« Le 2.0 serait le Web participatif (ce Web où des couillons comme moi créent du contenu qui sera monétisé par les businessmen… vous parlez d’une innovation : l’esclavage). » En mars 2010, sur son blog, Thierry Crouzet écrivait cela. Le mot est outrancier. Il est aussi salutaire : il décape nos sourires angéliques.
Car cette sensation, je la connais. Tout producteur de contenus a éprouvé un jour celle d’être vampirisé : il écrit, il filme, il commente, et la valeur qu’il crée s’en va grossir le bilan d’un autre. Je donnais donc raison à Crouzet sur le constat. Je lui reprochais, en toute camaraderie, de s’arrêter au réquisitoire : une colère sans piste de solution ne rallie que les convaincus.
Ma cible n’était d’ailleurs pas tout à fait la sienne. Je n’en voulais pas à Google d’exister, ni même de gagner de l’argent ; je lui reprochais de ne pas se conduire en acteur responsable de l’écosystème. De ne réinjecter dans le tissu économique local qu’en apparence. De soigner son image à coups de belles opérations vertes ou humanitaires, quand il ne faisait, dans le monde des affaires, à peu près rien de collaboratif. Et je prédisais que cette image encore immaculée finirait par se retourner contre lui.
Seize ans plus tard, la prédiction s’est accomplie au-delà de ce que j’imaginais : amendes européennes record, transaction de près d’un milliard d’euros avec l’État français, devise Don’t be evil reléguée au bas du code de conduite. Et la question de 2010 revient avec une force décuplée, depuis que nos textes nourrissent gratuitement des intelligences artificielles qui nous les revendent sous forme de réponses.
Qui d’autre que nous pour agir ? Ceux qui créent la valeur n’ont qu’une arme : s’organiser, et se constituer en meute.
Le web participatif participe surtout aux bénéfices des autres.
La version longue
Un mot qui décape
Je cite Thierry Crouzet, sur son blog, en mars 2010 : « Le 2.0 serait le Web participatif (ce Web où des couillons comme moi créent du contenu qui sera monétisé par les businessmen… vous parlez d’une innovation : l’esclavage). »
C’est mon point de départ. Le blog de Crouzet, et ce billet en particulier, ont ceci de salutaire qu’ils posent les questions de façon à décaper nos sourires angéliques. L’auteur du Peuple des connecteurs sait de quoi il parle : il a été l’un des premiers, en France, à décrire la puissance de ces réseaux d’individus qui se relient sans demander la permission à personne. Quand un tel observateur parle d’esclavage, l’outrance du mot mérite qu’on s’y arrête avant de la récuser.
Cette sensation, j’en sais quelque chose. Je ne l’avais pas nommée ainsi ; mais j’aurais volontiers repris à mon compte un autre terme de son billet : les producteurs de contenus se sentent parfois « vampirisés ». J’avais moi-même dénoncé, dans des billets antérieurs, le web des Bisounours et la vampirisation des contributeurs, avec d’autres mots et pour d’autres raisons. Je ne découvrais Crouzet que depuis peu, et je me sentais pourtant en phase avec lui.
Le reproche fraternel
Je lui faisais néanmoins un reproche, en toute camaraderie, et j’espère constructif : celui de ne pas explorer suffisamment les pistes de solution. Il les maîtrise, en filigrane. Mais un réquisitoire sans remède ne rallie que ceux qui étaient déjà d’accord. Pour atteindre un lectorat susceptible de relayer plus massivement ses propos, et de contribuer à déployer l’énergie collective requise pour inverser les tendances qu’il dénonce, il lui fallait davantage de pédagogie. La colère ouvre la porte ; seule la démonstration fait entrer du monde.
Google, ou l’irresponsabilité bien emballée
J’en voulais moi aussi à Google, mais pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec les siennes. Crouzet jugeait que le moteur, faute de reverser ses bénéfices à ceux dont les contenus composent son index, se comportait en esclavagiste. Mon grief était plus prosaïque, et peut-être plus grave : Google ne se conduisait pas de façon responsable dans l’écosystème.
L’entreprise en faisait des caisses pour nous convaincre qu’elle restait une sympathique jeune pousse ; sa devise, Don’t be evil, tenait lieu de certificat de bonne conduite. Dans les faits, elle ne réinjectait dans le tissu économique local qu’en apparence, superficiellement. Elle savait, avec brio, affiner son image sur de belles opérations vertes ou humanitaires, parce qu’elle est organisée pour cela et qu’après tout, vu sa position dominante, c’est bien le moins qu’elle puisse faire. Or non seulement cela sonne vite creux pour qui s’y penche avec attention, mais dans l’univers des échanges entre entreprises, Google faisait à peu près tout, sauf du collaboratif.
C’est ce qui, selon moi, pourrait un jour se retourner contre lui, et abîmer une image de marque encore quasi immaculée. Le problème me paraissait pourtant soluble à court terme, pour peu que quelques professionnels tirent la sonnette d’alarme. Google dispose, je crois, d’excellents outils de veille : il nous entendrait, non ?
Accorder ses actes à ses coups de gueule
Je me méfie des critiques qui ne coûtent rien à ceux qui les profèrent. J’ai donc proposé, à ma modeste échelle, des solutions cohérentes avec mes coups de gueule : trouver le moyen de reverser 25 % de notre chiffre d’affaires aux co-éditorialistes de nos chaînes.
Bon nombre de sites influents savent que les commentaires de la communauté qu’ils animent sont, au fond, leur plus grande richesse ; peu en tirent la conséquence. Notre dispositif nous permettait (c’est un coup de chance, je ne m’en attribue pas le mérite) de rémunérer les contributeurs les plus actifs. Et je ne parle pas de montants symboliques, alors même que l’essentiel de l’investissement logistique restait à notre charge.
Je m’égare ? Pas du tout. J’essaie de concilier la critique théorique et l’exemple, par une mise en pratique immédiate. C’est ma façon de participer à l’effort de guerre du combattant Crouzet ; libre à lui de m’aider à infléchir mon propre discours, s’il pense qu’on peut l’améliorer.
Un plateau, trois conditions
Je proposais d’ailleurs d’en débattre sur un plateau de techtoc.tv, à trois conditions. La première : que Thierry puisse venir. La deuxième : qu’un représentant de Google accepte de prendre la parole, au risque de s’exposer aux critiques cinglantes de notre ami. La troisième, que j’avais d’abord oubliée : qu’un partenaire finance le plateau, le billet de train de Thierry et son temps. Cela va de soi. On ne dénonce pas le travail gratuit en invitant un auteur à travailler gratuitement.
Qui d’autre ?
Quand Crouzet écrit que la bataille n’est pas terminée, je me sens responsabilisé. J’ai envie qu’on commence, même modestement, à se constituer en meute pour obtenir des résultats un jour ou l’autre. Un créateur isolé pèse peu face à un géant ; une communauté organisée, qui sait ce qu’elle apporte et réclame sa part, pèse davantage. C’est vrai de Google, et ce serait vrai de nous, si nos propres chaînes oubliaient demain d’où vient leur valeur.
Qui d’autre pour agir ?
Post-scriptum, octobre 2026. L’image immaculée n’a pas résisté. Entre 2017 et 2019, la Commission européenne a infligé à Google près de 8,3 milliards d’euros d’amendes pour abus de position dominante (comparateur de prix, Android, régie publicitaire). En septembre 2019, l’entreprise a accepté de verser près d’un milliard d’euros pour solder ses contentieux avec l’État français : 500 millions d’amende, 465 millions de redressements fiscaux. Au printemps 2018, Don’t be evil avait quitté le préambule de son code de conduite pour se réfugier dans la dernière ligne. Et la loi du 24 juillet 2019 sur les droits voisins, qui oblige à rémunérer les éditeurs de presse, a valu à Google deux sanctions de l’Autorité de la concurrence : 500 millions d’euros en juillet 2021, 250 millions en mars 2024, la seconde mettant notamment en cause l’usage de contenus de presse par son assistant d’intelligence artificielle. Ce que Crouzet appelait esclavage a trouvé chez les chercheurs un nom plus sobre, le digital labor : ce travail invisible du clic, du commentaire et de la donnée. Il a surtout changé d’échelle. Nos textes ne nourrissent plus seulement un index ; ils entraînent des machines qui répondent à notre place. La question de 2010 (qui crée la valeur, qui l’encaisse ?) n’a jamais été aussi actuelle. La meute, elle, reste à former.
Tu veux aller plus loin ?
Sources et références 1 min →Sources et références
- Thierry Crouzet, Le Peuple des connecteurs, Bourin, 2006 : l’essai qui a fait de son auteur l’un des premiers penseurs français des réseaux, et qui donne tout son poids à son cri de 2010.
- Tiziana Terranova, « Free Labor: Producing Culture for the Digital Economy », Social Text, vol. 18, n° 2, 2000, p. 33-58 : le texte fondateur sur le travail gratuit qui fait tourner l’économie numérique.
- Yochai Benkler, The Wealth of Networks: How Social Production Transforms Markets and Freedom, Yale University Press, 2006 : la version optimiste de la production collaborative, à lire en contrepoint.
- Antonio A. Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Seuil, 2019 : le digital labor mesuré, documenté, et nommé.
- Commission européenne, décisions contre Google pour abus de position dominante : comparateur de prix (juin 2017, 2,42 milliards d’euros), Android (juillet 2018, 4,34 milliards), AdSense (mars 2019, 1,49 milliard).
- Convention judiciaire d’intérêt public conclue entre le Parquet national financier et Google, validée le 12 septembre 2019 : 500 millions d’euros d’amende, auxquels s’ajoutent 465 millions de redressements fiscaux.
- Loi du 24 juillet 2019 créant un droit voisin au profit des agences et des éditeurs de presse, et décisions de l’Autorité de la concurrence 21-D-17 (juillet 2021) et 24-D-03 (15 mars 2024) : le droit voisin mis à l’épreuve d’un géant.
Première publication : cafeine.tv et techtoc.tv, 26 mars 2010.
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