L’improvisation passe par la préparation. Et cela n’a rien de paradoxal.
Mark Twain l’avouait dès 1879, devant un parterre de vétérans à Chicago : il n’avait jamais pu faire un bon discours impromptu sans plusieurs heures pour le préparer. Tous ceux qui parlent en public, face à une salle ou face à une caméra, connaissent ce secret de polichinelle ; presque tous se trompent sur ce qu’il faut préparer.
Il ne s’agit jamais de répéter le texte, mot à mot, phrase après phrase. Il s’agit de travailler l’intention, le pourquoi. Je procède comme on tombe amoureux : j’applique au sujet la dynamique du désir, je le ressens, et je renonce aux sujets que je ne « sens » pas, parce qu’on ne triche pas longtemps avec le désir. Puis je fais mes gammes, des recherches, des lectures, des exemples, comme un musicien de jazz qui n’improvise jamais sans un vocabulaire patiemment acquis.
Ensuite, j’oublie. Vraiment : je m’efforce d’oublier. Et j’entre dans l’arène tête baissée, pour puiser mon énergie dans l’instant, rien que l’instant. Les bonnes notions, les anecdotes, les faits viennent d’eux-mêmes quand le raisonnement les appelle, et d’autant mieux que la pression est forte : le trac, bien apprivoisé, est un carburant. Henri Poincaré raconte qu’une idée décisive de ses travaux sur les fonctions fuchsiennes lui vint au moment précis où il posait le pied sur le marchepied d’un omnibus, à Coutances, alors que les péripéties d’un voyage lui avaient fait oublier les mathématiques.
Se mettre en danger, dans ces conditions, n’est plus une simple expression : c’est ce qui libère ce que le travail a déposé en nous. Encore faut-il avoir nourri le désir en amont.
L’instant ne donne qu’à ceux qui sont venus les mains pleines.
La version longue
Une réponse sur LinkedIn
Ce texte est né d’une conversation. Mon acolyte Loïc Simon, social seller d’une fougue communicative, s’interrogeait sur LinkedIn sur la spontanéité, notamment quand on publie des vidéos en ligne ; une amie de notre réseau a eu la gentillesse de me citer dans la discussion, et je lui ai répondu. Je reprends ici cette réponse, en la dépliant.
Cette mention m’honorait si profondément que je ne pouvais que remercier, humblement d’abord (ah, quel cabotin je fais, face à de si généreuses marques de reconnaissance !), avant de confirmer le propos : l’improvisation passe par la préparation.
Et cela n’a rien de paradoxal.
Le vieux secret des improvisateurs
Le secret est connu depuis longtemps, et il fait sourire ceux qui l’ont percé. Le 12 novembre 1879, à Chicago, devant la Society of the Army of the Tennessee, Mark Twain confiait qu’il n’avait jamais pu faire un bon discours impromptu sans plusieurs heures pour le préparer. (On lui prête souvent une version plus drôle, « trois semaines », que rien n’atteste ; l’original suffit.) Tous les orateurs qui paraissent inspirés le savent : l’aisance de l’instant est le dividende d’un travail que personne n’a vu.
Encore faut-il savoir ce que l’on prépare. C’est là que presque tout le monde se trompe.
Travailler l’intention
Ne jamais se demander comment on va dérouler le texte, précisément, phrase après phrase. Travailler l’intention (on retrouve le pourquoi, bien sûr, cher à Simon Sinek). Celui qui apprend son texte par cœur se condamne à le réciter, et le public sent la récitation à des kilomètres ; celui qui sait pourquoi il parle peut perdre le fil sans perdre le cap.
Mon secret, puisque c’en est un : cela fonctionne comme « tomber amoureux ». J’applique au sujet la dynamique du désir. Je le ressens, émotionnellement. Stendhal appelait cristallisation l’opération de l’esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte de nouvelles perfections chez l’être aimé ; il pensait à ce rameau qu’on abandonne quelques mois au fond d’une mine de sel, près de Salzbourg, et qu’on retrouve couvert de cristaux. Préparer un sujet, c’est le laisser cristalliser ainsi : tout ce que je lis, vois ou entends vient s’y déposer.
Je ne peux donc pas tricher. Cela implique d’abandonner tout un tas de pistes, de sujets même, si je ne les « sens » pas. On ne simule pas le désir longtemps, et une salle ne s’y trompe pas davantage qu’un amant.
Les gammes
Mais j’ai d’abord fait des recherches, et travaillé mes gammes ; un peu comme un jazzman improvise sans jamais être dépourvu de routines. L’ethnomusicologue Paul Berliner a consacré plus de neuf cents pages, dans Thinking in Jazz (1994), à cet apprentissage : le vocabulaire de phrases, de tournures, de réponses toutes prêtes que le musicien accumule pendant des années, et qu’il recompose, sur scène, en temps réel. L’improvisation ne surgit pas du vide. Elle puise dans un répertoire si bien assimilé qu’il a cessé d’être conscient.
Oublier
Ensuite, j’oublie. Vraiment : je m’efforce d’oublier ! J’entre dans une arène mentale tête baissée, et je puise alors mon énergie dans l’instant.
Rien d’autre que l’instant.
Ce moment de l’oubli a une histoire. En 1926, dans The Art of Thought, le psychologue britannique Graham Wallas décomposait l’acte créateur en quatre temps : la préparation, l’incubation, l’illumination, la vérification. L’incubation, c’est précisément le temps où l’on cesse de penser consciemment au problème, et où quelque chose, en nous, continue d’y travailler. Wallas s’appuyait notamment sur le témoignage d’Henri Poincaré, qui raconte dans Science et méthode (1908) comment une idée décisive lui vint à l’improviste. Les péripéties d’une excursion géologique lui avaient fait oublier ses travaux ; arrivé à Coutances, il montait dans un omnibus : au moment où je mettais le pied sur le marchepied, l’idée me vint, sans que rien dans mes pensées antérieures parût m’y avoir préparé. Rien, sinon tout le travail des jours précédents, oublié au bon moment.
Ce que fait le cerveau
Je fais confiance à ce que j’appelais alors les forces du subconscient, pour convoquer les bonnes notions, les bonnes illustrations, les anecdotes, les éléments factuels, au moment où le raisonnement rendra leur usage évident. Et ce, même si le public me met sous pression, parce que deux cents personnes sont dans la salle ou que les caméras du studio tournent ; je dirais même que c’est surtout dans ce cas-là que je suis le plus pointu.
J’écrivais aussi que le néocortex n’intervenait que peu, voire pas du tout, et que je favorisais consciemment l’élan instinctif. La formule était fausse dans sa lettre, et juste dans son intuition. En 2008, Charles Limb et Allen Braun ont fait improviser six pianistes de jazz professionnels dans un appareil d’imagerie cérébrale. Pendant l’improvisation, les régions du cortex préfrontal dorsolatéral, associées au contrôle conscient et à la surveillance de soi, se mettaient en retrait, tandis que s’activait le cortex préfrontal médian. Le néocortex travaille toujours ; seul le censeur baisse la voix. (D’où, sans doute, cette impression si nette de « laisser venir ».)
Le trac, enfin. Il favorise la créativité, et rend le cerveau plus puissamment câblé vers les bons arguments, à condition de lui faire confiance. Là encore, la science nuance sans contredire. Dès 1908, Robert Yerkes et John Dodson observaient, chez la souris, qu’une stimulation trop forte nuisait à l’apprentissage d’une tâche difficile ; la psychologie en a tiré sa fameuse courbe en U renversé : un peu de tension aiguise, trop de tension paralyse. Et en 2014, Alison Wood Brooks, à Harvard, a montré que des participants invités à se dire je suis excité, plutôt qu’à chercher le calme, réussissaient mieux leur prise de parole, leur karaoké ou leurs exercices de calcul. Le trac se requalifie mieux qu’il ne se combat.
Se mettre en danger
« Se mettre en danger » n’est donc plus une simple expression : c’est la condition qui active ces forces discrètes, et néanmoins titanesques, que le travail a déposées en nous. Elles vous permettront toujours de trouver les bons mots en une fraction de seconde, quand l’urgence l’impose.
Si, bien sûr, vous avez bien nourri le désir en amont.
Et tout peut arriver.
Nota bene : cela n’a rien de magique. Je prétends pouvoir mettre n’importe qui sur la voie ; c’est même l’une des choses que je préfère enseigner.
Post-scriptum, octobre 2026. J’ai écrit depuis des centaines de pages pour le prompteur, où tout est préparé au mot près, et l’on pourrait croire que cela contredit ce billet. Il n’en est rien. Un texte lu ne vit que si l’intention a été travaillée avant les mots ; l’œil de celui qui regarde la caméra trahit aussitôt celui qui récite sans désirer. Je dirais simplement aujourd’hui, avec un peu moins de lyrisme, que les « forces titanesques du subconscient » portent un nom plus modeste : la mémoire de ce que l’on a longuement pratiqué. Elle n’en est pas moins prodigieuse.
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Sources et références 1 min →Sources et références
- Mark Twain, discours devant la Society of the Army of the Tennessee, Chicago, 12 novembre 1879 ; sur la version apocryphe des « trois semaines », l’enquête de Quote Investigator : quoteinvestigator.com/2010/06/09/twain-speech
- Stendhal, De l’amour, 1822 : la cristallisation et le rameau de Salzbourg.
- Paul F. Berliner, Thinking in Jazz. The Infinite Art of Improvisation, University of Chicago Press, 1994 : la somme sur l’apprentissage des improvisateurs.
- Graham Wallas, The Art of Thought, 1926 : préparation, incubation, illumination, vérification.
- Henri Poincaré, Science et méthode, 1908, chapitre « L’invention mathématique » : l’omnibus de Coutances.
- Charles J. Limb et Allen R. Braun, « Neural Substrates of Spontaneous Musical Performance: An fMRI Study of Jazz Improvisation », PLoS ONE, vol. 3, n° 2, 2008 : pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC2244806
- Robert M. Yerkes et John D. Dodson, « The Relation of Strength of Stimulus to Rapidity of Habit-Formation », Journal of Comparative Neurology and Psychology, 1908.
- Alison Wood Brooks, « Get Excited: Reappraising Pre-Performance Anxiety as Excitement », Journal of Experimental Psychology: General, 2014.
- Simon Sinek, Start with Why, Portfolio, 2009 : pour le pourquoi.
Première publication : la web-TV bascunana.com, 12 décembre 2017.
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