J’ai une confession à faire, et elle ne flatte pas mon ego : mes publications sur LinkedIn ne dépassent plus les cent likes, et j’en suis heureux.
Il fut un temps où je jubilais devant l’effervescence des clics. Un sujet exigeant n’attirait alors qu’une vingtaine de lecteurs, et c’était un peu déprimant : j’avais pris goût au petit frisson de l’autosatisfaction. Puis j’ai cessé de servir des chatons, des citations universalistes et de lourdes vannes ; je me suis mis à publier des sujets pointus, pensés pour un réseau de professionnels. Le compteur a baissé. Les conversations, elles, ont décollé.
J’y vois une frontière fragile, que trop d’esprits brillants franchissent sans s’en apercevoir : celle qui sépare la popularité d’un populisme de nouvelle génération. La pression est tacite, mais réelle. Pour mieux « se vendre », il faudrait se mettre au niveau du plus grand nombre, brider sa pensée, s’aligner sur une médiane supposée. Or faire trop simple n’a rien de généreux. C’est une condescendance : elle suppose le lecteur incapable de suivre, et nie l’ambition sincère de celles et ceux qui viennent pour apprendre.
Un réseau professionnel offre mieux qu’une estrade : un atelier. On n’y instruit pas les autres, on s’y instruit soi-même en partageant ce qui nous émerveille, et la friction des idées (y compris quand un expert vient nous recadrer) vaut toutes les ovations. Le post démagogique draine des centaines de pouces levés et ne produit rien ; le post qui prend un risque produit des objections, des pistes, parfois une véritable écriture collaborative.
Je continuerai donc, au risque des flops quantitatifs, à préférer les moments qualitatifs.
Flatter son public, c’est déjà le mépriser.
La version longue
Je suis heureux, depuis que je ne lance plus guère que des sujets pointus (sans chatons, sans citations universalistes ni lourdes vannes : des sujets ciblés pour un réseau de professionnels), de ne plus dépasser les cent likes avec mes publications.
Je ne l’ai pas toujours été. Il fut un temps où je jubilais en sentant l’effervescence d’une pléthore de clics encourageants ; les sujets un peu exigeants ne drainaient alors qu’une vingtaine de lecteurs, et c’était franchement déprimant. J’avais pris l’habitude du petit frisson de l’autosatisfaction. Je plaide coupable.
Depuis, un équilibre s’est installé. J’ai compris (et je le partage ici en toute humilité, ouvert au débat) qu’en deçà d’un certain bruit, entendez un excès de commentaires qu’on ne lit plus, et avec un lectorat qualifié, on a de VRAIS échanges, généreux et profonds.
Une frontière fragile
Il existe une frontière fragile entre la popularité et ce qu’il faut bien appeler un populisme de nouvelle génération. Le mot est fort ; je l’emploie à dessein, et je le précise. En science politique, le populisme désigne une prétention bien particulière : celle de parler pour le peuple tout entier, un peuple supposé homogène et pur, dressé contre des élites supposées corrompues (c’est, à peu de chose près, la définition minimale qu’en propose le politologue Cas Mudde en 2004). Jan-Werner Müller y a ajouté un trait décisif : le refus du pluralisme, puisque celui qui prétend incarner le peuple tient tout contradicteur pour un faux peuple.
Le populisme des réseaux n’a pas cette ambition doctrinale. Il en garde le geste : flatter la masse supposée, épouser ses humeurs présumées, préférer l’applaudissement à l’argument. Appelons-le une démagogie d’interface. Gustave Le Bon, en 1895, prêtait aux meneurs de foules trois moyens d’action : l’affirmation, la répétition, la contagion. Relisez sa Psychologie des foules en faisant défiler votre fil d’actualité : l’algorithme, qui récompense ce qui circule, n’a pas inventé la recette ; il l’a industrialisée.
Une influence subtile, qu’on peut qualifier de pression malgré le non-dit, s’exerce ainsi sur un grand nombre d’esprits brillants. Pour mieux « se vendre » sur les réseaux, y compris professionnels, il faudrait « se mettre au niveau » du plus grand nombre, et brider dans ce qu’on publie sa propre aspiration à la pensée complexe. Comme s’il existait une règle implicite : se mettre au diapason d’une médiane populaire. Tocqueville avait décrit ce pouvoir de la majorité qui, dans les démocraties, laisse les corps libres et s’en prend aux esprits ; nos plateformes l’ont doté d’un compteur.
Faire simple, ou faire semblant
L’affirmer n’a rien d’élitiste, bien au contraire. Faire trop simple est une condescendance : cela nie l’ambition sincère de celles et ceux qui veulent s’élever, apprendre, se dépasser dans l’échange. Le démagogue méprise le public qu’il flatte, puisqu’il le suppose incapable de suivre. (Le peuple n’est pas bête : il est fatigué, ce qui est tout autre chose.)
Mais l’élitisme a son propre piège. En France, les sujets complexes et philosophiques ont tendance à rester l’apanage des docteurs : le jargon fait office de barrière à l’entrée, et le savant qui s’y retranche n’est pas moins condescendant que le démagogue qui simplifie. Entre la vulgarisation qui abaisse et le jargon qui exclut, il reste un chemin : celui qui prend le lecteur au sérieux.
Or le réseau, LinkedIn tout particulièrement, est précisément l’occasion, non d’instruire les autres, mais de s’instruire soi-même, en partageant avec une réelle capacité d’émerveillement les sujets que l’on découvre, et dont on peut faire profiter son écosystème de professionnels, clients ou concurrents. Rien de prétentieux là-dedans : il s’agit d’approfondir, dans la friction des idées, et de grandir ensemble en nous instruisant mutuellement de nos découvertes.
Éloge du risque
Alors pourquoi restreindre nos partages à des billets consensuels, qui ne visent qu’à nous conformer à une image rassurante de nous-mêmes ? Pourquoi s’enfermer dans les ressorts de la sagesse conventionnelle, sans jamais prendre le risque de déplaire, quand ce réseau offre un fantastique terrain de jeu pour s’essayer à l’argumentation ?
Le post attractif et démagogique se révèle d’ailleurs frustrant, pour son auteur comme pour ses lecteurs. Il draine des centaines de likes, et ne sert plus à grand-chose : il faudrait à son auteur des heures pour nouer de vraies conversations avec ses pairs et soigner chacune de ses réponses. Le post qui prend un risque (avancer une idée provocatrice, oser un sujet clivant, aborder des concepts avec un peu d’ambition, quitte à se faire recadrer par les experts, et c’est très bien ainsi) respecte davantage l’intelligence du réseau.
Je peux en témoigner. J’ai pris le temps de répondre à chacun, avec plaisir, sous mes dernières publications, qui intégraient toutes une vidéo de plus de cinq minutes (ce qu’il ne faut surtout pas faire, en théorie, m’avait-on dit). La qualité et la profondeur des échanges nous ont tous nourris ; j’y ai puisé des fulgurances et des objections pertinentes, que j’intègre à mes travaux. J’y découvre une véritable écriture collaborative, loin des sentiers battus de la conversation phatique. Le linguiste Roman Jakobson appelait fonction phatique celle des messages qui servent seulement à vérifier que le contact passe (« vous m’entendez ? ») ; elle est devenue le régime ordinaire des réseaux. On y entretient le lien. On y parle rarement.
Traiter vraiment un sujet n’a rien de pénible ni d’abscons, et n’oblige pas à rédiger un mémoire que trois experts liront. Sortir des canons imposés du super-bref et du super-léger ne me semble plus absurde, si le but, dans un réseau professionnel, est de provoquer de vraies rencontres avec des professionnels exigeants. Nous tenons là une occasion immense : inventer des modes de recherche collaborative à la mesure de ce réseau.
Ce que le like n’est pas
Un lecteur avisé m’a fait remarquer, dans les jours qui ont suivi, que le like n’était pas le problème en soi. Il avait raison, et j’ai changé de titre. Parler du like était un raccourci au service d’un propos plus large, qui rejoint le sien : écrivez ! Je ne suis pas contre l’exploration de toutes les pistes, et il m’est arrivé, je l’avoue, de rechercher la validation de mes pairs. Deux nuances seulement, mais elles comptent : ne pas confondre popularité et populisme, et ne pas laisser la quête des suffrages castrer l’élan.
Les fêtes et l’approche de la nouvelle année sont une bonne occasion de le dire, cher réseau : je ne quitterai pas ce système, que je trouve sain et constructif. Je poursuivrai les publications conceptuelles, aussi casse-gueule soient-elles ; je respecterai les attentes intellectuelles d’une plateforme fondamentalement professionnelle, sans me planquer derrière l’universalisme bisounours. Au risque de déplaire, et d’essuyer des flops quantitatifs, je continuerai de vivre avec vous des moments qualitatifs.
Et vous, ne laissez pas la crainte de déplaire tuer votre créativité, ni votre goût pour ces sujets, si complexes ou confidentiels soient-ils, qui font vraiment partie de vous et de vos aspirations.
Mieux vaut cent lecteurs qui répondent que mille pouces qui se lèvent.
Pour aller plus loin
Sources et références 1 min →Sources et références
- Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Félix Alcan, 1895 : l’affirmation, la répétition et la contagion, ou la grammaire du meneur.
- Cas Mudde, « The Populist Zeitgeist », Government and Opposition, vol. 39, n° 4, 2004 : la définition minimale du populisme qui fait référence en science politique.
- Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace, trad. Frédéric Joly, Premier Parallèle, 2016 : le populisme comme refus du pluralisme.
- Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome I, 1835 : les pages sur l’omnipotence de la majorité et son empire sur la pensée.
- Roman Jakobson, Essais de linguistique générale, trad. Nicolas Ruwet, Éditions de Minuit, 1963 : les six fonctions du langage, dont la fonction phatique.
- Bronisław Malinowski, « The Problem of Meaning in Primitive Languages », dans C. K. Ogden et I. A. Richards, The Meaning of Meaning, 1923 : la « communion phatique », avant Jakobson.
- Dominique Cardon, À quoi rêvent les algorithmes, Seuil, coll. « La République des idées », 2015 : ce que les classements font à nos conversations.
Première publication : les web-TV de Webcastory, 25 décembre 2017 ; reprise sur LinkedIn le lendemain. Texte relu et augmenté en octobre 2026. · L’article d’origine sur LinkedIn ↗
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