Le véritable ennemi de la laïcité, et plus largement de la raison, porte un nom qu’on prononce trop peu : le littéralisme. Quelle que soit la religion.
Regardez cette scène d’À la Maison-Blanche (The West Wing), diffusée en octobre 2000. Une animatrice de radio invoque le Lévitique pour qualifier l’homosexualité d’abomination. Le président Bartlet, d’une courtoisie redoutable, lui demande conseil : à quel prix peut-il vendre sa fille comme esclave, ainsi que l’autorise l’Exode ? Doit-il exécuter lui-même son chef de cabinet, qui travaille le jour du sabbat, ou peut-il appeler la police ? Toucher la peau d’un porc rend impur : une équipe de football peut-elle encore jouer avec des gants ? Personne ne vit selon la lettre. Le littéraliste choisit ses versets, puis cache son choix derrière le texte.
La leçon vaut pour toutes les Écritures, et c’est ce qui la rend pédagogique : elle ne vise aucune foi, elle vise une manière de lire. La loi du 9 décembre 1905 n’a pas d’autre ambition que d’assurer la liberté de conscience et de garantir le libre exercice des cultes sous l’empire de la loi commune. Elle protège le croyant comme l’incroyant, à une condition : qu’aucun texte, sacré ou non, ne prétende passer au-dessus d’elle.
Or le littéralisme se cultive. Des stratèges du djihad ont écrit, noir sur blanc et sur des centaines de pages, comment enrôler des lecteurs à la lettre ; ils prospèrent sur notre fatigue, car un esprit saturé croit plus volontiers ce qu’on lui répète. L’antidote est connu : la connaissance, l’histoire des textes, l’esprit critique. Il exige une pédagogie que nos responsables devraient savoir (pouvoir ? vouloir ?) déployer inlassablement, et qu’il faut aller chercher, au mieux, sur France Culture.
Le littéraliste ne lit pas : il obéit.
La version longue
Le véritable ennemi de la laïcité, et de façon générale de la raison, c’est le littéralisme, quelle que soit la religion. Je le dis sans précaution oratoire, parce que la formule protège autant qu’elle accuse : elle ne désigne aucun peuple, aucune foi, aucun fidèle ; elle désigne une manière de lire.
La leçon du président Bartlet
Je dois l’illustration la plus éloquente de cette idée à une série que j’ai placée dans mon panthéon intérieur des meilleures jamais réalisées : The West Wing (À la Maison-Blanche), créée par Aaron Sorkin. Dans l’épisode « The Midterms » (saison 2, épisode 3, diffusé sur NBC le 18 octobre 2000), le président Josiah Bartlet reçoit des animateurs de radio. L’une d’eux, animatrice conservatrice, reste assise à son entrée ; elle tient l’homosexualité pour une abomination. Bartlet acquiesce : c’est bien écrit, Lévitique 18, 22. Puis il demande conseil, avec la plus exquise courtoisie. Il voudrait vendre sa fille cadette comme esclave, ainsi que le prévoit l’Exode (21, 7) : quel serait un bon prix ? Son chef de cabinet travaille le jour du sabbat, ce que l’Exode (35, 2) punit de mort : est-il moralement tenu de l’exécuter lui-même, ou peut-il appeler la police ? Toucher la peau d’un porc mort rend impur (Lévitique 11, 7-8) : une équipe de football peut-elle encore jouer si ses joueurs portent des gants ?
La scène est un modèle de pédagogie, pour une raison simple : elle prend ses exemples dans la Bible, c’est-à-dire dans la culture même de celle qu’elle réfute. Bartlet ne se moque pas de la foi (le personnage est un catholique fervent) ; il démontre que personne ne vit selon la lettre, que chacun interprète, et que le littéraliste se contente de choisir ses versets avant de dissimuler son choix derrière le texte. Le littéralisme se présente comme un excès de fidélité ; il est une interprétation qui refuse de s’avouer.
Remarquez au passage d’où vient la force du personnage : il connaît le texte mieux que son adversaire. Il n’y a pas d’esprit critique sans connaissances. Le relativisme qui dispense d’apprendre fait le lit de celui qui prétend savoir.
Ce que dit la loi
Puisqu’il est question de lettre, lisons-la. L’article 1er de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État dispose : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. » L’article 2 ajoute : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » Le mot « laïcité », notez-le, n’y figure pas. C’est la Constitution de 1946 qui qualifie la République de « laïque », et l’article 1er de celle de 1958 proclame à son tour : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. »
La laïcité n’est donc ni une doctrine ni une croyance de substitution : c’est un cadre. Il garantit à chacun la liberté de croire ou de ne pas croire, impose à l’État la neutralité, et ne demande en échange qu’une chose, la même à tous les cultes : la primauté de la loi commune. C’est exactement là que le littéralisme entre en collision avec elle, puisqu’il place un texte au-dessus de la loi des hommes, quel que soit le dieu qu’il invoque.
Une querelle interne à chaque foi
La ligne de fracture ne passe pas entre les religions ; elle traverse chacune d’elles. À Cordoue, à la fin du XIIe siècle, Averroès soutient dans son Discours décisif que lorsque le sens apparent de la Révélation contredit la démonstration rationnelle, il faut interpréter le texte. En 1670, Spinoza consacre le chapitre VII de son Traité théologico-politique à une méthode d’interprétation de l’Écriture par l’Écriture elle-même, son histoire et sa langue. Et Paul de Tarse, bien avant eux, prévenait les Corinthiens : « la lettre tue, mais l’esprit vivifie » (2 Co 3, 6).
Chaque tradition a ses littéralistes et ses interprètes. Une pédagogie laïque bien comprise ne combat pas les croyants : elle s’appuie, dans chaque foi, sur ceux qui savent lire.
Le littéralisme comme munition
Encore faut-il voir que le littéralisme, aujourd’hui, ne se contente pas d’exister : on le cultive, on l’exploite. Ses meilleurs stratèges ne sont pas des naïfs, ce sont des planificateurs.
Abou Moussab al-Souri, idéologue syrien gravitant dans l’orbite d’al-Qaïda, diffuse à partir de décembre 2004 un Appel à la résistance islamique mondiale de quelque mille six cents pages, selon le décompte de Gilles Kepel : il y théorise un djihad décentralisé, porté en Europe par des cellules autonomes, et destiné à provoquer en retour des réactions de rejet qui pousseraient les musulmans européens vers ses recrues. En novembre 2010, la branche yéménite d’al-Qaïda expose dans sa revue en ligne Inspire ce qu’elle présente comme une « stratégie des mille entailles » : des attaques plus petites, moins coûteuses, plus fréquentes. Le 22 septembre 2014, le porte-parole de l’organisation État islamique, Abou Mohammed al-Adnani, appelle ses partisans à tuer les ressortissants des pays de la coalition, Français en tête, « de n’importe quelle manière ».
Tout cela est écrit, diffusé, planifié. Et tout cela compte sur des lecteurs à la lettre, ces idiots utiles qu’on enrôle d’autant mieux qu’ils ne lisent rien d’autre. Ces stratèges ne parlent pas au nom des croyants : ils parlent à leur place, ce qui est précisément le geste littéraliste. Le piège a deux mâchoires (enrôler des lecteurs serviles, et provoquer en retour la généralisation qui leur fournira des recrues). La laïcité, appliquée avec rigueur et à égalité à tous les cultes, déjoue les deux.
Système 1, système 2
Pourquoi le phénomène enfle-t-il ? Daniel Kahneman a donné une partie de la réponse. Notre esprit fonctionne selon deux régimes : un système rapide et intuitif, enclin à croire ; un système lent, délibératif, chargé du doute, mais paresseux et souvent occupé. Quand le second est saturé, le premier croit presque tout ; et la répétition fabrique de la croyance, parce que la familiarité se distingue mal de la vérité. Une société en surcharge cognitive permanente offre aux propagandes un terrain idéal : les gens n’ont plus le temps de s’y intéresser vraiment, et le phénomène prospère dans cet angle mort.
Je plaide coupable : j’en fais partie. Je l’avoue d’autant plus volontiers que ma propre méthode, sur ces sujets, est d’une prudence presque larvaire. Pour ne pas confronter trop brutalement mes pairs à ces réalités (qui m’ont beaucoup fait phosphorer, et parfois frôler le nihilisme), je procède par petites touches, par nudge à très modeste échelle. C’est peu. C’est déjà ça.
La pédagogie, inlassablement
Au moment où j’écris, le procès des attentats de janvier 2015 s’est ouvert à Paris depuis huit jours. Inutile, donc, de rappeler pourquoi il faut développer l’esprit critique de tous avec une urgence plus grande que jamais. La question que je pose est plus modeste, et plus gênante : si vous étiez aux responsabilités, auriez-vous pris soin de rappeler ces basiques ? Et comment ?
Je rêve d’entendre nos dirigeants tenir le langage du président Bartlet : non pour moquer une foi, mais pour enseigner une manière de lire. Rappeler que tout texte s’interprète, que toute interprétation a une histoire, que la loi commune s’applique à tous, et que l’école doit transmettre assez de langue et de culture pour qu’un adolescent puisse tenir tête à celui qui prétend lui réciter la vérité. Cette pédagogie existe ; on la trouve sur France Culture, au mieux. Elle devrait se trouver partout.
« La lettre tue, mais l’esprit vivifie. » La République n’a pas besoin d’y croire pour l’enseigner.
Post-scriptum, octobre 2026. Cinq semaines après ces lignes, le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie, était assassiné peu après être sorti de son collège de Conflans-Sainte-Honorine, pour avoir montré des caricatures lors d’un cours sur la liberté d’expression. La loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République a suivi. Une loi, toutefois, ne remplace pas une pédagogie : elle la protège, au mieux.
Pour aller plus loin
Sources et références 1 min →Sources et références
- Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État, articles 1er et 2.
- Constitution du 4 octobre 1958, article 1er.
- The West Wing (À la Maison-Blanche), série créée par Aaron Sorkin, saison 2, épisode 3, « The Midterms », NBC, 18 octobre 2000.
- Averroès, Le livre du discours décisif, trad. Marc Geoffroy, introduction d’Alain de Libera, GF Flammarion : un juriste et philosophe du XIIe siècle qui défend l’interprétation contre la lecture littérale.
- Spinoza, Traité théologico-politique, 1670, chapitre VII, « De l’interprétation de l’Écriture ».
- Henri Peña-Ruiz, Qu’est-ce que la laïcité ?, Gallimard, coll. « Folio actuel », 2003 : une introduction claire au cadre juridique et philosophique.
- Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2. Les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2012.
- Gilles Kepel, avec Antoine Jardin, Terreur dans l’Hexagone. Genèse du djihad français, Gallimard, 2015 : pour comprendre la doctrine d’al-Souri et sa postérité.
- Loi n° 2021-1109 du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République.
Première publication : les web-TV de Webcastory (bascunana.com, Politoscope TV, cafeine.tv), 10 septembre 2020. Texte relu et augmenté en octobre 2026.
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