Il a la fourrure douce, l’œil humide et un vocabulaire impeccable. Il vous a repéré un vendredi, glissé dans son #FollowFriday, gratifié de quelques smileys et d’un retweet bien senti. Puis il a placé, au moment exact où cela flatte, la phrase qui ouvre toutes les portes : j’adore ce que vous faites.
Je l’ai baptisé, en 2009, le bisounours 2.0. C’est une simple mise à jour du cloporte 1.0, le pique-assiette mondain de toujours, recompilé pour les réseaux sociaux. Son génie tient en une méthode : il n’a rien d’autre à vendre qu’un échange de visibilité, mais il le vend avec une constance de missionnaire. Interrogez-le sur son modèle d’affaires : il s’épanche en circonvolutions sur le marché auquel il « croit », et il esquive les questions qui fâchent par un redoublement de bisous. Le « 2.0 » lui sert d’alibi : tout est neuf, donc rien n’est exigible. On verra plus tard.
Plus tard, c’est le jour où vous découvrez que vous lui avez avancé une prestation, présenté le cousin d’un ministre et prêté votre plateau, et qu’il ne vous doit rien, puisque tout cela se faisait entre amis.
La Fontaine avait tout dit en 1668 : tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Le réseau social n’a rien inventé ; il a seulement abaissé le coût de la flatterie à presque rien, et multiplié les fromages.
Ma prophétie de l’époque était optimiste : les outils qui avaient fait naître le bisounours allaient le confondre, parce que nous étions quelques-uns à avoir grandi. Elle s’est vérifiée à moitié. Nous avons appris à reconnaître la peluche ; la peluche, elle, a appris à se passer de fourrure. Le compliment s’est industrialisé, et c’est de plus en plus souvent une machine qui adore ce que vous faites.
Contre la peluche, il n’existe qu’une arme : avoir grandi.
La version longue
Avis de décès
Pris de convulsions atroces, le bisounours du 2.0 est en train de s’étrangler dans un dernier spasme d’orgueil. On l’assassine, que dis-je, on le lynche ; et il faut bien reconnaître qu’on soigne ici le mal par le mal. Ce sont les outils du 2.0 qui nous permettent de le repérer, et d’autant plus vite qu’il est né des mêmes mondanités virtuelles qui seront demain sa fosse commune.
En bon fossoyeur, je vous propose de cerner le personnage avant de l’inhumer.
Portrait d’une peluche
Qu’est-ce qu’un bisounours 2.0 ? Disons-le brutalement : c’est le revival, ou, pour parler numérique, la mise à jour du cloporte 1.0, plus connu sous le nom de pique-assiette mondain. (L’espèce n’est pas neuve ; seule l’interface l’est.) On le reconnaît à une suite de signes, qui sont plutôt, à vrai dire, des étapes.
D’abord, il effeuille tendrement la marguerite et s’invite subrepticement dans votre petit réseau. Il vous glisse dans son #FollowFriday, ce rituel du vendredi où chacun recommande à ses abonnés ceux qu’il faut suivre, et vous envoie quatre ou cinq smileys assortis de quelques retweets bien sentis.
Ensuite, le contact établi, il sort la figure de style sacro-sainte du bisounours malin (elle connaît des variantes, mais le principe ne varie pas) : un j’adore ce que vous faites, placé juste au bon moment, et là où ça flatte.
Jusque-là, notez-le, il aurait pu être le commun des mortels, et pourquoi pas un vrai partenaire. Ce qui fait de lui un authentique bisounours 2.0, c’est qu’il révèle peu à peu n’avoir rien d’autre à vendre qu’un échange de visibilité, lequel tourne vite à votre désavantage.
Puis il découvre le pouvoir magique des mots. Deux ou trois termes jargonneux suffisent, et vous voilà tombé contre sa douce fourrure, dans une envolée de caresses mutuelles, parce que ses idées ont l’air, au départ, sur le point de générer un vrai business, pour vous comme pour lui.
Il découvre surtout un levier formidable : le bénéfice du doute. Il le combine adroitement avec l’alibi qui forme la seconde moitié de son nom, le « 2.0 ». Interrogez-le sur son modèle d’affaires : il s’épanche en circonvolutions complexes, en termes ultrasophistiqués, sur les composantes du marché auquel il « croit ». Mais son génie est ailleurs. Il élude les questions dangereuses sans jamais oublier de vous faire des petits bisous (c’est un bisounours, CQFD) ; il vous répète tant de fois combien vous êtes gentil et merveilleux que la question de ce qu’il vend, et comment, passe à la trappe d’une conversation anodine. Car le 2.0, version peluche, tient en une maxime : on verra plus tard.
Enfin, une fois devenu votre pote, il élargit le cercle des supporters de son projet mignon tout plein ; et vous voilà, sans l’avoir décidé, parmi ceux qui lui font crédit, au sens figuré comme au sens propre.
Moralité : le bisounours étant une peluche, donc d’une anatomie fort modeste, vous ne sentirez même pas que vous l’avez dans le baba. Cela peut durer longtemps sans que vous vous aperceviez que vous êtes engagé dans un échange de bons procédés à sens unique. Je parle de toi, tu parles de moi ; tu m’avances une prestation, je te paierai plus tard, quand j’aurai trouvé les premiers clients de mon super projet ; on se fait une bouffe, mais au fond, ce que je veux, c’est rencontrer le pote du ministre que tu connais.
Pourquoi ça marche
On aurait tort de ne voir là qu’une caricature de cour de récréation. La mécanique est ancienne, et elle a ses théoriciens.
La Fontaine en a livré la version la plus courte, en 1668, par la bouche d’un renard qui vient d’obtenir un fromage : Apprenez que tout flatteur / Vit aux dépens de celui qui l’écoute. Tout est dit, sauf une chose : pourquoi le corbeau ouvre-t-il le bec ? Plutarque avait répondu, des siècles plus tôt, dans un traité entier consacré à la manière de distinguer le flatteur de l’ami. C’est l’amour de soi, dit-il, qui fait de chacun son propre premier et plus grand flatteur ; le flatteur du dehors n’a plus qu’à venir confirmer ce que nous pensions déjà de nous-mêmes. Il ajoute une image que je trouve d’une justesse cruelle : le flatteur, faute d’avoir un caractère où demeurer, est comme l’eau qu’on verse d’un récipient dans un autre ; il change de forme pour épouser celui qui le reçoit. Le bisounours n’a pas d’opinion. Il a les vôtres.
Reste le ressort économique, et c’est Marcel Mauss qui le fournit. Dans son Essai sur le don, l’anthropologue a montré que le don, sous ses airs de gratuité, crée une triple obligation : donner, recevoir, rendre. Le bisounours a parfaitement compris la leçon, mais il l’applique à sens unique. Il donne ce qui ne lui coûte rien (un compliment, un retweet, une mention) et il se fait rendre ce qui vous coûte (une prestation, un carnet d’adresses, une heure d’antenne). Il paie en monnaie de singe et se fait rembourser en espèces. Et comme vous êtes un être social, vous vous sentez obligé.
Vous me suivez ? Gardez-vous de prendre le bisounours pour un imbécile : c’est un ingénieur social de poche, qui exploite à la fois votre vanité et votre sens de la réciprocité. Le « 2.0 » lui fournit seulement le décor : un monde neuf, où l’on ne sait pas encore très bien ce qui vaut quoi, et où le doute profite à celui qui sourit le plus.
Mon cas
Dans mon cas, le bisounours 2.0 me harcèle littéralement parce que j’ai un plateau de télévision (web, certes, mais avec des caméras, des projecteurs et des invités, ce qui suffit à faire de moi une cible). Je n’ose imaginer ce que vivent, à plus grande échelle, les patrons des chaînes 1.0, noyés dans une Île aux enfants permanente, avec Casimir et tous les personnages de Walt Disney en rang autour du bureau. Que d’amour.
J’essaie de leur faire comprendre que techtoc.tv est un truc artisanal, pour faire mumuse ; que je suis juste un geek de la vidéo depuis l’âge de huit ans ; et que la seule chose qui m’éclate, dans une web-TV, c’est de traiter des sujets qui me plaisent. Rien à faire. Le bisounours geint sur le pas de ma porte et me culpabilise de n’être pas un pote 2.0. Il recommence l’alternance : bisous, circonvolutions, théorèmes foireux sur l’avenir du Web. (J’avoue, pour être honnête, être plus d’une fois tombé dans le panneau. La fourrure est très douce.)
Mais rien n’y fait : j’ai décidé de le laisser s’asphyxier dans sa vanité, parce qu’un phénomène étrange s’est produit. Nous sommes plusieurs à avoir cessé de sucer notre pouce. Nous avons grandi, et nous n’accrochons plus du tout aux peluches.
Paix à sa fourrure.
Post-scriptum, octobre 2026. J’ai écrit ce billet en novembre 2009 pour techtoc.tv, et c’est celui qu’on me cite encore. Avec le recul, le diagnostic tient ; la prophétie, à moitié. Le bisounours a survécu ; il a seulement changé de métier. Il s’appelle désormais influenceur, growth hacker ou expert en personal branding, et l’échange de visibilité, qu’il pratiquait en artisan, est devenu une industrie, avec ses agences, ses tarifs et ses tableaux de bord. Surtout, il a perdu sa fourrure : le compliment s’est automatisé. Les commentaires enthousiastes qui fleurissent sous la moindre publication sont de plus en plus souvent rédigés par des machines, qui adorent ce que vous faites sans l’avoir lu. Le flatteur que Plutarque comparait à l’eau, toujours prêt à prendre la forme de son vase, a trouvé le récipient idéal : un modèle de langage. À l’époque, j’avais fait mon expression de l’année du compliment même que je moquais, en le renvoyant à mes lecteurs : j’adore ce que vous faites tous. Je la garde. Elle rappelle que le compliment n’a jamais été coupable ; seul l’est celui qui le facture.
Tu veux aller plus loin ?
Sources et références 1 min →Sources et références
- Jean de La Fontaine, « Le Corbeau et le Renard », Fables, livre I, fable 2, 1668 : Apprenez que tout flatteur / Vit aux dépens de celui qui l’écoute. Le plus court traité de la flatterie jamais écrit.
- Plutarque, Comment distinguer le flatteur de l’ami (Œuvres morales) : l’amour de soi qui fait de chacun son premier flatteur, et le flatteur pareil à l’eau qui prend la forme de chaque vase.
- Michel Foucault, Discourse and Truth: the Problematization of Parrhesia, conférences de Berkeley, octobre-novembre 1983 : une lecture serrée du traité de Plutarque, et de ce qui sépare le flatteur de celui qui dit vrai.
- Marcel Mauss, « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », L’Année sociologique, 1923-1924 (paru en 1925) : la triple obligation de donner, recevoir et rendre, que le bisounours exploite à sens unique.
- Tim O’Reilly, « What Is Web 2.0 », O’Reilly Media, 2005 : le texte qui a donné son vocabulaire (et son alibi) à toute une époque.
- L’Île aux enfants, émission créée par Christophe Izard, 1974-1982 : Casimir et le paradis originel des peluches.
- Les Bisounours, nés en 1981 sur les cartes de vœux d’American Greetings avant d’envahir les jouets et les dessins animés : la mascotte involontaire de ce billet.
Première publication : techtoc.tv, 29 novembre 2009.
Ne likez pas. Commentez : je réponds à chacun.