Puis est venu le dénigrement, dans un écosystème heureusement pas plus grand qu’un verre d’eau. Quel manque d’arguments. Je le dis avec bienveillance, et une très légère pointe… d’impertinence.

L’anecdote ne vaut que par sa morale, plus intéressante qu’elle. Au nom de la bienveillance, on m’a fait très cher payer mon impertinence. Les deux mots avaient changé de camp : la bienveillance protégeait le plus fort, l’impertinence était punie chez le plus faible. C’est l’ordre exact de la cour, où l’on flatte vers le haut et où l’on châtie vers le bas.

Voyez-vous, tout est là.

L’impertinence n’a de valeur que lorsqu’elle est risquée, et qu’elle s’adresse à plus puissant que soi.

La bienveillance n’a de valeur que lorsqu’elle répond à l’impertinence de plus fragile que soi.

À bon entendeur.

Post-scriptum, octobre 2026. Je ne changerais pas un mot à ces deux phrases de conclusion. Elles ont un ancêtre illustre. Dans les conférences qu’il consacra, à la fin de sa vie, à la parrêsia des Grecs, le franc-parler, Michel Foucault en dégage les traits : celui qui la pratique prend un risque, et il parle toujours depuis une position plus faible que celle de son interlocuteur ; la critique vient d’en bas et vise en haut. Mon impertinence de 2016 n’était pas autre chose, et j’en ai fait depuis mon nom de plume. Quant à la bienveillance, le mot a fini de s’user dans les séminaires de management. Il se porte d’autant mieux qu’on le prononce moins.

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Sources et références 1 min →

Sources et références

  • Rick Levine, Christopher Locke, Doc Searls, David Weinberger, The Cluetrain Manifesto, 1999 (en livre chez Perseus Books, 2000) : la première thèse, les marchés sont des conversations, et tout ce qu’elle exige des marques.
  • Arthur Schopenhauer, L’Art d’avoir toujours raison (Dialectique éristique), rédigé vers 1830 et publié après sa mort : l’inventaire des stratagèmes de la dispute, pour apprendre à les reconnaître.
  • Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, livre VI : Diogène le Cynique et Alexandre, la scène fondatrice de l’impertinence face au pouvoir.
  • Beaumarchais, La Folle Journée ou le Mariage de Figaro, 1784, acte V, scène 3 : le monologue de Figaro et la liberté de blâmer.
  • Michel Foucault, Fearless Speech, Semiotext(e), 2001 (conférences de Berkeley, 1983) ; en français Discours et vérité, Vrin, 2016 : la parrêsia, ses risques et son sens, du bas vers le haut.
  • Michel Foucault, Le Courage de la vérité, cours au Collège de France de 1984, Gallimard et Seuil, 2009 : le dernier cours, où le franc-parler devient une manière de vivre.

Première publication : la web-TV bascunana.com, cafeine.tv et techtoc.tv, 3 décembre 2016.