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En février 2010, j’ai proposé un mot : Social Rich Learning. Rien d’un concept tombé du ciel : c’était le nom d’un dispositif que j’éprouvais sur techtoc.tv, après trois ans passés à en construire la plateforme, et qui mariait la vidéo, l’éditorialisation et un réseau social modéré pour que des professionnels apprennent en coproduisant. Je cherchais le débat avec ceux qui portaient alors en France le Social Learning. J’ai obtenu le silence. Ils nous ont boudés.

L’ironie était trop belle pour la laisser passer. Le Social Learning repose sur une idée simple, que la psychologie a établie bien avant Twitter : on apprend par la confrontation, par la friction des points de vue, par le désaccord qui oblige à mieux penser. Refuser la discussion au nom de cette théorie, c’est la réfuter en acte. Les prêtres du concept venaient d’inventer, sans le savoir, une surcouche logicielle inédite : la social-bouderie-ware.

Derrière l’anecdote, il y a un réflexe plus vieux que le Web, celui du propriétaire d’idées. Dans un champ encore mouvant, où la pensée émerge à peine, une poignée d’experts autoproclamés tente de fixer une orthodoxie, de décider qui a le droit de nommer quoi, et d’excommunier par le silence. Ce sont les ayatollahs du 2.0. Ils gardent un enclos, et ils appellent cela défendre une idée.

Or une idée grandit dans le partage. Elle part comme une gerbe d’étincelles, dans plusieurs directions, si l’on accepte le débat ; elle s’éteint dans un bocal si l’on en fait une rente. Le mot hérésie, rappelons-le aux gardiens du dogme, vient du grec haíresis : le choix. Toute pensée vivante commence par une dissidence décontractée.

Seize ans ont passé. Le mot que je défendais n’a pas fait carrière ; le dispositif, lui, est devenu le b.a.-ba de la formation en ligne. Et les gardiens d’enclos ont disparu avec leurs enclos.

Il faut être digne de porter les idées que l’on défend.

La version longue

Une petite histoire, une grande ironie

Voici un retour d’expérience dont l’ironie ne devrait pas vous échapper. Il prolonge la réflexion que j’ai récemment proposée sur le Social Rich Learning, un concept méticuleusement éprouvé dans ce fantastique laboratoire que représente, à cet égard, techtoc.tv : ici même, et avec vous.

Une définition, d’abord, pour ceux qui prendraient le train en marche. Le Social Rich Learning est un dispositif d’apprentissage collaboratif. Il repose sur le mariage méthodique d’un réseau social, animé par des gestionnaires de conversation, et d’une plateforme rich media, pour stimuler la cocréation. Cette approche de la formation se fonde sur un objectif éditorial commun, la production de vidéos, et sur les échanges critiques qu’elle suscite : en amont, pendant leur préparation ; en aval, dans les réactions de la communauté.

Ce retour d’expérience pointe, une fois encore, les faiblesses profondes d’une écosphère en quête de repères intellectuels, et dans laquelle, si l’on n’y prend garde, Monsieur Bisounours 2.0 va tout tenter (épreuve de force réputationnelle, dialectique éristique, mauvaise foi, flatterie) pour s’accaparer, que dis-je, pour confisquer la pensée et les concepts du Web social, et créer une orthodoxie 2.0. C’est cela qui m’alarme. Car nous sommes encore dans les sables mouvants d’une pensée émergente, là où, plus qu’ailleurs peut-être, il faut laisser chacun faire acte de dissidence décontractée face aux ayatollahs autoproclamés du 2.0, dont vous allez comprendre pourquoi ils me tapent sur les nerfs, et à juste titre.

D’où la petite histoire.

Le mot et la chose

Je propose donc, tout récemment et en toute innocence, d’employer des vocables dont j’ai un usage systématique depuis des années, et personne ne m’en contestera la légitimité : je fais du rich media depuis 1999, j’ai produit des dizaines de contenus à vocation d’e-learning, et j’ai travaillé trois ans à l’élaboration de cette plateforme sociale qui combine le collaboratif et la vidéo. Bref, j’arrive de façon logique au terme de Social Rich Learning.

La vraie source d’inspiration se trouve d’ailleurs dans les commentaires d’un billet qui n’était, à l’origine, qu’une annonce pour faire retranscrire nos plateaux. Une belle conversation y était née sur la pertinence de cette combinaison : vidéo, texte, liens sociaux. (Pour les non-avertis, il faut entendre rich comme on dit « interfaces riches » ou rich media : des pages web enrichies de vidéo.)

J’ai cherché l’expression sur Internet, persuadé que le concept existait déjà. Elle brillait par son absence. J’en ai donc fait une marque de fabrique. Trois grandes entreprises utilisaient déjà le dispositif depuis plusieurs mois, et s’apprêtaient à venir en témoigner sur nos plateaux : la preuve par l’usage que ça marche. Je me la pète, je sais. Du moins ne pourra-t-on pas me reprocher d’avoir brassé de l’air dans un salon : j’ai bossé dans le concret, et je n’ai pas joué les rats de salons virtuels pour faire croire à tout le monde que j’avais inventé l’eau chaude.

Ils nous boudent

J’étais persuadé qu’un débat passionnant, mutuellement enrichissant, allait jaillir, et nous faire échanger avec les personnes qui portent en France le concept de Social Learning.

Constat amusant : ils nous boudent.

Mon comparse Vincent Berthelot y a même perdu quelques followers sur Twitter ; à moi, on refuse de répondre. Pathétique tentative d’ostracisme 2.0 : on aura décidément tout vu dans l’esprit du Web, parfois aussi chevaleresque qu’une asperge en quête de béchamel. (Vous le savez, je le dis souvent : je suis sans pitié pour ceux qui n’ont pas les cojones qu’exige l’éthique qu’ils défendent.) Tentative d’autant plus vaine que des marques de premier plan et des observateurs crédibles soutenaient le dispositif, et pas seulement par des hochements de tête mondains : activement, et je pèse le mot. Ils lui conféraient une légitimité pragmatique. Les boudeurs s’isolaient en croyant nous isoler, ce qui est un vieux classique.

Le paradoxe du Social Learning

Pourquoi est-ce prodigieusement amusant, dans le cas présent ? Mais par la définition même du Social Learning, pardi !

La théorie n’est pas née avec les réseaux sociaux. Albert Bandura a publié sa Social Learning Theory en 1977 : nous apprenons en observant les autres, en les imitant, en confrontant nos conduites aux leurs. Les psychologues sociaux Willem Doise et Gabriel Mugny ont montré, au début des années 1980, que l’on progresse davantage en confrontant des points de vue divergents qu’en réfléchissant seul : c’est ce qu’ils ont appelé le conflit sociocognitif. Jean Lave et Etienne Wenger, en 1991, ont décrit ces communautés de pratique où l’on apprend en participant, d’abord à la périphérie, puis au cœur. Tous disent la même chose : l’apprentissage surgit de la friction, des pensées dissidentes, des détails qui font la différence.

Quel paradoxe plus cruel que celui de théoriciens qui n’appliquent pas les préceptes de la théorie qu’ils défendent si doctement ?

Qu’ils défendent un concept est tout à leur honneur. Nous, nous défendons un dispositif. Nous aurions pu marier les deux. Eux inventent une surcouche de concept 2.0 : la social-bouderie-ware.

Le Social Learning donne une autre dimension à tout ce que l’on savait déjà des apports de l’Entreprise 2.0, cette collaboration émergente qu’Andrew McAfee décrivait dès 2006. Le Social Rich Learning met l’accent sur une combinaison particulière : la vidéo, l’éditorialisation textuelle et le média social collaboratif. Nos petits positionnements conceptuels tenaient dans un mouchoir de poche.

La tentation du « preum’s »

Ils confondent tout : le mot à la mode et le dispositif concret, le débat et la confiscation des concepts. Parce qu’ils ont cru, comme des gamins dans un bac à sable, qu’il suffisait de crier « preum’s » pour squatter un concept, ils exposent maintenant une lancinante jalousie.

Le réflexe n’est pas propre à notre petit milieu. L’expression même de Web 2.0, la plus collective de la décennie, a eu son « preum’s » : la société CMP Media l’avait déposée en 2004 auprès de l’office américain des marques, pour des événements, et l’avait fait enregistrer en 2006 ; dans la foulée, elle adressa une mise en demeure à une association irlandaise qui avait osé s’en servir, avant de se rétracter deux jours plus tard. On peut déposer un mot. On ne dépose pas une conversation.

De façon générale, ce réflexe issu d’un autre monde et d’une autre époque doit être cassé dans l’œuf. Que je m’y emploie un peu.

Juste une nuance, bon sang

Vincent et moi n’étions pas d’accord sur le terme à choisir. Heureusement que nous n’avons pas fait sécession pour autant, sous prétexte que nos vues divergeaient ! Bon sang. Vous n’avez donc pas compris que l’idée grandit dans le partage ? Qu’elle se développe comme une gerbe d’étincelles, dans plusieurs directions, si l’on accepte le débat ?

J’en suis aujourd’hui au constat d’un paradoxe navrant. Des personnes qui m’avaient fait croire, un temps, qu’elles avaient une carrure inspirante se révèlent les gardiens d’une écosphère bien-pensante, où règne le bisounours en quête de reconnaissance et du premier client tant attendu : obsédé par la propriété d’un concept dont il est le dernier à appliquer les implications logiques. Car le Social Learning, c’est aussi cela : deux praticiens qui, dans la discussion, décident d’affirmer une nuance. Juste une nuance !

Et que font-ils ? Ils snobent la conversation, drapés dans une aura de suffisance mondaine, à court d’arguments.

Pourtant, ils se sont fait voir chez nous, grâce à nous, bien contents qu’on les invite en plateau pour s’y pavaner avec des concepts qui les positionnaient en intellectuels du social-ware. (L’ironie, dans ce dossier, est un puits sans fond : c’est précisément grâce au dispositif que nous éprouvions en direct avec eux qu’une visibilité de qualité a pu leur être offerte. Laissez-moi me répandre en lol juvéniles.)

Les flics d’une conformité naissante

Pendant ce temps-là, nous trouvions des applications concrètes, et nous construisions une communauté apprenante ; ce qui semble les faire enrager, murés qu’ils sont dans un silence désapprobateur. Si je m’en fais l’écho, ce n’est pas pour leur rendre service. C’est que, de tout temps, dans toutes les disciplines intellectuelles ou pseudo-intellectuelles de la planète, il s’est trouvé des experts et autres ayatollahs pour lever les bras au ciel et nous confisquer nos sources d’émotion et de curiosité : ne touchez pas à MON écosystème !

Jusqu’ici, le Web social semblait résister à cette incoercible idiosyncrasie élitiste. En refusant le débat et en tentant de contrer l’éclosion d’une idée, ces gardiens se font les flics d’une conformité naissante. Ils ne sont certainement pas les dépositaires des valeurs du Web social, celles qu’ils prétendent promouvoir, et dont ils ont besoin de mimer la primeur, par réflexe lucratif, pour nous signifier qu’ils les ont confisquées.

Il faut leur rappeler, à ces gardiens de l’orthodoxie, d’où vient le mot qu’ils redoutent. L’hérésie est empruntée au grec haíresis, qui signifiait d’abord le choix, puis l’école de pensée librement choisie : le Jardin d’Épicure était une haíresis. La dissidence, à l’origine, n’est rien d’autre que la liberté de choisir son école. Quant à leurs armes, elles sont connues depuis longtemps : Schopenhauer en avait dressé l’inventaire, avec une ironie féroce, dans L’Art d’avoir toujours raison, ce manuel de dialectique éristique qui enseigne à l’emporter dans une controverse, indépendamment de la vérité. Le silence méprisant en est la variante la plus paresseuse ; elle a l’avantage de ne réclamer aucun argument.

Être digne de ses idées

Alors oui, tant pis si je pisse dans un violon et que le débat ne prend pas encore avec eux. Mais qu’un porteur de ce concept ose encore plastronner devant moi sans assumer les conséquences de ce qu’il prétend défendre (ironie suprême, dans le contexte du Social Learning, dont c’est précisément la vocation : quelle poilade, et quel sens de la contradiction propédeutique, chers amis !) ; qu’il ose se dire praticien quand il n’est que le gardien frileux de ses propres théories ; qu’il ose la ramener en me faisant croire à une quelconque légitimité alors qu’il refuse tout débat : je lui répondrais par un critère vieux de deux mille ans. Plutarque proposait de reconnaître celui qui dit vrai à l’accord entre ce qu’il dit et ce qu’il fait.

Et je lui dirais, tout simplement :

« Il faut être digne de porter les idées que vous défendez. »

Post-scriptum, octobre 2026. Seize ans plus tard, ce billet me fait sourire, et un peu rougir. Le fiel y coule à gros bouillons (je l’avais écrit, de mon propre aveu, pour le consigner quelque part et passer à autre chose) ; il n’en a pas moins raison sur l’essentiel. Le mot Social Rich Learning n’a pas fait carrière ; la chose, si. La vidéo éditorialisée, adossée à une communauté qui commente, questionne et coproduit, est devenue l’ordinaire de la formation en ligne : le sigle MOOC, forgé en 2008, a déferlé sur les universités quelques années plus tard, LinkedIn a racheté Lynda.com en 2015 pour en faire LinkedIn Learning, et je compte aujourd’hui parmi les formateurs de cette plateforme. Quant au Social Learning, personne n’en avait jamais été propriétaire, puisque Bandura l’avait théorisé en 1977. Gardiens comme dissidents, nous étions des héritiers qui se disputaient un nom. Reste la règle, qui n’a pas pris une ride : une idée ne s’appartient pas ; elle se mérite.

Tu veux aller plus loin ?

Sources et références 1 min →

Sources et références

  • Albert Bandura, Social Learning Theory, Prentice-Hall, 1977 : l’apprentissage par l’observation et l’imitation d’autrui, bien avant les réseaux sociaux.
  • Willem Doise et Gabriel Mugny, Le Développement social de l’intelligence, 1981 : le conflit sociocognitif, ou pourquoi l’on apprend mieux en désaccord.
  • Jean Lave et Etienne Wenger, Situated Learning: Legitimate Peripheral Participation, Cambridge University Press, 1991 : la naissance du concept de communauté de pratique.
  • Andrew McAfee, « Enterprise 2.0: The Dawn of Emergent Collaboration », MIT Sloan Management Review, vol. 47, n° 3, 2006, p. 21-28 : l’article fondateur de l’Entreprise 2.0.
  • Arthur Schopenhauer, L’Art d’avoir toujours raison (Die Kunst, Recht zu behalten), rédigé vers 1830-1831, publié en 1864 : le catalogue des stratagèmes pour l’emporter sans avoir raison.
  • Plutarque, Comment distinguer le flatteur de l’ami (Œuvres morales) : l’accord entre les paroles et les actes, premier critère de celui qui dit vrai.
  • L’affaire de la marque « Web 2.0 » : demande déposée par CMP Media auprès de l’office américain des marques en 2004, enregistrement en 2006, mise en demeure adressée à une association irlandaise puis retirée deux jours plus tard. Une parabole involontaire sur la propriété des mots.

Première publication : techtoc.tv, 6 mars 2010.