Aller au contenu
Sélectionner Une Page

Notre premier plateau de TechTocTv consacré à l’Entreprise 2.0 vient de recevoir une réponse de Vincent Berthelot, concise et bien affûtée, qui pose les questions fondamentales. Voici la mienne.

Il faut continuer à traiter ces sujets avec le mordant qui commençait tout juste à poindre lors de ces premiers plateaux, et qui, je l’espère, créera dans les prochains les mêmes frictions fécondes. Je m’efforcerai, d’une édition à l’autre, de mettre ces lignes de fracture en lumière, pour que chacun puisse se repérer entre les points de vue qui s’opposent, se complètent ou se rejoignent.

C’est la meilleure façon de montrer à quel point ce débat est vivant. La volatilité même de l’oral, qui est la loi du plateau de télévision, a quelque chose de rassurant pour les novices et les timorés : rien n’y est encore gravé dans le marbre des certitudes, et c’est tant mieux.

Car dès qu’on veut définir ces choses-là, la tentation orthodoxe guette : le dogme, la liste de contrôle, la doctrine maison qui rassure le comité de direction et ne change rien. Le but est exactement inverse : décoincer les blocages, franchir quelques rubicons, et cesser de faire de l’outil collaboratif une décision anxiogène pour des managers en proie au doute existentiel que résume une seule question : to control or not to control ?

Vincent a lâché le mot le plus important : énergie.

J’ai senti de belles énergies sur ce plateau, et elles m’ont rappelé ma toute première vision d’Internet, fleur bleue et si vivifiante, quand je n’étais qu’étudiant : l’impression que tout cela allait changer le monde, et en bien. Ce sont ces énergies-là qu’il faut entretenir et préserver, parce qu’elles s’épuisent plus vite qu’on ne le croit dans les réunions où l’on demande d’abord combien cela coûte, et ensuite qui sera responsable si cela échoue.

Ce que vous avez commencé à creuser, vous, les invités de ces premiers plateaux, va enfin pouvoir devenir de la théorie utile, c’est-à-dire de la théorie qui se laisse passer en pratique. Et puisqu’on parle de crise à tout propos depuis l’automne, qu’on me permette de rappeler l’étymologie du mot, qui est saisissante : en grec, krisis désigne le jugement, la décision ; le verbe krinein signifie séparer, trier, trancher. La crise est l’acte de trancher dans une situation confuse.

Les médecins hippocratiques le savaient : la crise est le moment où la maladie bascule, vers la guérison ou vers la mort. Elle n’est pas le mal ; elle est l’instant où le mal se décide.

On pense au tableau de Jean-Simon Berthélemy, Alexandre tranchant le nœud gordien. L’oracle avait promis l’empire de l’Asie à qui dénouerait le nœud du char de Gordias ; Alexandre, plutôt que de s’user les doigts sur un problème mal posé, l’a coupé d’un coup d’épée.

On confond trop souvent la crise avec la morosité, qui la précède bien plus qu’elle ne l’explique.

La morosité freine la décision ; la crise l’impose.

La morosité est dépressive ; krisis est une source d’énergie.

Reste à savoir si la crise est vraiment là. J’entends : celle qui nous forcera à changer, en prenant les décisions et en acceptant les changements qu’impose le nœud de nos contradictions, entreprise contre salarié, vie privée contre vie professionnelle, traçable contre volatil. Une fois cette question tranchée, il faudra reprendre le petit bout de la lorgnette et vérifier que les outils auront progressé aussi vite et aussi bien que nécessaire.

Mais chaque chose en son temps. D’abord, trancher.


Post-scriptum, octobre 2026. Le vocabulaire a vieilli : on ne dit plus guère « Entreprise 2.0 », expression qu’Andrew McAfee avait lancée en 2006. Le nœud, lui, n’a pas bougé ; il a seulement changé de nom. Hier le télétravail, aujourd’hui les agents d’intelligence artificielle, à qui l’on hésite à confier une tâche comme on hésitait en 2008 à confier un wiki à ses salariés. La question reste la même, et la réponse aussi : on ne dénoue pas la défiance par un règlement ; on la tranche par une décision, puis on en assume les conséquences.

Première publication : bascunana.com, 26 décembre 2008, en réponse à un billet de Vincent Berthelot sur notre premier plateau consacré à l’Entreprise 2.0. Texte relu et augmenté en octobre 2026.