Spinoza n’a jamais eu de compte Twitter ; il a pourtant décrit, avec plus de trois siècles d’avance, la mécanique intime de nos fils d’actualité. Il appelait tristesse le passage à une moindre perfection, cette diminution de notre puissance d’agir qui nous ronge à bas bruit : et rien ne la nourrit mieux que la comparaison. Or qu’est-ce qu’un réseau social, sinon une machine à comparer ? Les abonnés, les cœurs, les partages, le compteur qui s’emballe chez le voisin et cale chez soi : chaque matin, la plateforme nous tend un miroir gradué, et nous y lisons notre rang.
Le résultat se voit à l’œil nu. Certains gonflent leur audience à coups d’abonnés fictifs et s’inventent des vies lisses ; d’autres guettent la moindre faute pour organiser le lynchage (l’autodafé numérique a remplacé le haro de la place publique, en plus rapide). Le moi numérique, bâti pour séduire, finit par faire obstacle à la construction de soi.
Je plaide coupable : j’ai connu, comme tout le monde, mes heures de vanité et mes accès de bêtise. J’en ai tiré une règle de conduite qui étonne parfois : tout dire, tout avouer, d’avance. Celui qui n’a rien à cacher n’offre aucune prise au chantage ; celui qui assume sa condition de bipède fragile n’a plus à jouer la comédie de la perfection.
Car la comédie a un prix. Les menteurs ne deviennent, à la longue, que l’ombre de leur propre image, et la transposition numérique de nos rivalités pousse sa logique jusqu’au bout : les blessés qu’on a laissés sur le bord de la route reviennent toujours, un jour de faiblesse. Contre la passion triste, la vieille sagesse n’a pas pris une ride : se connaître plutôt que se vendre, et tisser des alliances qui durent.
Rester vrai, en ce bas monde, est déjà un acte de résistance.
La version longue
Début janvier 2015, un blogueur de la communication, dont j’ai découvert bien trop tard la prose au cordeau, publie une enquête aussi rondement menée que déprimante : un consultant en réputation numérique, figure en vue du milieu, y est soupçonné d’avoir gonflé son audience sur Twitter à grand renfort d’abonnés fictifs. Je m’y suis attardé, j’ai commenté, puis commenté encore, au point de me délester sur la page d’une compulsion graphomaniaque que la plateforme a fini par tronquer. La voici, remise d’aplomb.
Mon premier mouvement tient en une phrase : je ne vois là que passions tristes, et une belle dose de détresse humaine.
La comédie planétaire
Je précise d’emblée, pour ne pas jouer les donneurs de leçons, que j’ai connu mes propres phases de vanité et ma belle part d’erreurs, sous l’effet d’un stress économique que je ne souhaite à personne (ces choses-là, on ne se les avoue qu’après coup, en mûrissant, et cela prend parfois des années). L’homme mis en cause, je le connaissais de façon purement mondaine : je l’avais écouté, non, pardon, j’avais bu ses paroles lors d’une conférence brillante, puis je l’avais invité, à raison, sur nos plateaux. Je n’avais vu chez lui que courtoisie, et pas l’ombre de cette flagornerie opportuniste dont tout animateur d’antenne reçoit sa ration quotidienne. D’où ma tristesse, si les faits sont aussi implacables qu’ils en ont l’air.
L’aveu le plus intéressant de l’affaire, et de loin, venait de l’intéressé lui-même, dans un billet publié sur Facebook : « le web social n’est qu’une comédie planétaire ».
Je le crois volontiers. À la longue, la numérisation des relations humaines révèle leur propre indigence, et elle conduit à une forme de nihilisme quiconque tente d’en vivre au milieu du bruit ambiant. Le sous-texte de bien des pratiques (qui échappent, pour l’immense majorité, au radar des analystes les plus chevronnés) se laisse aisément traduire : puisque rien n’a de sens et que tout ceci n’est qu’une comédie, donnons le change.
Spinoza, relu en pantoufles
Il se trouve que j’avais relu Spinoza pendant les fêtes, en mode détente (oui, c’est possible). Le parallèle m’a sauté aux yeux.
Dans la troisième partie de l’Éthique, Spinoza définit la tristesse comme le passage de l’homme d’une plus grande à une moindre perfection : une diminution de notre puissance d’agir, que nous subissons au lieu de la comprendre. Et parmi les sources les plus sûres de cette tristesse, il y a la comparaison : nous nous attristons de ce que l’autre possède, nous nous réjouissons de ce qui lui manque, et l’envie fait le reste. En m’abreuvant de cette sagesse rassérénante, je me suis quelque peu affranchi de mes propres craintes « réputationnelles » : nous ne souffrons, le plus souvent, que de la comparaison avec les autres, que nous nous infligeons sottement, comme une propension constante à la passion triste.
Une précision de généalogie s’impose, puisque l’expression a fait fortune. Spinoza parle d’affects de tristesse ; c’est la lecture de Gilles Deleuze, notamment dans Spinoza. Philosophie pratique (1981), qui a fait des « passions tristes » une arme critique, en montrant que tout pouvoir qui veut des sujets dociles a intérêt à leur tristesse. En 2003, Miguel Benasayag et Gérard Schmit en ont tiré le titre d’un livre consacré à la souffrance psychique d’une époque qui ne croit plus en son avenir. La filiation est nette : du philosophe d’Amsterdam au diagnostic social, la tristesse est passée du for intérieur à la place publique.
Spinoza, qu’il faut apprendre à relire dans le texte pour se rappeler combien il est plus doux et plus pédagogue que ce que des années de bachotage nous en ont laissé, est un maître à penser plus moderne que le plus moderne de nos gourous du développement personnel, dès qu’il est question de construction de soi.
Or toute la dynamique des réseaux sociaux relève d’une expérience phénoménologique du même ordre, et particulièrement éprouvante pour la conscience : une épreuve permanente de la comparaison, de la mesure, du besoin de prendre position, dans un contexte où l’émulation, dans ce qu’elle a de sain, flirte puis se compromet avec la vanité du quant-à-soi que traduit la course aux suffrages et aux followers. Le compteur ne ment pas sur ce qu’il compte ; il ment sur ce que nous valons.
D’où la leçon qui court en filigrane de l’enquête : la construction du moi numérique gagnerait à puiser quelque racine dans la construction de soi telle que la pratiquaient nos vieux maîtres à penser.
Du haro au lynchage
Nous avons beaucoup gagné en hyperconnexion. Nos fautes sont immédiatement visibles, et le haro de la place publique a cédé la place au lynchage numérique (ou à l’autodafé, c’est selon). J’en garde un maigre espoir : que cette pression nous oblige à progresser plus vite vers une élévation générale du niveau de conscience. Qui sait.
Un mot, pourtant, sur les commentaires. Je sais, pour avoir un peu blogué, qu’on ne peut plus rien modérer une fois la machine emballée. Si l’enquête est factuelle, certains commentaires participent d’une mise à mort dont l’intention n’est pas toujours de bon aloi, surtout lorsqu’ils avancent sous le masque de l’anonymat. De même qu’on est toujours le con d’un autre, tout chef d’entreprise est toujours l’escroc d’un frustré : en cas de faux pas, les causes et les motifs se mélangent opportunément.
Anatomie d’un chantage
J’en ai fait les frais récemment. En panne de trésorerie, j’avais proposé un troc à un vidéaste qui me semblait, à plus de cinquante ans, mûr et rassurant : du temps de mon studio équipé, pour l’un de ses clients, contre du temps de réalisation, pour l’un des miens. Entre gens du même métier, l’échange fonctionne d’ordinaire très bien. Deux mois plus tard, les masques tombent : mon partenaire « estime » que l’échange, pourtant explicite, lui a été défavorable, et me réclame de l’argent. Faute de quoi, m’écrit-il en substance, il fera savoir à la Terre entière que ma société a traversé des difficultés de trésorerie, et je perdrai mes clients.
Le Code pénal a un mot pour cela : chantage (article 312-10), c’est-à-dire le fait d’obtenir des fonds en menaçant de révéler des faits de nature à porter atteinte à l’honneur ou à la considération. La menace a fait chez moi un flop complet, pour une raison simple : je suis d’une transparence presque pathologique, et j’avais déjà tout dit, tout avoué, à tout le monde, clients compris. Je vais même jusqu’à penser (présomptueux que je suis) que l’expérience des difficultés traversées me rend plus précieux, et non moins.
Passons sur le piège déjoué. Le plus troublant est ailleurs : il est probable que mon maître chanteur d’occasion se soit persuadé qu’il agissait dans son plein droit. Et c’est bien là le drame : qu’il puisse croire à ce qu’il dit, sous l’effet de sa propre désespérance.
Voilà la mécanique inépuisable de nos débats, en ligne ou non. Il n’existe pas de Raison universelle et droite ; il existe autant de raisons déraisonnées que de cerveaux disposés à les héberger (le mien compris, les mauvais jours). Nos us et coutumes ne nous ont guère appris, à nous autres bipèdes fragiles, à parler la même raison : nous nous entre-déchirons sur des arguments subjectifs, tout en prêtant à chacune de nos démonstrations la plus parfaite objectivité. Relisez Schopenhauer et son Art d’avoir toujours raison : le dernier de ses stratagèmes, celui qu’on réserve au moment où tous les autres ont échoué, consiste à attaquer la personne. Les réseaux en ont fait le premier.
Sous l’épée de Damoclès
Même les colosses les plus imposants ont désormais des pieds d’argile numériques. Nous vivons tous sous cette drôle d’épée de Damoclès qu’est le chantage numérique, et dans tous les domaines de nos vies : des adolescentes dont un petit ami éconduit diffuse les photos intimes (consenties naïvement, trahies sciemment), jusqu’aux marques prises en otage par des cohortes d’internautes que mobilisent d’habiles activistes ; et j’en passe.
On m’objectera le droit à l’oubli. Il y a deux manières de l’entendre. La première est presque physique : le torrent d’informations, même après vous avoir piégé, finit par vous ensevelir sous le flux suivant (et c’est, au fond, une consolation). La seconde est juridique, et toute neuve : le 13 mai 2014, la Cour de justice de l’Union européenne a reconnu à chacun le droit de demander à un moteur de recherche le déréférencement d’informations le concernant (arrêt Google Spain, affaire C-131/12). Le droit court derrière le flux ; il ne le rattrapera pas toujours.
Je n’ai pas toujours brillé moi-même. Il m’est arrivé de poser un lapin (à l’auteur même de cette enquête, qui s’en souvient sans doute), puis de réagir fort mal au reproche légitime d’un intervenant, sur un plateau que j’avais organisé et… manqué (sic). J’étais alors en proie à toutes sortes de soucis personnels ; pour ceux qui ne m’ont connu que sous cet angle, je ne fus officiellement qu’un gros con. Sur plus de 4 300 émissions, je n’en ai pourtant manqué, annulé ou repoussé qu’une dizaine, par maladresse ou pour cause de maladie. Une dizaine suffit à faire une réputation.
La transparence comme bouclier
Dans le doute, j’ai donc pris le parti de la transparence : tout avouer, ne rien cacher, et le faire au besoin avec un certain masochisme, parce qu’avouer en amont désamorce tout ce qui, en aval, ressemblerait à une justification. Chacun peut le vérifier dans des billets qui remontent sur cinq ans : j’ai choisi d’être transparent jusque dans mes moments de bêtise. Il est devenu presque impossible de me piéger. D’abord influençable et vulnérable, je suis progressivement devenu imperméable à la comédie planétaire ; amateur d’âmes, je lui préfère le petit drame métaphysique qui se trame dessous, celui où l’on caresse parfois un peu d’authenticité humaine.
Faut-il pour autant devenir parfait ? Au contraire. Le mensonge naît le plus souvent du besoin de paraître tantôt supérieur, tantôt sans faille, tantôt lisse et irréprochable, et les médias sociaux se prêtent idéalement à ce fantasme de mise en scène permanente, sous prétexte que le personal branding l’exige. Celui qui se fait prendre aurait tout à gagner à l’aveu : il en sortirait humanisé, à défaut d’être parfaitement humaniste, et touchant de sincérité, au lieu de s’enferrer dans le tragi-comique discours victimaire. Les menteurs ne deviennent, à la longue, que l’ombre de leur propre image.
Rester vrai, en ce bas monde, est un acte de résistance qui finit par coûter beaucoup d’ennemis. J’en parle en connaissance de cause : toute ascension, si modeste soit-elle, est suivie d’une redescente (le plus souvent fomentée par les envieux), et je me remets tout doucement d’une grande fatigue en la matière, étalée sur quatre années de décrochage. Voilà pour la démystification du personal branding, n’est-ce pas.
Et néanmoins, je le dis à qui veut l’entendre : je me sens aujourd’hui étonnamment plus fort que cette transparence sans gloire, parfois poisseuse, souvent pathétique, mais toujours digne en filigrane. Elle ne m’a pas abattu. Ne la craignez donc pas : elle est bien moins terrible qu’elle n’en a l’air.
Les tribus soudées
Mais il faut regarder la suite. La transposition de nos rivalités dans le numérique pousse sa logique amplificatrice jusqu’au bout : un jour, fatalement, les blessés qu’on a laissés sur le bord de la route reviennent. Ils gardent la mémoire douloureuse de leurs bashings, et ils agissent plus tard, quand vous êtes affaibli.
Il faut s’y préparer.
L’avenir appartient donc aux alliances qui durent, aux tribus soudées, plus compactes encore que des familles. Acceptons notre statut de bipèdes fragiles, mettons de côté la pression du culte de la performance, et rendons au mot « réseau » son sens premier : un filet, c’est-à-dire des liens qui tiennent quand on tire dessus.
L’enjeu est plus vaste qu’il n’y paraît.
Pour aller plus loin
Sources et références 1 min →Sources et références
- Spinoza, Éthique (publication posthume, 1677), troisième partie : les définitions des affects, dont la tristesse et l’envie ; le point de départ de toute la réflexion.
- Gilles Deleuze, Spinoza. Philosophie pratique, Éditions de Minuit, 1981 : la lecture qui a fait des passions tristes une catégorie critique et politique.
- Miguel Benasayag et Gérard Schmit, Les passions tristes. Souffrance psychique et crise sociale, La Découverte, 2003.
- Arthur Schopenhauer, L’Art d’avoir toujours raison (rédigé vers 1830-1831, publié en 1864), Mille et une nuits, 1998 : trente-huit stratagèmes, dont l’ultime, l’attaque personnelle.
- René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, 1961 : le désir mimétique, ou pourquoi nous voulons ce que veut le voisin ; une piste pour comprendre la comparaison.
- Cour de justice de l’Union européenne, arrêt du 13 mai 2014, Google Spain SL et Google Inc. contre Agencia Española de Protección de Datos et Mario Costeja González, affaire C-131/12 : la naissance du droit au déréférencement.
- Code pénal, article 312-10 : la définition légale du chantage.
Première publication : les web-TV de Webcastory (bascunana.com, cafeine.tv, techtoc.tv), 3 janvier 2015. Texte relu et augmenté en octobre 2026.
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