Chaque fois qu’un responsable politique s’aventure à parler du web, la même rumeur monte des commentaires : il n’y comprend rien, c’est un coup de pub, on nous instrumentalise. En ce début janvier 2010, nous venons de recevoir Hervé Morin sur un plateau de techtoc.tv, autour de la Déclaration des droits fondamentaux numériques que son parti, le Nouveau Centre, a rendue publique l’été dernier. Les râleries n’ont pas tardé.
Je voudrais proposer une autre lecture. Pour monter ce plateau, il a suffi de quelques coups de fil et d’un peu de patience ; dès le lendemain, l’équipe du ministre voulait continuer l’expérience. Ils sont largués sur bien des aspects techniques, c’est entendu. Mais ils ont aujourd’hui une grande force : ils l’admettent, et ils ont compris que rien ne marchera s’ils ne se mêlent pas à la foule intelligente.
Alors cessons de contempler le verre vide. Qui attend que les politiques prennent l’initiative attendra longtemps ; qui va les chercher les trouve. Un ami blogueur me l’a montré : il va les chercher, tout simplement, et ça marche. Je l’ai vérifié avec lui, à deux, en interpellant un élu sur Twitter. À deux, on fait tout de suite moins hurluberlu du 2.0, et la réponse a suivi. Imaginez maintenant sept, douze, vingt messages bien sentis, adressés au même élu : cela s’appelle agir en meute bien ciblée, et cela marchera d’autant mieux.
Je ne suis pas d’un optimisme béat, loin s’en faut ; en politique, je suis même d’un agnosticisme assez soupçonneux. Mais le dispositif est là, accessible à tous ceux qui veulent bien bosser : la diffusion sur le web, nos audiences respectives, des plateaux ouverts à tous les volontaires. Râler sans proposer de dialogue, c’est laisser la place à ceux qui n’en veulent pas.
Prenez votre démocratie en main : ils viendront. Mais si.
La version longue
Le verre à moitié vide
Je viens de lire les commentaires, et les râleries habituelles, qui accompagnent inévitablement la prise de parole d’un politique autour du web : en l’occurrence, les réactions des lecteurs de l’édition française de ReadWriteWeb à notre plateau avec Hervé Morin, alors ministre de la Défense et président du Nouveau Centre, consacré aux droits fondamentaux numériques. Comme je suis un feignant d’auto-copiste (je plaide coupable), je vous livre ici, à peine retouché, ce que j’ai déposé sous l’article de Fabrice Epelboin, qui anime ce site.
Le contexte mérite un mot. En juin 2009, le Nouveau Centre a publié, avec la Fondation pour l’innovation politique, une déclaration de droits pour l’âge numérique, dont le premier article reconnaît à chacun le droit d’accéder librement à un internet neutre et ouvert ; le texte était lui-même soumis à une consultation en ligne. Le même mois, le Conseil constitutionnel, censurant une partie de la loi Hadopi, jugeait que la libre communication des pensées et des opinions, proclamée en 1789, « implique la liberté d’accéder » aux services en ligne, eu égard à l’importance qu’ils ont prise « pour la participation à la vie démocratique et l’expression des idées et des opinions ». Le sujet n’avait rien d’un gadget : il touchait au socle.
Chers amis, gardons bien ceci à l’esprit. Au lieu de relever, une fois de plus, les déficits chroniques des politiques sur le web (de nous concentrer, comme souvent, sur le verre vide), il n’est pas totalement idiot de se réjouir que de premiers pas soient faits pour enclencher le débat : petits et timides, certes, mais probants et sincères.
Un coup de pub ?
Je sais bien qu’on attend toujours des politiques qu’ils prennent l’initiative. Mais responsabilisons-nous : c’est aussi à nous de mettre nos supports à profit pour les interpeller et provoquer leur venue.
Pour monter ce plateau, il a suffi de passer quelques coups de fil et d’être un peu patients (sans trop souffrir ni trop attendre, je vous le promets). J’ai reparlé aujourd’hui à l’une des conseillères politiques du ministre, que je revois la semaine prochaine : clairement, au lendemain même de l’enregistrement, ils veulent continuer l’expérience.
Sommes-nous instrumentalisés dans un coup de pub ? Je n’en ai pas eu l’impression. Il y a toujours, par essence, un léger objectif secondaire ; c’est une composante indissociable de l’action politique, et il n’y a là rien d’anormal. J’ai surtout senti qu’ils ne voulaient pas passer à côté d’un sujet dont ils subodorent, en toute modestie, qu’ils n’en saisissent pas tous les tenants et aboutissants, et sur lequel il leur faut écouter les experts pour avancer.
(Je n’ignore pas l’autre visage de la chose. Ces jours-ci, je suis tombé sur la vidéo d’un responsable politique consacrée à la démocratie et à l’accès à internet ; sous le lecteur s’affichait, en toute innocence, une mention standard : « Les commentaires sont désactivés pour cette vidéo. » Vous voyez le lien entre l’usage d’internet et la démocratie ? Moi, je le vois mieux, tout à coup. Tous ne sont pas prêts au dialogue ; raison de plus pour aller chercher ceux qui le sont.)
Provoquez la tribune
Non, vraiment, faites comme nous : provoquez la tribune, vous verrez, les choses avancent. Et je ne suis pas connu pour avoir un caractère béatement optimiste, loin s’en faut.
Venez même poser un sujet sur techtoc.tv. Je ne fais pas de publicité (je n’en ai pas besoin) : je vous interpelle à mon tour. C’est gratuit, gratos même ; venez poser LA question, et le sujet qui va avec. Et vous verrez, ils viendront.
Prenez votre démocratie électronique en main, les amis, et arrêtez de râler sans proposer dans la foulée un dialogue concret. Le dispositif est facilité par la diffusion sur le web et par vos visibilités respectives ; vous le voyez bien, il est accessible à tous les bosseurs. Pour ma part, je suis parfaitement agnostique en politique, j’avance dans la plus soupçonneuse des postures, et j’ai d’ordinaire des préoccupations plus terre à terre. Mais Fabrice m’a montré un bel exemple : il va les chercher, les politiques. Tout simplement. Et ça marche. Ne vous arrêtez pas à de petits malentendus : je vous assure que le débat est ouvert.
La foule intelligente
Ils sont largués sur beaucoup d’aspects techniques ; mais ils ont aujourd’hui une grande force : ils l’admettent. Et ils ont compris que, s’ils ne se mêlent pas à la « foule intelligente », rien ne marchera. Pour moi, cela veut dire qu’ils ont saisi l’essentiel.
L’idée ne sort pas de nulle part. Le philosophe Pierre Lévy consacrait dès 1994 un livre entier à l’intelligence collective que les réseaux rendent possible ; l’essayiste américain Howard Rheingold, en 2002, baptisait smart mobs ces foules qui se coordonnent par leurs téléphones et leurs messageries pour agir ensemble ; et James Surowiecki, deux ans plus tard, soutenait qu’une foule diverse et indépendante juge souvent mieux que ses experts. Ce que ces auteurs décrivent, les politiques commencent à le pressentir : le pouvoir de prescription a changé de mains, ou du moins il se partage.
La méthode, d’ailleurs, s’éprouve. Fabrice et moi avons récemment interpellé en même temps un politique sur Twitter (peu importe ici le qui et le quoi). Ce qui compte, c’est que nous étions deux : tout de suite, cela fait moins hurluberlu du 2.0, et j’ai l’intime conviction que la réponse a suivi d’autant plus vite. D’où l’idée suivante. Si nous sommes non plus deux, mais trois, sept, douze à interpeller un élu par un message bien senti, le même pour tous (venez en parler sur un plateau diffusé exclusivement sur le web, sans coupure publicitaire ni format préfabriqué), alors cela s’appelle agir en meute bien ciblée ; et cela marchera d’autant mieux.
Notre absence de snobisme
Nous allons continuer ces plateaux avec des politiques : participez avec nous. Le signal donné par celui-ci, c’est aussi notre absence de snobisme. Nous ne nous sommes pas « positionnés » pour faire les malins et nous la jouer « influents », ou que sais-je : la preuve, nous avons accepté sur le plateau tous les volontaires, sans restriction. Nous étions simplement inquiets. Nous voulions des réponses.
Voilà : on y est. ON Y EST ! Les politiques ne sont peut-être pas encore tout à fait dans le coup, mais ils le seront bientôt, plus vite que beaucoup ne le pensent. À nous aussi de faire un petit effort, et de ne pas les laisser nous distancer.
Post-scriptum, octobre 2026. Seize ans plus tard, ce billet a la fraîcheur d’une photo de classe : tout le monde y sourit, et l’on sait ce que chacun est devenu. Ce qui s’est vérifié : les politiques sont venus, sur nos plateaux et ailleurs, et les consultations en ligne se sont multipliées ; la loi pour une République numérique, votée en 2016, a même été précédée d’une consultation publique de son projet, présentée comme une première. Ce qui a vieilli : ma confiance dans la sincérité du dialogue. J’écrivais alors, en marge de ce texte, que l’alibi sécuritaire revenait systématiquement en force ; il est revenu, de loi en loi, et l’on a souvent consulté le citoyen pour mieux décider sans lui. Aller chercher les politiques ne suffit pas : on obtient leur présence, rarement leur pouvoir. Ce qui demeure, en revanche, c’est la majuscule du titre. Ce NOUS de 2010, écrit en capitales comme on frappe du poing sur la table, est devenu le cœur du Pari de l’Intelligence Collective : non plus convoquer les élus sur un plateau, mais organiser les citoyens pour qu’ils tiennent eux-mêmes le stylo. L’intuition de la meute bien ciblée avait de l’avenir ; il lui manquait un projet.
Tu veux aller plus loin ?
Sources et références 1 min →Sources et références
- Nouveau Centre et Fondation pour l’innovation politique, Déclaration des droits fondamentaux numériques, juin 2009 : le texte qui servait de base au plateau, ouvert à l’époque à une consultation en ligne.
- Conseil constitutionnel, décision n° 2009-580 DC du 10 juin 2009, Loi favorisant la diffusion et la protection de la création sur internet, considérant 12 : l’accès à internet rattaché à la liberté de communication de l’article 11 de la Déclaration de 1789.
- Pierre Lévy, L’Intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberspace, La Découverte, 1994 : la matrice intellectuelle de la « foule intelligente ».
- Howard Rheingold, Smart Mobs. The Next Social Revolution, Perseus, 2002 : les foules qui s’organisent par le réseau.
- James Surowiecki, The Wisdom of Crowds, Doubleday, 2004 : quand la foule juge mieux que l’expert, et à quelles conditions.
- Loi n° 2016-1321 du 7 octobre 2016 pour une République numérique : un projet de loi soumis, avant son examen au Parlement, à une consultation publique en ligne présentée comme une première.
Première publication : techtoc.tv, 7 janvier 2010.
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