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Les plateformes ont une manie : elles nous rangent. Champ « poste actuel », champ « compétences », champ « secteur » : le profil numérique est un formulaire, et nous y entrons de bonne grâce, persuadés d’étendre le domaine du moi quand nous le réduisons aux dimensions d’une fiche. Les anglophones disent time-boxed d’un planning borné ; nous voilà profile-boxed, lisses et digestes.

Le mot « saisie », d’ailleurs, ne ment pas : il appartient au vocabulaire des huissiers autant qu’à celui du clavier. Ces champs se saisissent de nous bien plus que nous ne saisissons ce qui se joue. Et l’algorithme achève le travail : il récompense le conforme, punit l’excès de caractère, et transforme nos humeurs en paramètres.

Je concède l’utilité d’un repère : il faut bien se faire connaître, et un nom de métier aide à être trouvé. Mais regardez une étiquette de près. Au supermarché comme sur un profil, elle sert à une chose : afficher un prix. Il faut se vendre, soit. Faut-il pour autant finir vendus ?

L’histoire nous donne d’autres raisons de nous méfier. Les Pays-Bas de 1941 disposaient de registres de population d’une précision redoutable ; l’occupant s’en est servi pour recenser, puis pour déporter. Le fichage le plus innocent n’attend que son mauvais usage.

Alors je préfère, à l’étiquette qui affirme et enferme, la voix qui questionne et surprend. Je revendique le droit de se contredire, que Baudelaire s’étonnait de ne pas voir figurer parmi les droits de l’homme. Et je propose que nous cessions de vouloir nous définir : dé-finissons-nous plutôt, et que le préfixe reprenne ses droits privatifs.

Il y a quelque chose de trop définitif dans toute définition.

La version longue

Tout est parti d’un article publié sur LinkedIn sous un titre qui promettait beaucoup : « Avoir une étiquette a-t-il un sens ? ». Le titre annonçait une ambition philosophique, presque un débat ; la réponse m’a paru un peu trop raisonnable à mon goût, et m’a laissé sur ma faim. J’ai donc prolongé.

Cioran, si ma mémoire est fidèle (je restitue l’idée sans guillemets, faute d’en avoir retrouvé la lettre), tenait qu’il n’est guère pire damnation que d’être catalogué : réduit à une étiquette.

Profilé, donc digeste

De façon générale, les réseaux, les médias sociaux et les plateformes ont cette fâcheuse tendance : ils nous contraignent dans des cases. Oui, j’enfonce une case ouverte. Restez avec moi pourtant : ce qui va sans dire vaut parfois qu’on le redise, et qu’on le creuse un peu. Le constat n’a rien de fantaisiste ; il est strictement technique.

Nous concédons une petite part de notre liberté. Nous ajustons un moi numérique, nous dépouillant symboliquement d’une partie de notre moi complexe pour devenir… digestes. Pour borner un budget ou un planning, les anglophones disent budget-boxed ou time-boxed ; nous voici profile-boxed, non sans une subtile docilité, et persuadés qu’il ne s’agit pas d’une privation mais d’une extension du domaine du moi (que Houellebecq me pardonne).

Nous obtempérons pour nous « marketer ». Le CV-profil, l’avez-vous remarqué, ne laisse guère de place à la fantaisie : nous avons tous le même. Le curriculum répond enfin à un standard universel, ce qui, à la réflexion, ressemble à un cauchemar orwellien, en tellement plus raffiné.

Je ne suis pas un rabat-joie pour autant (juste moins comestible). J’y adhère même en partie, à condition de ne pas abdiquer tout à fait ma complexité rugueuse, par opposition au condensé parfaitement lisse qu’affiche l’écran. Je veux bien être digeste, pourvu que m’appréhender vous cause quelques troubles… digestifs. Si le moi que j’affiche doit être comestible, je ne tiens certes pas à vous faire vomir ; mais j’aimerais qu’il vous fasse roter.

Cioran, encore, dont je comprends enfin la profondeur sous ce qui ressemblait à une provocation : « Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter. » La phrase est dans les Syllogismes de l’amertume, et elle dit exactement ce que je redoute : un monde de profils sans aspérité, où plus rien ne chante.

Car il y a, dans toute forme de snobisme, l’ambition (un rien hypocrite) de gommer ce qui dérange, de le rendre lisse, de le conformer à une indigente aspiration à la preuve sociale.

Le chic des recruteurs

Or toute plateforme traduit le goût de ses vrais bénéficiaires : les clients, chasseurs-cueilleurs-recruteurs, qui trouvent là l’expression d’un consensus virtuel auquel ils n’ont pas vraiment consenti, mais qui les arrange autant que celles et ceux qui s’y « markètent ». Un alignement tacite s’est opéré entre l’offre et la demande : d’un côté on consomme, de l’autre on produit des CV-profils lisses et bien bornés, ayant abdiqué toute imagination. Il existe un format à la mode du CV-profil type. L’ergonome est désormais aussi puissant que le trend-setter de la mode, en plus discret.

Au point (c’est un comble) qu’il faille apprendre à maîtriser les codes de « communication » de ces réseaux, c’est-à-dire les codes de cette négation de soi qu’on nous a vendue comme une manière de s’affirmer. Cela ne vous aura pas échappé : ce sont ces codes qui nous maîtrisent, et non l’inverse.

Drôle de paradoxe. Pour ex-ister (sortir de soi), nous bridons fort poliment, par égard pour autrui, l’expression complexe de notre droit à la contradiction ; nous acceptons d’iso-normer notre parcours dans un CV identique pour tous. Persuadés de n’adopter qu’une posture provisoire, puisque nous l’avons librement choisie (semble-t-il), nous étouffons une part de notre aspiration à la complexité. Autrement dit : nous renonçons à nous-mêmes pour exister.

Les champs de saisie

Les champs « de saisie » portent bien leur nom. L’expression, prémonitoire, déborde le clavier pour tomber, par homonymie, dans le vocabulaire des huissiers : ces champs se saisissent du champ des possibles. Ces cases ont pour vocation de nous empêcher de déborder. Elles nous saisissent, au sens propre, bien plus que nous n’avons saisi le fin mot de l’affaire.

Il y a donc bien une éthique de l’étiquette, puisqu’il y est question de la morale du choix et de la liberté. Je préfère toutefois une éthique nette à l’étiquette.

Tenez : même LinkedIn m’enferme quand je publie. La plateforme bornait alors mon inspiration à 1 300 caractères (pourquoi pas 1 500, 2 500 ou 5 000 ?). Ce sont eux qui décident de ce que vous aurez envie de lire, ce qui n’est guère flatteur pour votre capacité de concentration, ni pour ma liberté. « Vous avez dépassé la limite de caractères », me dit-on à chaque rédaction. Tiens donc. Du caractère, j’en ai pourtant encore, et bien plus que celui qu’on me prête avec tant de magnanimité (mille trois cents, au regard du coût marginal du caractère, c’est un peu mesquin).

Le dieu algorithme

Il y a plus. Pour avoir passé outre l’étroitesse du post et m’être rabattu sur les largesses de l’« article », me voici puni par le sacro-saint algorithme, qui, non content de dicter nos comportements, les transforme en équations qui diffusent à leur tour de pernicieuses brimades.

Je ne suis bientôt plus, à proprement parler, une personne : je suis un profil. Quand je suis actif en ligne, mes qualités, mes défauts, mes mots et mes aspirations deviennent des paramètres, repondérés selon une vision univoque du monde, celle de l’éditeur qui a conçu cette brillante mécanique de dépendance volontaire. La Boétie parlait de servitude volontaire ; nous en avons fait une interface.

Admettons l’étiquette

Admettons toutefois qu’il faille des étiquettes. Je vous le concède, je n’ai rien d’un ayatollah : il faut bien se vendre. Encore faut-il savoir en jouer pour ne pas s’y enfermer.

Le plus beau compliment qu’on m’ait fait à ce sujet : je serais, paraît-il, au vu de ma présence en ligne complexe et touffue, « difficile à situer ».

Ouf.

C’est tout à fait volontaire. Si je dois accepter une étiquette, ce sera celle de multipotentiel (le mot, venu de l’anglais multipotentialite, a été popularisé en 2015 par Emilie Wapnick). Je conçois que tant de bruit puisse passer pour un problème, une hérésie, voire une faute de goût ; c’est aussi un avantage, celui de la liberté qu’il procure.

L’étiquette peut être nécessaire dans un premier temps, pour créer un repère mnésique et social. Mais à force de nous laisser étiqueter, nous nous enfermons dans la dimension marchande de nos profils prêts-à-cataloguer, et trop de gens finissent par devenir l’ombre de leurs propres profils. Ce qui commence dans une intention louable (se rendre intelligible, être cohérent, incarner une aspiration) tourne à la rigidité, et nous interdit ce que seuls les poètes ont toujours assumé : nos errements, nos humeurs d’un jour à l’autre.

Baudelaire l’avait écrit en 1856, dans l’étude qui ouvre sa traduction des Histoires extraordinaires d’Edgar Poe : parmi les droits de l’homme que son siècle énumère si complaisamment, « deux assez importants ont été oubliés, qui sont le droit de se contredire et le droit de s’en aller ». Le premier suffit à mon propos. Or, le 11 juillet 2018, l’Assemblée nationale a refusé d’inscrire dans la Constitution une « charte du numérique » qui aurait consacré les droits fondamentaux des internautes, et que l’Internet Society soutenait par une pétition. On aimerait marier les deux suggestions : un droit constitutionnel à la contradiction numérique.

Sous l’étiquette, un prix

Car voilà. Sous l’étiquette, il y a généralement un produit. L’arborer, n’est-ce pas accepter à notre tour d’être à l’étalage, sous cellophane hygiénique ? Pire : l’étiquette annonce le plus souvent un tarif, même sans chiffres.

Avez-vous remarqué qu’aussi astucieuses soient les étiquettes qui garnissent les oripeaux storytellés de vos glorioles passées, elles ne servent, dans votre profil comme au supermarché, qu’à fixer le prix du produit ? N’êtes-vous donc qu’à vendre ? Et êtes-vous bien certains que ces étiquettes sont perçues au juste prix que vous espériez en secret ?

Il faut certes se vendre. Mais pour finir vendus ?

Je vous laisse choisir entre l’étiquette, qui affirme et enferme, et la VOIX, qui questionne et surprend (ou toute autre option perturbante de votre choix). Pour ma part, je milite pour le flou artistique d’une voix tonitruante et volontiers bordélique.

Ce que vous connaissez de moi sur LinkedIn n’est jamais, depuis des années, qu’une infime parcelle des sites, blogs et web-TV que je sème sur la Toile comme autant de fausses pistes, pour semer le trouble et agacer ceux qui voudraient me cerner. Tentative d’évasion bien incomplète, je l’avoue : si les profils préformatés m’emmerdent comme la pluie, je dois en dépendre en partie à titre professionnel. Je m’auto-étiquette chaque jour, référencement oblige (le SEO, pour Search Engine Optimization), et je lutte contre le syndrome de Stockholm en m’infligeant ici la rédaction d’un essai que personne ne lira, mais qui me maintient en qualité d’otage éveillé.

Le devoir de mémoire

Le tag est l’empreinte mémorielle du profil. Mais le devoir de mémoire, c’est un peu plus important.

Je pense aux Pays-Bas. Un fonctionnaire zélé, Jacob Lentz, y avait conçu des registres de population d’une précision redoutable ; sous l’occupation, il dote le pays d’une carte d’identité quasi infalsifiable, obligatoire à partir d’avril 1941 pour tout Néerlandais de quinze ans et plus. Par une ordonnance du 10 janvier 1941, l’occupant impose à toute personne juive de se déclarer : environ 160 000 personnes s’enregistrent, et leurs papiers reçoivent un « J ». On connaît la suite : quelque 102 000 Juifs néerlandais assassinés, soit les trois quarts de la population juive d’avant-guerre, une proportion exceptionnellement élevée parmi les pays occupés d’Europe de l’Ouest. Le journaliste Edwin Black a soutenu, en 2001, que les machines à cartes perforées Hollerith, fournies par l’entremise des filiales d’IBM, avaient servi à rationaliser cette comptabilité de la mort ; IBM conteste ses conclusions, et les historiens en discutent la portée. Le fond, lui, ne se discute pas : une administration exemplaire, des fichiers impeccables, et la méticulosité retournée en arme.

C’est en effet très pratique, le profiling standardisé.

Et ce n’est pas seulement de l’histoire. Le 13 juillet 2018, la veille de ces lignes, le président de Microsoft, Brad Smith, appelait les pouvoirs publics à réglementer la reconnaissance faciale, au nom des libertés. Quand le fabricant réclame lui-même le garde-fou, c’est que le ravin n’est pas loin.

Contre l’étiquette

Pour cette raison un peu godwinesque (pardon), et pour d’autres, plus ineffables et parfaitement impopulaires, je suis CONTRE l’étiquette, quelle qu’elle soit : cette étiquette qui consacre, au pire, le mutisme d’un stéréotype ; au mieux, le droit de n’être plus entendu que sur les sujets qui nous « définissent ».

Ah, ce verbe : définir. Autre avatar de l’étiquette et du catalogue, pardon, du « référentiel de compétences », qui, fort heureusement, ne parvient jamais à pressentir ni à synthétiser le talent.

Et si nous cessions de vouloir à tout prix nous définir ? Entre nous, chers lecteurs, il y a quelque chose de trop définitif dans toute définition. (Et puis, on ne sait jamais : retirez l’étiquette, et peut-être qu’un passant, comme dans les brocantes, vous en offrira un prix bien plus élevé que celui que vous escomptiez, simplement pour vous remercier d’avoir pu discuter.)

Je propose donc que l’on se dé-finisse : que le préfixe reprenne ses droits privatifs. Cessons de nous finir. Dé-finissons-nous, dés-achevons-nous. Définir est un terminus sémiologique, quand nous ne devrions être que potentialités. Que le préfixe s’assume, et nous prive même de l’obsession de tout finir. Brandissons notre non-finition, en pied-de-nez à notre finitude. Allons jusqu’à nous prétendre in-finis.

Fuck the étiquette.

Sources et références

  • Emil Cioran, Syllogismes de l’amertume, Gallimard, 1952 : l’aphorisme des rossignols, et tout un art de l’insolence brève.
  • Charles Baudelaire, « Edgar Poe, sa vie et ses œuvres », étude placée en tête des Histoires extraordinaires, 1856 : le passage sur « le droit de se contredire ».
  • George Orwell, 1984, 1949 : pour mesurer ce qu’un standard universel a de rassurant, et d’inquiétant.
  • Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire : la matrice de toute réflexion sur l’obéissance consentie.
  • Edwin Black, IBM et l’Holocauste, Robert Laffont, 2001 : une thèse forte, contestée par l’entreprise et discutée par les historiens ; à lire avec ces réserves.
  • Public Sénat, « Constitution : l’Assemblée rejette l’inscription d’une "charte du numérique" après un vif débat », 11 juillet 2018 : publicsenat.fr/actualites/politique/constitut…
  • Microsoft, « Facial recognition technology: The need for public regulation and corporate responsibility », 13 juillet 2018 : blogs.microsoft.com/on-the-issues/2018/07/13/…
  • Emilie Wapnick, « Why some of us don’t have one true calling », conférence TED, 2015 : l’acte de naissance médiatique des « multipotentiels ».
  • Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, Maurice Nadeau, 1994 : le titre auquel ce texte fait un clin d’œil, et un roman sur la marchandisation de soi.

Première publication : LinkedIn et les web-TV de Webcastory (bascunana.com, cafeine.tv, techtoc.tv), 14 juillet 2018. Texte relu et augmenté en octobre 2026. · La publication d’origine sur LinkedIn ↗