N’êtes-vous pas parfois agacé par ceux qui se déprécient sans relâche ? Ceux qui vous exposent, longuement, l’étendue de leur nullité, pour que vous les consoliez d’une haine qu’ils croient se porter ?
J’affirme, pour provoquer la discussion par un électrochoc, que la détestation de soi est, paradoxalement, le signe d’un narcissisme incurable. On se déteste parce qu’au départ on s’est trop aimé ; et cet amour, comme tout penchant excessif de cette nature, finit par décevoir.
Je parle d’expérience. J’étais persuadé de n’être pas franchement narcissique, d’autant qu’il m’arrivait de me haïr, à tout le moins de me déprécier. Jusqu’au jour où j’ai compris que j’étais surtout déçu : déçu par les réalisations effectives de ce « Moi » potentiellement parfait que je tenais en si haute estime, et dont les échecs successifs me paraissaient indignes de « Lui ».
Ovide l’avait vu avant nous. Son Narcisse, penché sur la source, finit par comprendre que l’image qu’il aime n’est autre que lui-même (iste ego sum, « c’est moi ») ; et presque aussitôt, il forme ce vœu inouï : pouvoir se séparer de son propre corps. L’adoration de soi et le désir de se fuir tiennent dans le même souffle. Seize siècles plus tard, La Rochefoucauld l’a dit en une ligne : On aime mieux dire du mal de soi-même que de n’en point parler.
Quand on s’autoflagelle, on mesure en réalité la distance entre l’autoportrait qu’on avait secrètement projeté et ce qu’on a effectivement accompli. Cette distance fait mal parce que l’attente était démesurée. Le remède tient donc moins dans une haine de soi diminuée que dans une attente plus juste : un peu moins de gloire espérée, un peu plus de travail consenti.
On ne se déteste jamais qu’à proportion de ce qu’on espérait de soi.
La version longue
Un électrochoc
N’êtes-vous pas parfois agacé par les gens qui s’autodéprécient ?
Je vous livre ici une réflexion qui aide ceux de mes proches qui pratiquent le dénigrement de soi à se ressaisir ; et, du même coup, la preuve qu’un raisonnement simple est parfois la source d’une remise en question salutaire.
J’affirme donc, pour provoquer la discussion par un électrochoc, que la détestation de soi est, paradoxalement, le signe d’un narcissisme incurable.
Oui, oui. On se déteste pour la bonne raison qu’au départ, on s’aime à l’excès ; et cet amour, comme tout penchant excessif de cette nature, finit par décevoir.
Le moi parfait et ses échecs
J’étais moi-même persuadé de n’être pas franchement narcissique. D’autant qu’il m’arrivait parfois de me haïr, à tout le moins de me déprécier ; et l’on soupçonne rarement d’amour-propre celui qui se traite si mal.
Jusqu’au jour où j’ai compris que j’étais, à vrai dire, déçu. Déçu par les réalisations effectives de ce « Moi » potentiellement parfait que je tenais en si haute estime, au point que ses échecs successifs me paraissaient indignes de « Lui ». Je ne me méprisais pas vraiment ; je me trouvais en dessous de moi-même, ce qui est tout autre chose, et beaucoup plus orgueilleux.
Quand on s’autoflagelle, c’est souvent qu’on est temporairement déçu par la distance qui reste à parcourir entre les attentes que l’on a de « Soi » et ses accomplissements effectifs. Voilà pourquoi j’affirme, d’intuition, que la détestation de soi, quand elle naît de cette insatisfaction, est l’expérience paradoxale d’un égocentrisme paroxystique. Elle repose sur la certitude intime que le moi profond doit entrer en conformité avec l’autoportrait que nous en avions secrètement projeté. (Rien là de monstrueux : c’est une étape tout à fait naturelle de la construction de soi. Le problème commence quand on s’y installe.)
Ce que la psychanalyse en savait
L’intuition n’est pas neuve, et je ne la revendique pas comme une découverte. En 1914, dans Pour introduire le narcissisme, Freud décrivait déjà ce dédoublement : le moi se donne un idéal, et une instance qui l’observe le mesure sans relâche à cet idéal (de cette instance naîtra plus tard le surmoi). Le reproche que l’on s’adresse est le prix de l’idéal que l’on s’est donné ; plus l’idéal est haut, plus le tribunal est sévère.
La psychanalyste Karen Horney est allée plus loin, en 1950, dans Neurosis and Human Growth. Elle y décrit l’individu qui se forge une image idéalisée de lui-même et s’efforce de l’incarner coûte que coûte ; puis la voix intérieure qui en découle et qui lui intime, en substance (je traduis) : oublie la créature indigne que tu es en réalité ; voilà comment tu devrais être. Horney a donné à ce régime intérieur un nom qui a fait date : la tyrannie du « il faudrait ». La haine de soi y apparaît comme la conséquence directe de l’image idéalisée, la facture que l’idéal envoie chaque fois que le réel ne paie pas.
Narcisse au bord de la source
Les poètes, comme souvent, avaient pris les savants de vitesse. Relisez Ovide, au troisième livre des Métamorphoses. Narcisse, penché sur l’eau, aime une image qu’il ne parvient pas à saisir. Puis vient l’instant de la reconnaissance : iste ego sum, c’est moi ; je brûle d’amour pour moi-même. Suit cette formule vertigineuse, inopem me copia fecit, mon abondance m’a fait pauvre. Et, presque aussitôt, le vœu qui devrait nous arrêter : Oh ! si je pouvais me séparer de mon propre corps !
L’amour de soi le plus absolu de la littérature occidentale débouche sur le désir de se quitter. Le narcissisme et la détestation de soi forment deux moments d’un même mouvement : l’adoration, puis la déception, d’un amoureux qui ne peut ni posséder ni fuir l’objet de son amour.
Le moraliste
Ensuite, ce n’est qu’une question de degré. Mais même dans les cas moins prononcés, les moralistes nous avaient prévenus. La Rochefoucauld a consacré aux ruses de l’amour-propre quelques-unes de ses maximes les plus cruelles. On aime mieux dire du mal de soi-même que de n’en point parler (maxime 138). Le refus des louanges est un désir d’être loué deux fois (149). Et cette définition de l’humilité, qui n’est souvent, écrit-il, qu’une feinte soumission, un artifice de l’orgueil qui s’abaisse pour s’élever (254). À le lire, on finit par tenir toute modestie pour suspecte, et l’expression « fausse modestie » pour une redondance pataude.
Celui qui se dénigre devant vous se place, en réalité, au centre de la conversation. Il vous demande très exactement de le contredire.
Ce que j’en ai fait
Ayant progressé sur ce point, j’ai cessé de me déprécier, pour une raison que je crois rationnelle, et difficilement contestable : je n’ai plus voulu être la dupe de mon propre orgueil.
Plus utile encore, cette idée m’a appris à ne plus entretenir, par mes consolations, la plainte de ceux qui s’y installent. Je l’ai beaucoup éprouvée en accompagnement professionnel, dans ces phases où l’ego bloque le conseil. Quand vous emmenez des professionnels sur un terrain qui exige d’eux une transformation, vous rencontrez parfois cette résistance, qui au fond vous dit : je ne peux pas changer, je suis trop nul, je n’y arriverai jamais. Il y a souvent là (pas toujours, évidemment) ce narcissisme paradoxal, et cette simple réflexion suffit à l’endiguer. Je l’ai testée avec succès.
À ceux qui viennent m’exposer longuement leurs excès d’autocritique, pour que je les console de cette haine qu’ils croient se porter au moment où ils me parlent, je suis désormais en mesure de démontrer qu’ils sont, à vrai dire, les amoureux transis, et temporairement désappointés, de la cause du Moi. On se pardonne plus aisément d’avoir trop espéré de soi que d’être nul : c’est toute la vertu de l’argument.
Puisse-t-il vous servir.
Post-scriptum, octobre 2026. Je maintiens l’argument, mais je lui dois une borne que le texte de 2020 ne posait qu’en passant. Il vaut pour le perfectionniste vexé, celui qui se dit nul parce qu’il se savait promis à mieux ; il ne vaut pas pour celui qui souffre vraiment. Quand la détestation de soi est un désespoir, et non une coquetterie, la maxime ne sert à rien, et l’électrochoc peut faire mal : c’est l’affaire d’un soignant, pas d’un moraliste. Les psychologues distinguent d’ailleurs un narcissisme « vulnérable », hypersensible et inquiet, de sa version grandiose (Paul Wink en a donné, en 1991, une démonstration devenue classique) ; et le phénomène de l’imposteur, décrit en 1978 par Pauline Clance et Suzanne Imes chez des femmes brillantes persuadées de ne pas mériter leur réussite, ressemble parfois à notre amoureux déçu sans se confondre avec lui. Les travaux de Kristin Neff sur l’autocompassion, enfin, suggèrent qu’on se relève mieux en se traitant avec la justice qu’on accorderait à un ami qu’en se flagellant. Je garderais donc l’électrochoc. J’y ajouterais la main tendue.
Tu veux aller plus loin ?
Sources et références 1 min →Sources et références
- Ovide, Métamorphoses, livre III, la fable d’Écho et Narcisse ; en particulier les vers 463-467 : iste ego sum… inopem me copia fecit… o utinam a nostro secedere corpore possem !
- François de La Rochefoucauld, Réflexions ou sentences et maximes morales, 1665 (édition définitive en 1678), maximes 138, 149 et 254 : les ruses de l’amour-propre, et l’humilité comme artifice de l’orgueil.
- Sigmund Freud, Pour introduire le narcissisme (Zur Einführung des Narzißmus), 1914 : l’idéal du moi et l’instance qui observe.
- Karen Horney, Neurosis and Human Growth. The Struggle Toward Self-Realization, W. W. Norton, 1950 : l’image idéalisée et la « tyrannie du il faudrait ».
- Paul Wink, « Two Faces of Narcissism », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 61, n° 4, 1991 : narcissisme grandiose et narcissisme vulnérable.
- Pauline R. Clance et Suzanne A. Imes, « The Imposter Phenomenon in High Achieving Women: Dynamics and Therapeutic Intervention », Psychotherapy: Theory, Research & Practice, vol. 15, n° 3, 1978.
- Kristin D. Neff, « Self-Compassion: An Alternative Conceptualization of a Healthy Attitude Toward Oneself », Self and Identity, vol. 2, n° 2, 2003 : pour la main tendue.
Première publication : la web-TV bascunana.com, 26 août 2020.
Ne likez pas. Commentez : je réponds à chacun.