Je ne regarde jamais de match de football. J’ignore tout de cette envie de hurler devant un but manqué ; et pourtant, le jeudi 5 février 2009, pour la première fois de ma vie, j’ai crié devant ma télévision.
Ce soir-là, Nicolas Sarkozy reçoit à l’Élysée. Il a choisi le jour, le décor, la durée, et jusqu’aux visages de ceux qui l’interrogent : Laurence Ferrari pour TF1, David Pujadas pour France 2, Guy Lagache pour M6, Alain Duhamel pour RTL. Le thème est grave, « la crise du siècle » ; le ton, feutré. On annonce la suppression de la taxe professionnelle sans dire qui la paiera ; on promet de contrôler l’argent prêté aux banques sans avoir pris place à leur table ; on renvoie le partage des profits à un sommet social. En face, personne pour demander combien, qui, quand.
La veille, le Parlement avait adopté la réforme qui confie au chef de l’État la nomination du président de France Télévisions. L’un des quatre interrogeait donc l’homme qui allait choisir son patron. Le lendemain, un syndicat de journalistes parlait de « mascarade ». Je me suis senti moins seul, et un peu moins fou.
Ce n’étaient pas des personnes que je sifflais : c’était un dispositif, celui où le pouvoir s’interroge lui-même par bouches interposées, et appelle cela rendre des comptes. Ce n’est pas un débat quand le pouvoir choisit ses questions : c’est une audience accordée. Le citoyen ne demande pas la lune ; il demande des questions qui coûtent quelque chose à celui qui les pose, et davantage encore à celui qui doit y répondre.
À l’antenne, la déférence est une opinion qui ne dit pas son nom.
La version longue
Le soir où j’ai sifflé le pouvoir
J’avais répondu présent, ce soir-là, à l’appel à témoins de BFM TV. La formule avait quelque chose de sympathiquement démocratique : le téléspectateur, webcam allumée, y prenait la parole aux côtés des professionnels, et l’émission d’Alain Marschall et d’Olivier Truchot tenait son direct sans prompteur, avec une maîtrise du minutage que j’admirais. Le thème : l’intervention du président de la République, ce 5 février 2009, intitulée « Face à la crise ». Voici, plus posé que ce que j’ai pu en dire à chaud et sous le trac, ce que j’ai vu.
J’ai vu un homme qui reçoit chez lui. On oublie trop vite ce que dit un décor : la dorure, les fauteuils, l’hôte qui accueille et ses invités qui remercient. Un président qui s’explique devant la nation se rend quelque part ; un président qui convoque la nation dans son salon lui accorde une audience. Le format à quatre achevait l’illusion. Il offre l’apparence du pluralisme (quatre chaînes, quatre visages, quatre styles) et la quasi-certitude qu’aucun ne relancera l’autre, chacun attendant poliment son tour comme on attend la parole dans un conseil d’administration où tout a été décidé la veille.
David Pujadas, peut-être, s’est montré un tout petit peu plus piquant que les autres ; je le dis par comparaison avec l’encéphalogramme plat du reste de la soirée. Encore faut-il rappeler dans quelle position il se trouvait. La veille, le 4 février, le Parlement avait définitivement adopté la réforme de l’audiovisuel public, qui confie au chef de l’État la nomination du président de France Télévisions. Le journaliste de France 2 interrogeait l’homme qui allait bientôt choisir son patron. On a connu rapport de force plus équilibré, et l’on ne s’étonnera pas que la question qui fâche ait préféré rester dans les coulisses.
Des asperges en quête de béchamel : voilà ce qu’étaient ces questions, molles, tièdes, qui attendaient qu’on vienne les napper. Le chef de l’État, ce soir-là, avait apporté sa sauce.
Les questions que personne n’a posées
Sur les banques, d’abord. Le plan d’octobre 2008 avait mis sur la table trois cent vingt milliards d’euros de garanties pour les prêts entre établissements, et quarante milliards pour recapitaliser ceux qui chancelaient. Sauver les dépôts des Français était sans doute nécessaire ; le faire sans condition relevait du choix. Les premiers milliards sont entrés dans les banques sous forme de titres sans droit de vote : l’État a pris le risque sans prendre le gouvernail. Le président promettait, ce soir-là, que Philippe Séguin et la Cour des comptes examineraient l’emploi de l’argent prêté, et que le milliard quatre cents millions d’euros d’intérêts serait « intégralement » affecté aux mesures sociales. Un rapport de la Cour des comptes n’a jamais fait voter une assemblée d’actionnaires. Pourquoi l’argent public entrait-il dans les banques sans entrer dans leurs conseils ? La question ne fut pas posée.
Sur la taxe professionnelle, ensuite. Sa suppression en 2010 fut annoncée comme on offre un cadeau : environ huit milliards d’euros rendus aux entreprises, pour qu’on garde des usines en France. Soit. Mais les collectivités locales vivaient de cet impôt ; il faudrait donc le remplacer, par un autre impôt, sur d’autres épaules. Qui compensera, comment, et sur le dos de qui ? Quatre interviewers, et pas un pour le demander.
Sur le partage des profits, encore. Le président ouvrait une « piste », celle d’une meilleure répartition entre salariés et actionnaires, et la renvoyait aussitôt aux partenaires sociaux convoqués le 18 février. La méthode est éprouvée : annoncer une intention, déléguer sa traduction, et récolter le bénéfice de l’annonce bien avant de rendre compte du résultat. Une piste, disait-il. Encore fallait-il demander où elle menait.
Sur la TVA des restaurateurs, enfin. On nous expliqua doctement qu’en matière fiscale l’Union européenne décide à l’unanimité, et que la promesse faite en 2002 se heurtait donc à vingt-six volontés étrangères. L’unanimité des Vingt-Sept fut obtenue cinq semaines plus tard : l’Europe avait bon dos. Restait la seule question qui vaille, celle qu’on pose à tout cadeau fiscal : en échange de quoi ? On ne la posa pas davantage.
L’opposition au balcon
L’opposition, elle, s’est précipitée sur les plateaux sitôt l’intervention terminée, pour commenter le texte au lieu d’en écrire un autre. Vilains bénéfices, président trop sûr de lui, couplet compassionnel : tout y était, sauf une contre-proposition. C’est le confort des deux camps. L’un parle, l’autre proteste, et la question, la vraie, reste sur le trottoir, devant la grille. Le pouvoir ne craint pas l’opposition, qui lui sert de décor ; il craint la question qu’il n’a pas choisie. Je n’ai de carte nulle part, et je n’en ai que plus de liberté pour le dire.
Le lendemain : un scrupule, puis une confirmation
Le lendemain matin, j’ai eu un scrupule. J’ai écrit à la journaliste de BFM TV qui m’avait invité pour m’excuser de m’être emporté contre ses confrères : ma colère, lui disais-je, ne visait pas une profession, seulement un soir raté. Je me trouvais un peu prétentieux. (Ce n’était pas exclu.)
La suite m’a donné raison au-delà de ce que j’espérais. Dans un communiqué, le SNJ-CGT estime que la profession ne sort pas grandie de l’exercice. Il parle de « mascarade » et d’« insulte » au métier, décrit des interlocuteurs déférents et des questions convenues et jamais dérangeantes, et conclut que les quatre journalistes, adoubés par le chef de l’État, ont parfaitement joué leur rôle de fou du roi. Edwy Plenel relève sur France 2 qu’ils n’interrompent pas le président, ne le contredisent pas, se contentent de l’accompagner par des relances très ouvertes. David Pujadas, le seul des quatre à s’être exprimé, plaide que le format à quatre est plus formel qu’un tête-à-tête et que, globalement, le boulot a été à peu près fait. À peu près : tout est dans la locution. Sur BFM TV, le soir même, on parla presque davantage des manquements des journalistes que des annonces du président ; la veille, par délicatesse envers des confrères, on s’en était gardé.
J’ai eu tort de m’excuser. Le scrupule était sincère ; il était aussi le premier réflexe du courtisan, celui qui demande pardon d’avoir dérangé. La politesse envers le pouvoir commence toujours ainsi, par une gêne d’avoir haussé le ton, et finit en déférence d’antenne.
Ce que je demandais, au fond
Je ne demandais pas des procureurs. Je demandais des questions. La Déclaration des devoirs et des droits des journalistes, adoptée à Munich le 24 novembre 1971, place en tête des devoirs celui de respecter la vérité, quelles qu’en puissent être les conséquences pour lui-même, et juste après celui de défendre la liberté de l’information, du commentaire et de la critique. La critique, donc ; pas la conversation de salon. Pierre Bourdieu avait décrit, dès 1996, ce champ journalistique replié sur lui-même où la course à l’audience pousse vers l’information qui ne heurte personne. Nous y étions, en direct, sur trois chaînes de télévision et une radio à la fois, et le pouvoir n’avait même pas eu besoin de le demander.
Je pose donc la question à mon tour, puisqu’elle est faite pour être posée : qu’avez-vous pensé, ce soir-là, de ces quatre journalistes face au chef de l’État ? Et quelle question auriez-vous posée, vous, si l’on vous avait laissé entrer ?
Le pouvoir n’a pas besoin de journalistes complices ; il lui suffit de journalistes polis.
Post-scriptum, octobre 2026. Les faits ont tranché la plupart des questions qu’on n’avait pas posées. La taxe professionnelle a disparu avec la loi de finances pour 2010, remplacée par la contribution économique territoriale, et les collectivités ont découvert, dotation après dotation, ce que « compenser » voulait dire. La TVA réduite dans la restauration a été arrachée aux Vingt-Sept le 10 mars 2009 et appliquée à 5,5 % dès le 1er juillet, contre des promesses (quarante mille emplois en deux ans, des prix en baisse) dont le bilan ferait rougir un prestidigitateur. La « piste » du partage des profits a accouché, en juillet 2011, d’une prime que la loi de financement de la sécurité sociale pour 2015 a enterrée sans fleurs. Et le pouvoir de nommer le président de France Télévisions, obtenu la veille de cette soirée, une loi de 2013 l’a rendu au régulateur. Le choix même des quatre interviewers, Nicolas Demorand le qualifiait dès le lendemain de fait du prince. C’est ce soir-là, je crois, que j’ai compris la différence entre un débat et une audience accordée, et cette différence ne m’a plus quitté. Elle est au cœur du Pari de l’Intelligence Collective : que des citoyens reprennent la main sur les questions, puisque les plateaux la rendent si volontiers. Le cri, je le maintiens. C’était le premier sifflet ; il y en a eu d’autres.
La vidéo
Ce soir-là, webcam allumée, en direct sur BFM TV : le témoin qui siffle, à chaud et sous le trac.
Tu veux aller plus loin ?
Sources et références 1 min →Sources et références
- SNJ-CGT, communiqué du 6 février 2009 sur l’entretien télévisé du président de la République : « mascarade », interlocuteurs déférents, questions convenues et jamais dérangeantes. Repris par la presse spécialisée le jour même.
- Déclaration des devoirs et des droits des journalistes, dite Charte de Munich, 24 novembre 1971 : dix devoirs et cinq droits, dont celui de défendre la liberté de l’information, du commentaire et de la critique.
- Loi de finances rectificative pour le financement de l’économie, 16 octobre 2008 : garanties de l’État sur les financements bancaires, par la Société de financement de l’économie française, et recapitalisation par la Société de prise de participation de l’État, d’abord en titres super-subordonnés, sans droit de vote.
- Loi du 5 mars 2009 relative à la communication audiovisuelle et au nouveau service public de la télévision : la nomination des présidents de l’audiovisuel public par le chef de l’État, rendue au CSA en 2013.
- Loi de finances pour 2010 : la suppression de la taxe professionnelle et son remplacement par la contribution économique territoriale (CFE et CVAE).
- Loi du 28 juillet 2011 instituant la prime de partage des profits, abrogée par l’article 19 de la loi de financement de la sécurité sociale pour 2015 : ce que devint la « piste » du 5 février.
- Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Raisons d’agir, 1996 : deux leçons du Collège de France sur le champ journalistique et la tyrannie de l’audience. Court, et toujours cinglant.
- Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde, 1997 ; édition actualisée, Liber-Raisons d’agir, 2005 : la connivence entre journalistes et pouvoirs, dans le sillage de Paul Nizan.
- Edward S. Herman et Noam Chomsky, La Fabrication du consentement, Agone, 2008 (Manufacturing Consent, Pantheon, 1988) : le modèle de propagande, ou comment la déférence s’obtient sans ordre.
Première publication : le premier blog de bascunana.com, 6 février 2009.
Ne likez pas. Commentez : je réponds à chacun.