Eh. Oh. C’est pas bientôt fini, cette ambiance de corbeaux dans le petit Landerneau de LinkedIn ?
Un de mes contacts, un brave type, vient d’être suspendu du réseau pendant une journée, à la suite des signalements de quelques confrères ligués contre lui. Psychodrame dérisoire, dira-t-on. Signal faible, je réponds : il en dit long sur la qualité de notre tissu social, dont nous sommes tous comptables.
Car il faut distinguer deux mondes. Le premier est subjectif : mon cercle privé, mon groupe de discussion, ma fête. J’y invite qui je veux, j’en sors qui je veux, discrètement, sans affront public ; c’est mon droit, puisque j’y suis chez moi. Le second est objectif : un réseau quasi universel, devenu central dans la vie professionnelle de millions de gens. En faire exclure quelqu’un par la délation organisée, c’est toucher à son travail, à sa réputation, à sa famille. Une riposte mal graduée, toujours disproportionnée.
Robert Sutton, professeur à Stanford, a donné un nom presque savant à l’importun qui grippe la dynamique d’un groupe : le sale con. Je verse à son dossier une observation de terrain. Celui qu’on écarte en silence de son cercle n’est qu’un sale con subjectif, et chacun est toujours celui d’un autre. Mais celui qui va trouver les videurs du grand réseau pour faire bannir un rival accède, lui, à un statut supérieur : le sale con objectif, incontestable.
Derrière la cabale, on trouve presque toujours la même bête : la jalousie entre égaux, cette passion triste que Spinoza décrivait déjà, qui se réjouit de la faiblesse de ses pairs et s’attriste de leur vertu.
Faites la loi chez vous, si vous y tenez. Mettez un videur grognon à l’entrée de votre club. Mais dans l’espace commun, retenez votre main.
Abîmer la réputation professionnelle d’un pair reste le tabou ultime.
La version longue
Le retour des corbeaux
Eh. Oh.
C’est pas bientôt fini, cette ambiance de petits corbeaux dans le Landerneau de LinkedIn et de ses consultants en mal de tendresse ?
Ce billet est un coup de colère noire, que je peine à contenir (mais je m’y applique, promis). Je viens encore d’apprendre une chose qui m’ulcère : un de mes contacts, un brave type, aurait été suspendu de LinkedIn pendant une journée.
Je vous vois venir : quel psychodrame pour si peu ! C’est vrai. Le simple fait que j’en fasse un sujet, qu’il en fasse un sujet, que d’autres en fassent un sujet, peut légitimement sembler puéril. On peut aussi comprendre que l’affaire l’ait profondément affecté.
Et vous allez voir, comme moi, que derrière ce psychodrame sans importance se trame la toile de fond, presque métaphysique, de travers humains qui sont la voie royale, si l’on n’y prend garde, vers des fautes bien plus graves. C’est un signal faible : il nous renseigne sur la réalité du tissu social.
Si j’en parle ici, c’est aussi que l’affaire m’a stupidement éclaboussé. J’expliquerai pourquoi.
Un lien en guise d’avertissement
Je souhaite que cette page me serve de référence, et que je puisse en produire le lien (si besoin, mais j’espère que non) chaque fois qu’on me remettra dans la même position embarrassante.
Si je vous envoie cette adresse à titre personnel, elle voudra dire ceci : « Là, tu vois, tu es en train de te mettre dans le même scénario. Tu es en train d’incarner le concept de sale con, tel que l’a développé un professeur de Stanford, Robert Sutton. »
Mon but : ne jamais avoir à réexpliquer tout cela. Alors je le consigne.
Inquiétez-vous donc si je vous transmets ce lien : c’est, a minima, un rappel à la réalité. Cela peut aussi vouloir dire qu’un sale con s’est éveillé en vous, et j’ose espérer que la chose n’est que passagère.
(Le terme n’est pas de moi. Le livre de Sutton, The No Asshole Rule, paru en 2007, a été traduit la même année en français sous le titre Objectif zéro sale con. C’est un traité de management très sérieux sous un titre qui ne l’est pas : la thèse est qu’un seul individu toxique suffit à empoisonner un collectif, et que le coût de sa tolérance est toujours sous-estimé.)
Quand les meutes ne pensent pas
Voici ce qui se passe, et pourquoi la symbolique de la chose m’interpelle, aussi anecdotique que paraisse une suspension d’un jour.
Le plus édifiant, c’est quand les sales cons semblent agir en meute. Une suspension de ce genre suit en général des signalements ; et pour que la manœuvre aboutisse, mieux vaut être plusieurs. Généralement, dans le petit Landerneau, ils se liguent donc courageusement contre la personne à exclure. Ils ont, je suppose, à leur tête un super sale con, l’instigateur, qui traîne dans son sillage gluant quelques sales cons malgré eux.
Quels sombres scribouillards ont pu s’atteler à quelque chose d’aussi pathétique ?
Je tiens à pousser ce cri : quelle que soit la nature de la discorde, c’est profondément méprisable. Dès lors que l’exclusion d’un réseau fonctionne par le truchement de la délation organisée, cela en dit long sur la mauvaise qualité du tissu social (dont nous sommes tous responsables, soit dit en passant).
Et d’une, c’est très bête : il suffit de faire comme moi avec les adversaires toxiques, à savoir les bloquer. Ça marche très bien. Point.
Et de deux : sur le plan éthique, c’est misérable. LinkedIn est devenu un réseau professionnel central dans la vie des gens ; toute exclusion y est donc une riposte mal graduée, forcément disproportionnée, inacceptable. Une telle action devrait, à l’échelle de votre écologie intime, de votre système de valeurs, de votre boussole morale, vous apparaître comme un tabou ultime.
Même votre pire ennemi ne mérite JAMAIS de perdre ses chances de trouver un travail, ni d’être grillé auprès de ses pairs.
Une méthode simple : chez soi, on fait sa loi
Pour vous mettre à l’aise, j’ai bien mieux à proposer à celles et ceux qui voudraient maîtriser leur environnement.
Organisez vos propres communautés, au lieu d’essayer de maîtriser celles qui sont trop grandes pour vos ambitions. C’est du travail, certes, mais créer ses propres cercles de confiance, à l’abri des regards, en vaut la peine. Si vous voulez faire de la veille et de l’intelligence partagée avec celles et ceux qui en valent le coup, invitez-les dans des fils de discussion privés. Les vôtres. Avec un peu plus de temps et de volonté, vous pouvez même faire comme moi avec ce blog, qui est aussi mon réseau social privatif (si vous voulez des conseils, je veux bien en donner : il suffit de demander, gentiment, hein). Plus simple encore, il y a les messageries : j’anime ainsi sur WhatsApp un groupe d’une soixantaine de membres actifs, autour d’un premier cercle d’une dizaine de personnes, et nous y vivons des conversations fort gratifiantes et fort stimulantes.
Croyez-moi : recréer un cercle virtuel de contacts avec qui tenter de nouvelles expériences est une très bonne idée. Pour en avoir initié un, je confesse volontiers l’atout majeur d’une micro-communauté confidentielle, construite à la main : j’y suis chez moi.
Vous voyez l’idée ?
Les implications avantageuses sont nombreuses ; voici la principale, en matière de gestion du collectif. Quand un sale con, qui ne comprend pas qu’il m’importune et qu’il est dans MA fête, m’insupporte à force de répéter « moi, je », et rien d’autre que « moi, je » (sans compter qu’il ne pige rien à l’intelligence collective), je n’en fais pas tout un plat : je le raccompagne à la porte. Puisque je suis chez moi.
Ce n’est d’ailleurs pas toujours un sale con : parfois, nos objectifs divergent, tout simplement. Cette seule possibilité me permet d’éviter d’infliger un affront public à la personne que j’écarte, surtout si je ne me suis pas senti attaqué. Les choses se passent en douceur, en toute discrétion. Et puis, je suis garant de l’équilibre d’un cercle minuscule, où il me semble essentiel de préserver une bonne atmosphère d’échange.
Ma fête. Mes amis. Pas de prestation, pas d’obligation. Mon univers.
L’intuitu personae avant tout (ou, si l’on me passe ce latin de cuisine, l’intuiti collaboratis).
Si j’avais croisé ce sale con dans une boîte de nuit, pourvu qu’elle soit assez grande, j’aurais changé d’étage, ou au pire quitté les lieux pour une autre soirée. Dans le contexte de LinkedIn, en revanche, ce n’est franchement pas le même esprit. Exclure quelqu’un de cet environnement, c’est nuire à sa vie, à sa réputation, à son équilibre psychique. Aller voir les videurs de LinkedIn pour faire sortir quelqu’un qu’on n’aime pas (fût-il, objectivement et sans l’ombre d’un doute, un super sale con), c’est profondément irresponsable.
En plus d’être bête. Si bête, d’ailleurs, que c’est vous qui devenez alors le sale con de service.
Pourquoi je prends la peine d’écrire ceci
Il y a un petit historique. Je vais essayer de le dire vite ; je suis en train de décolérer, rassurez-vous.
Je me retrouve souvent, peut-être à cause du collectif que j’anime, à devoir jouer les arbitres en privé. Le maire du village, rôle que je n’ai pas du tout, mais alors pas du tout, envie d’endosser. Je n’aspire qu’aux discussions stimulantes, et souvent très chouettes, que produit l’intelligence collective ; quand ça marche, c’est presque émouvant. C’est heureusement la règle, et ces bisbilles sont rares, bien que puissamment urticantes. Mais les querelles d’ego en font partie, et ces histoires convergent parfois vers moi.
Ne me liront donc ici que celles et ceux que cela concerne (et ceux qui, bien malgré eux le plus souvent, se retrouvent embarqués dans de petites cabales qui finissent tout à l’égout). Parce que, chers amis, si tant est que j’aie une minuscule influence, je veux en finir. Et le dire officiellement : ce n’est ni professionnel ni malin de jouer à cela sur LinkedIn. Je n’ai, au surplus, aucune envie de jouer les sages de service dans de tels enfantillages. Je l’ai déjà trop fait.
Tenez : le brave gars suspendu, donc, est vraiment un brave gars. Il avait eu des démêlés avec un membre de mon cercle, dont il s’était moqué dans une publication. J’ai réussi à rester discret, dans l’intérêt des deux. J’ai passé une soirée ridiculement mal investie à dissuader l’offensé de porter plainte. Sic. Une plainte. Et re-sic. Le brave gars, il faut le dire, verse parfois, et bien à tort, dans la critique ad hominem : cela fait partie de son humour à la lisière. Pour calmer le jeu, je lui ai amicalement déconseillé de poursuivre dans cette voie, d’autant plus à l’aise qu’il ne m’a jamais attaqué (bien au contraire), tout en l’invitant à garder ce qui le rend si authentique et touchant. L’autre, en face, était prêt à déclencher le plan ORSEC, comme si un billet d’humeur allait lui porter ombrage (tu parles !) : pour une petite remarque désagréable, il avait déjà fait dresser un constat d’huissier. Je vous jure. Sic, sic et sic. Ambiance délétère.
À tous les deux, de vive voix, j’ai fait la même réponse : « Dans le doute, comportez-vous en stratèges, les gars ! »
En clair, et c’est la seule conclusion saine : évitez-vous. C’est tout. LinkedIn, c’est grand. Que dis-je : c’est immense. Si vous voulez mieux contrôler votre environnement de discussion, construisez en complément un espace confidentiel, selon la méthode ci-dessus. Mais ne cherchez pas à contrôler LinkedIn : c’est parfaitement idiot.
Dans un groupe de soixante personnes, en revanche, l’atmosphère peut vite devenir toxique, étroite, étouffante même, si l’on doit y subir un sale con de passage. Récemment, l’un d’eux (au sens de Sutton, toujours), profondément pénible à mes yeux, a été sorti de MON groupe. La différence de taille, je le rappelle, c’est que non seulement j’y suis chez moi, mais que cet espace n’est pas plus grand qu’un dé à coudre au regard de l’océan LinkedIn. Et le sale con ne comprend pas, parce qu’il a généralement l’horizon court, que je ne facture pas le temps que je passe à orchestrer ces échanges : je veux juste qu’on soit bons amis, dans un bon état d’esprit. Bref, je veux qu’on me fiche la paix.
Bottom line : la vie est trop courte pour ça.
Je l’ai donc raccompagné, sans rien en dire à personne.
Le sale con subjectif et le sale con objectif
Je pense de lui que c’est un sale con ; mais je me doute que ce jugement est peut-être très subjectif. Aussi ai-je pris soin de garder notre échange strictement privé (encore heureux, me direz-vous, à fort juste titre, puisque l’inviter ne fut peut-être que mon erreur, pas même la sienne). Ça ne matchait pas, comme on dit outre-Atlantique. C’est tout, et cela ne regardait que nous deux. Je le lui ai expliqué en privé, très franchement, pour ne pas insulter son intelligence par des circonvolutions hypocrites, et j’ai même terminé mon message par quelque chose comme : « je peux me tromper ».
Voici le résultat. Confirmant mon intuition générale, à savoir que le sale con se signale aussi par son potentiel de mauvaise langue, que fait-il ? Il adresse à sa propre communauté, dans un esprit fort chevaleresque et d’une redoutable distinction, un message qui me désigne du doigt, avec une mauvaise foi victimaire pachydermique, comme si j’étais un censeur, comme s’il avait été spolié, pire, comme s’il avait été exclu d’un parti politique. Alors que j’ai simplement raccompagné hors de MA petite fête un invité qui me la rendait vraiment désagréable.
Au lieu de faire son autocritique, il a fait son autodafé, en s’illustrant par le niveau intellectuel et éthique que je lui soupçonnais dans mes pires hypothèses. Comble de l’anxiogène : il est à deux doigts de convoquer une conférence de presse pour évoquer sa fêlure narcissique. Pour quoi, déjà ? Ah oui : avoir été sorti en douce d’un groupe WhatsApp. À côté de la profondeur de son désarroi, les grandes crises diplomatiques du siècle passaient pour un jeu de quilles.
Un peu de mesure, que diable.
Il est vrai que les réseaux sociaux, publics ou privés, infiniment petits ou gigantesques, charrient leur lot de petites blessures narcissiques. Il faut faire l’effort d’en garder une vision proportionnée.
OUI, tu peux sortir un sale con d’une fête privée chez toi. Là, toute subjectivité est permise.
Mais NON, tu ne peux pas comploter pour faire exclure ton adversaire d’un réseau bien plus grand qui n’est pas le tien, ni porter plainte au premier grief. Réfléchis aux conséquences : abîmer une réputation professionnelle, c’est LE tabou ultime. C’est inhumain. Tu abîmes aussi sa famille et ses proches. Tu appliques un élan entièrement subjectif à un monde factuel et objectif. Ce qui fait de toi, à ton tour, un super sale con.
Ma recette pour ne plus être tenté tient en peu de mots : entretiens bien, bien, bien tes relations de premier niveau, et établis un premier cercle de confiance. Celui-là, tu en es le chef de projet ; non, mieux, attends : tu en es LE chef d’orchestre. Tu y as instauré une réelle légitimité. Tu peux même y être ton propre sale con local, celui-là ne fait de mal à personne : ceux qui ne t’aiment pas partiront, ceux que tu aimes et qui t’aiment resteront, et ces liens restent discrets pour le reste du monde.
Dans ce vase clos, on a bel et bien le droit de ne pas aimer quelqu’un, au point de céder à la tentation de l’affubler du sobriquet de sale con. Même si je déteste ça. Sincèrement.
Je peux dire qu’avec un taux d’exclusion d’environ un pour cent (des pénibles que je ne sentais vraiment pas), je ne suis ni particulièrement paranoïaque ni particulièrement ayatollesque. Je m’en sors honorablement. Car j’aime jusqu’aux profils atypiques et déjantés, dérangeants, provocateurs, impertinents. Mais il arrive qu’un seul concept définisse un interlocuteur : le sale con. C’est triste, mais c’est vertigineusement vrai ; et lui, comme l’explique magistralement Sutton, est ingérable. Il grippe la dynamique collective. Même dans ce cas de figure, je ne m’autorise à l’écarter qu’à une condition expresse : que cela se passe dans l’absolue confidentialité d’un cercle minuscule. Le mien.
Évitons la dissonance cognitive : s’éloigner d’une personne toxique, ou l’éloigner de son premier cercle, n’a rien d’une censure.
Seulement voilà : par définition de son mauvais caractère, le sale con, plutôt que de se remettre en question ou de mettre ce désaccord sur le compte d’une incompatibilité entre personnes (on est toujours, c’est bien connu, le sale con d’un autre), va tenter d’exploiter son éviction dans un délire victimaire consistant à faire de vous l’unique, le seul, le vrai sale con.
Et là, ça se complique. On n’est plus sûr de rien. Si ce n’est qu’à cet instant précis, le sale con qui n’en était un que de mon point de vue subjectif le devient de façon indubitablement objective.
Voilà pourquoi ma méthode est bonne : elle ne repose pas sur ces rapports intersubjectifs, toujours contestables. Elle repose sur une distinction simple :
- le monde subjectif, où tu peux inclure et exclure qui tu veux sans causer de psychodrame ;
- le monde objectif, caractérisé par sa dimension publique et son usage quasi universel, où l’exclusion laisse une trace objective et néfaste.
Le seul moyen d’éviter de commettre une injustice est donc de s’en remettre aux proportions réelles de l’environnement : on n’écarte les indésirables, avec finesse et en toute confidentialité, que de son carnet d’adresses privé, de son cercle confidentiel. On ne les met PAS au ban de ce que j’appelle, pour simplifier, l’univers objectif (un immense écosystème comme LinkedIn).
Créez donc de petits cercles subjectivistes. Pour moi, c’est une messagerie ; d’autres appliquent leurs stratégies de cooptation et de filtrage dans des groupes confidentiels, sur LinkedIn ou sur Facebook. Là, faites votre loi, imposez vos décisions unilatérales, mettez un videur grognon à l’entrée du club. Faites-vous plaisir. Ça ne se verra pas, ou si peu.
Mais sortir de cette intimité pour passer à la planification grandeur nature, organiser de petits jeux délateurs dans l’univers objectif, y promouvoir des diffamations minables, c’est s’exposer à officialiser votre statut de sale con absolu. Le sale con objectif, incontestable. Le vrai, l’authentique. Un titre autoproclamé : l’homme-sandwich qui porte, devant et derrière, la pancarte « je suis un super sale con ».
Il y a pire, au fond, dans cette démarche qui vous trahit. Elle laisse paraître un gros machin beaucoup moins cocasse : le monstre aux yeux verts de la jalousie qui vous habite.
La jalousie, passion triste par excellence
Quand on dit que les Français sont jaloux, on vise mal. On associe cette jalousie à la réussite sociale des autres, et c’est inexact.
Cette jalousie-là (qui n’épuise que les jaloux eux-mêmes, dans la vacuité de leur propre existence) a ceci de typique qu’elle s’adresse à ses égaux, à ses pairs, à ceux à qui l’on a la fâcheuse tendance de se mesurer par esprit de compétition mal placé.
Spinoza l’avait parfaitement circonscrite. Les hommes, écrit-il dans l’Éthique (troisième partie, proposition 55, scolie), sont par nature enclins à l’envie : ils se réjouissent de la faiblesse de leurs égaux et s’attristent de leur vertu. L’envie est, chez lui, une forme de la haine, et la haine un affect de tristesse ; « passions tristes », c’est le nom que la postérité, Deleuze en tête, a donné à cette famille d’affects qui diminuent notre puissance d’agir. Une propension à se comparer, et à se rendre malade tout seul à force de s’y égarer.
Mais Spinoza y voyait aussi l’un de ces déterminismes auxquels nous pouvons échapper, à condition de les identifier comme tels et de le vouloir : un affect qui est une passion, dit la cinquième partie de l’Éthique, cesse d’en être une dès que nous en formons une idée claire et distincte. S’il avait été notre contemporain, j’ose espérer qu’il aurait ajouté : « et d’être un peu moins bête ». Toutes proportions gardées.
Or ce sont les mêmes qui me tiennent éveillé le soir jusqu’à minuit pour obtenir, sans même penser à dire merci, une médiation à mes frais (et aux frais de ma famille, avec qui j’ai manqué un dimanche soir pour un motif diplomatique de la plus haute importance) ; les mêmes que je tente, avec un maximum de bienveillance, de rabibocher pour leur éviter un long procès ; les mêmes qui dévorent ma patience et mon temps facturable (je suis débordé, les amis !) ; ce sont ces mêmes-là qui, apparemment, font courir le bruit que j’aurais moi-même dénoncé le brave gars auprès de LinkedIn. Comme si c’était mon problème. Et surtout, comme si c’était logique, alors que je passe mon temps à essayer de les sortir de leurs embrouilles respectives.
La quatrième dimension du non-sens.
Confrontés par mes soins à la bêtise d’un tel soupçon, ils m’affirment, penauds, être eux-mêmes victimes d’un bruit colporté par un autre sale con.
Ah.
Attendez, ça fait beaucoup de sales cons, là. On en est où ? Je vous rassure, je m’y perds aussi. Récapitulons : il y a celui que j’ai écarté de mon cercle privé ; il y a ceux qui se sont invectivés jusqu’à ce que LinkedIn suspende l’un d’eux à la demande d’un groupe soudé dans sa bêtise ; et il y a moi, l’arbitre de cette joyeuse compagnie.
Tout semble indiquer, comme dans un scénario tordu, que le premier sale con, écarté de ma fête, a entretenu par mesure de rétorsion (en phase avec sa psychologie d’anguille) l’idée que j’avais moi-même demandé la suspension du brave gars à l’humour limite.
Le corbeau, stade terminal du sale con
Le retour du corbeau masqué. Rebelote. Le scénario est si sophistiqué qu’on en tournerait un remake des Infiltrés, sous-titré : « Cette fois, c’est juste la lose. »
Allez, j’arrête. Qu’ils jouent, si ça remplit leurs journées.
Mais franchement, pour celles et ceux qui me connaissent et devinent mon penchant pour l’honneur (à quoi s’ajoute un emploi du temps qui rend la chose matériellement inenvisageable) : vous m’imaginez vraiment en train de griffonner une petite plainte d’aigrefin mal embouché à l’attention des videurs de LinkedIn ?
Sérieusement ?
Je ne sais même pas qui a eu le réflexe de faire courir ce bruit, sinon l’autre, vous vous rappelez : le sale con subjectif, qui aurait gagné à rester anonyme, et qui s’est promu tout seul, comme un grand, sale con objectif.
Quoi qu’il en soit, je verse au dossier de Sutton un avatar plus avancé du sale con, sa mutation inéluctable quand il persiste et signe (ou plutôt quand il persiste sans signer) : le corbeau. Depuis le film d’Henri-Georges Clouzot, en 1943, le mot désigne en français l’auteur de lettres anonymes qui empoisonne une petite ville à coups de rumeurs. Le corbeau, c’est le sale con qui a découvert la délation et la lâcheté de l’anonymat.
Bon sang ! Comment peut-on être aussi petit ?
Tout ce qui émane de moi, quand bien même j’aurais les pires défauts, c’est une franchise sans faille : ma réputation de type cash me précède où que j’aille. (C’est mon blog : on me pardonnera d’y être un tantinet égotiste.)
Voici donc mon message aux corbeaux : je ne suis pas une petite nature. Je dis toujours de gré à gré ce que je pense, et je le signe de mon nom. Pardon du cliché, je sais qu’il en agace certains au plus haut point dans ce monde policé ; tant pis, et justement : qu’ils fassent avec. Je ne supporte pas les petits hominidés veules et égocentrés qui font de la délation un sport de douzième sous-sol.
Plus sérieusement : il y a dans cet écosystème beaucoup de tension, parce que beaucoup y sont en concurrence et ne savent pas toujours faire vivre une saine émulation. Eh bien, chers abonnés à la sale-connerie, bannissez les comportements de cloportes si vous voulez qu’on recommence à vous considérer.
La meilleure manière de regagner des parts de marché, ou de mieux vous occuper l’esprit, c’est de ne jamais vous départir de la seule chose qu’un homme puisse mettre en avant jusqu’à sa dernière heure.
Sa dignité.
Tu veux aller plus loin ?
Sources et références 1 min →Sources et références
- Robert I. Sutton, The No Asshole Rule: Building a Civilized Workplace and Surviving One That Isn’t, Business Plus, 2007 ; trad. française Objectif zéro sale con, Vuibert, 2007. Le traité de management d’où vient le concept, plus rigoureux que son titre.
- Baruch Spinoza, Éthique (1677), troisième partie, proposition 55 et scolie (l’envie entre égaux), et cinquième partie (la connaissance des affects comme voie de libération).
- Gilles Deleuze, Spinoza. Philosophie pratique, Minuit, 1981 : la lecture qui a popularisé l’expression de « passions tristes ».
- Miguel Benasayag et Gérard Schmit, Les passions tristes. Souffrance psychique et crise sociale, La Découverte, 2003 : la notion appliquée à la société contemporaine.
- Henri-Georges Clouzot, Le Corbeau, film, 1943 : la ville empoisonnée par les lettres anonymes, et le mot qui en est resté.
- Martin Scorsese, Les Infiltrés (The Departed), film, 2006 : pour le jeu de dupes entre taupes, dont nos corbeaux de réseau offrent la version modeste.
Première publication : la web-TV de bascunana.com, 24 juin 2019.
Ne likez pas. Commentez : je réponds à chacun.