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En 1930, Keynes promettait à ses petits-enfants la semaine de quinze heures. Les petits-enfants, c’est nous. Et nous travaillons quarante heures, souvent davantage, dont une part croissante à remplir des tableaux que personne ne lit, à préparer des réunions qui préparent d’autres réunions, à justifier notre présence auprès de gens chargés de justifier la leur.

En août 2013, l’anthropologue David Graeber a mis un nom (grossier, et c’est tant mieux) sur ce malaise : les bullshit jobs, les « jobs à la con ». Sa thèse tient en peu de mots : la technique aurait pu nous libérer ; on a préféré multiplier les emplois pour nous tenir occupés. Les métiers qui fabriquent, réparent, soignent ou transportent sont compressés, mal payés, parfois vilipendés ; ceux qui administrent, contrôlent et rapportent prolifèrent. Et l’on en vient à jalouser l’enseignant ou le conducteur de métro, précisément parce que leur travail sert à quelque chose.

La question que nous posions alors sur Politoscope TV reste entière : accident ou structure ? Si l’inutilité n’était qu’une dérive, le marché l’aurait purgée ; une entreprise qui cherche le profit n’a, en théorie, aucune raison de payer des gens à ne rien produire. Or elle le fait, et massivement. Il faut donc que quelque chose, dans le système, y trouve son compte.

Graeber répondait : ceux qui gouvernent. Une population occupée, fatiguée, persuadée que le travail est une vertu en soi, ne demande pas de comptes. Thèse polémique, contestée depuis par les enquêtes (on y revient plus bas) ; mais elle a le mérite de déplacer le débat de l’économie vers la politique. Qui décide de ce qui est utile ? Et pourquoi le temps que nous fait gagner la technique nous est-il, chaque fois, repris ?

La fatigue, elle aussi, est une politique.

La version longue

En septembre 2013, nous avions ouvert sur Politoscope TV un plateau dont la question tenait en une ligne : le développement d’emplois inutiles est-il structurel ? Le point de départ était un article paru quelques semaines plus tôt dans Strike!, une revue radicale, sous la plume de David Graeber, anthropologue à la London School of Economics et l’une des figures du mouvement Occupy Wall Street. Nous en avions reproduit une traduction bénévole. On en trouvera ici l’argument, résumé et discuté, et surtout la question qu’il nous laissait sur les bras.

Une promesse de 1930

En 1930, en pleine dépression, John Maynard Keynes publiait un texte étrangement serein, « Perspectives économiques pour nos petits-enfants ». À l’horizon d’un siècle, prédisait-il, le progrès technique aurait si bien réglé le problème économique que nous pourrions nous contenter d’une semaine de quinze heures. Il n’était pas le premier à rêver ainsi : Paul Lafargue voulait déjà interdire, en 1880, dans Le Droit à la paresse, de travailler plus de trois heures par jour ; Bertrand Russell, dans son Éloge de l’oisiveté, se serait contenté de quatre.

Graeber part de ce constat : techniquement, Keynes avait raison. Nous aurions pu. Nous ne l’avons pas fait.

L’explication rituelle tient en un mot, consumérisme : entre moins d’heures de travail et plus de jouets, nous aurions collectivement choisi les jouets. Jolie fable morale. Graeber ne s’en satisfait pas, et son objection est d’une simplicité redoutable : regardez donc les emplois créés depuis un siècle. Très peu servent à produire ou à distribuer les sushis, les téléphones et les baskets que nous sommes censés désirer si fort.

Ce que sont devenus nos emplois

Les chiffres qu’il mobilise pour les États-Unis, entre 1910 et 2000, décrivent un basculement. Les travailleurs de l’industrie et de l’agriculture fondent ; les professions intellectuelles, les cadres, les employés de bureau, les vendeurs et les salariés des services passent, ensemble, d’un quart à trois quarts de l’emploi total. La production, comme prévu, s’est largement automatisée. Mais au lieu de libérer du temps, l’économie a gonflé d’autres secteurs : l’administration, les services financiers, le télémarketing, le droit des affaires, les ressources humaines, les relations publiques. Sans compter la nuée d’emplois annexes (le toilettage des chiens, la pizza livrée à toute heure de la nuit) qui n’existent que parce que tout le monde passe trop de temps au travail.

C’est à cette strate qu’il donne un nom volontairement trivial : les bullshit jobs, que la presse française a rendus par « jobs à la con ». Le mot a choqué. Il a surtout été compris, ce qui est autrement plus inquiétant.

Le paradoxe du marché

Là réside le mystère. Dans l’Union soviétique, où l’emploi était à la fois un droit et un devoir sacré, on fabriquait des postes par décret (d’où les trois employés nécessaires pour vous vendre un morceau de viande). Le marché concurrentiel est précisément censé purger ce genre d’aberration : selon la théorie, la dernière chose que fait une entreprise en quête de profit, c’est verser des salaires à des gens dont elle n’a pas besoin. Or elle le fait.

Quand viennent les plans de licenciement, ils frappent d’abord ceux qui fabriquent, déplacent, réparent et entretiennent ; pendant ce temps, par une alchimie que personne n’explique, la population des pousse-papiers enfle. Résultat : des salariés présents quarante ou cinquante heures, réellement productifs une quinzaine (Keynes, encore lui), et qui passent le reste à organiser des séminaires de motivation, à soigner leur profil Facebook ou à télécharger des séries.

Graeber en conclut que la réponse n’est pas économique. Elle est morale et politique. Une population heureuse, productive et dotée de temps libre constitue, pour ceux qui gouvernent, un danger (il invite à se souvenir de ce qui a commencé à se produire dans les années 1960, quand cette prophétie a paru se réaliser). Et l’idée que le travail est une valeur morale en soi, que celui qui ne s’y soumet pas avec intensité ne mérite rien, les arrange considérablement.

L’enfer des menuisiers

Il propose alors une image que je tiens pour l’une des plus justes de ces dernières années. Imaginez des menuisiers, embauchés pour leur talent, qui découvrent qu’ils doivent passer l’essentiel de leur temps à faire frire du poisson. La tâche n’a rien d’exaltant, et la quantité de poisson à cuire est limitée. Pourtant, ils finissent obsédés par l’idée que certains collègues pourraient consacrer plus de temps à la menuiserie et se dérober à leur part de friture ; bientôt, des piles de poisson inutile et mal cuit envahissent l’atelier, et la friture devient l’activité principale. Graeber y voit une description assez exacte de la dynamique morale de notre économie.

Vous me suivez ? Le ressentiment ne se tourne pas contre la friture. Il se tourne contre ceux qui font encore de la menuiserie.

D’où une règle, empirique et cruelle : plus un travail profite aux autres, moins il est payé. Faites l’expérience de pensée qu’il propose : qu’arriverait-il si telle catégorie de travailleurs disparaissait d’un coup ? Sans infirmières, sans éboueurs, sans mécaniciens, la catastrophe serait immédiate. Sans enseignants ni dockers, le monde serait vite en difficulté. On voit beaucoup moins bien ce que perdrait l’humanité si s’évaporaient les lobbyistes, les télévendeurs ou une bonne part des consultants juridiques (les médecins, concède-t-il, font exception à la règle). Et c’est encore sur les métiers utiles que se cristallise la colère : la presse populaire britannique s’en prend aux conducteurs du métro de Londres quand ils font grève, alors que leur capacité à paralyser la ville prouve justement qu’on ne peut pas se passer d’eux ; aux États-Unis, on a su retourner l’opinion contre les enseignants et les ouvriers de l’automobile, rarement contre ceux qui dirigeaient les écoles ou les constructeurs.

Accident ou structure ?

C’est ici que commence notre question, et qu’il faut se garder de la facilité. Graeber anticipe lui-même l’objection : qui êtes-vous pour décider de ce qui est utile ? Il n’existe aucune mesure objective de la valeur sociale d’un travail, et un professeur d’anthropologie est, aux yeux de bien des lecteurs de tabloïds, l’exemple même de l’inutilité. Sa parade est habile : il ne juge pas à la place des gens, il les écoute. Son ami d’enfance, poète puis chanteur d’un groupe de rock indépendant, devenu faute de mieux avocat d’affaires à New York, est le premier à dire que son métier ne devrait pas exister.

Admettons. Reste à savoir si le phénomène relève de l’accident ou de la structure. Trois lectures se présentent, et elles ne s’excluent pas.

  1. Soit la dérive est bureaucratique : toute organisation, livrée à elle-même, sécrète du contrôle, et le contrôle sécrète du contrôle. On mesure, on rapporte, on consolide ; chaque indicateur appelle son analyste, chaque analyste son tableau de bord.
  2. Soit elle tient à la répartition du pouvoir : si une infime minorité contrôle l’essentiel des richesses, ce que nous appelons « le marché » reflète ce qu’elle juge utile ou important, et personne d’autre. C’est la réponse de Graeber à l’énigme de son ami avocat.
  3. Soit, enfin, elle remplit une fonction : occuper. Une population épuisée, culpabilisée de ne jamais travailler assez, réfléchit peu et revendique moins encore. C’est la lecture la plus dérangeante, et la plus fragile.

Graeber, d’ailleurs, ne prétend pas qu’un comité secret ait conçu ce système ; il le décrit comme le produit d’un siècle d’essais et d’erreurs. Je ne sais pas s’il faut y voir un plan. Je sais qu’il n’en faut pas pour obtenir le résultat d’un plan. Une société n’a besoin d’aucun conspirateur pour s’organiser contre son propre loisir : il lui suffit d’une morale du travail qui confond l’occupation et l’utilité, et d’institutions qui récompensent la première en ignorant la seconde.

La question qui reste

Alors, structurel ? Si l’on entend par là que le phénomène ne se résorbera pas de lui-même, la réponse est oui : le marché ne l’a pas purgé, il l’a nourri. Mais structurel ne veut pas dire fatal. Ce qui s’est construit par habitude, par intérêt ou par paresse intellectuelle peut se déconstruire, à condition de poser enfin la seule question politique qui vaille : qui décide de ce qui est utile, et au nom de quoi le temps que nous fait gagner la technique nous est-il systématiquement repris ?

Le loisir des peuples a toujours inquiété ceux qui les gouvernent. Raison de plus pour le réclamer.

Post-scriptum, octobre 2026. Ce plateau posait la question cinq ans avant que Graeber ne transforme son article en livre (Bullshit Jobs, 2018, traduit la même année en français) et que l’expression ne fasse le tour du monde. Graeber est mort à Venise le 2 septembre 2020, à cinquante-neuf ans. Depuis, les enquêteurs ont fait leur travail. Un sondage YouGov de 2015 indiquait que 37 % des Britanniques interrogés jugeaient que leur emploi n’apportait pas de contribution significative au monde. Mais en 2021, trois chercheurs (Magdalena Soffia, Alex Wood et Brendan Burchell), travaillant sur des données d’enquête européennes représentatives, ont trouvé une part de travailleurs se jugeant inutiles faible, et en recul ; ils ont surtout montré que ce sentiment, quand il existe, ronge la santé, et qu’il naît moins de la nature des postes que d’un management toxique. Déplacement intéressant : le mal ne serait pas dans l’emploi, il serait dans la manière de gouverner le travail. Ce qui, convenons-en, reste une affaire de structure. Une dernière ironie, que Keynes n’avait pas prévue : voici des machines capables de rédiger en une seconde le rapport que personne ne lira. Nous saurons bientôt si nous en profitons pour travailler moins, ou pour produire davantage de rapports.

Sources et références

  • David Graeber, « On the Phenomenon of Bullshit Jobs: A Work Rant », Strike!, août 2013 : l’article fondateur, une colère argumentée d’une poignée de pages.
  • David Graeber, Bullshit Jobs, trad. Élise Roy, Les Liens qui libèrent, 2018 (édition originale : Simon & Schuster, 2018) : la thèse développée en livre, avec les témoignages recueillis après l’article.
  • John Maynard Keynes, « Economic Possibilities for our Grandchildren », 1930 (en français : « Perspectives économiques pour nos petits-enfants ») : la promesse de la semaine de quinze heures.
  • Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, paru en feuilleton dans L’Égalité en 1880 (édition revue en 1883) : le pamphlet qui voulait interdire de travailler plus de trois heures par jour.
  • Bertrand Russell, In Praise of Idleness and Other Essays, George Allen & Unwin, 1935 (en français : Éloge de l’oisiveté) : la journée de quatre heures, plaidée par un logicien.
  • Magdalena Soffia, Alex J. Wood et Brendan Burchell, « Alienation Is Not “Bullshit”: An Empirical Critique of Graeber’s Theory of BS Jobs », Work, Employment and Society, 2022 (en ligne dès 2021) : la critique empirique la plus solide.
  • Simon Walo, « “Bullshit” After All? Why People Consider Their Jobs Socially Useless », Work, Employment and Society, 2023 : une réponse nuancée, qui redonne en partie raison à Graeber.
  • Marie-Anne Dujarier, Le Management désincarné. Enquête sur les nouveaux cadres du travail, La Découverte, 2015 : en France, ceux qui conçoivent à distance les dispositifs qui encadrent le travail des autres.

Première publication : Politoscope TV, 1er septembre 2013, en présentation d’un débat autour de l’article de David Graeber. Texte réécrit en octobre 2026.