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Avec la fragilité grandissante des liens humains, l’érosion du couple et l’exigence éthique tournée en ridicule, il devient difficile de se réclamer d’un code de conduite fondé sur des valeurs pour lesquelles on serait prêt à tout.

Hegel écrivait que rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion. J’ajouterais : ni sans confiance. Et la confiance se forge toujours dans une matière première imprégnée d’amour.

Nous n’accomplissons de grandes choses qu’à la mesure de notre capacité à croire ; or nous oublions volontiers que la foi, quelle qu’elle soit, ne tient jamais longtemps dans la désespérance solitaire. Elle s’épanouit chez ceux qui sont aimés, choyés, soutenus dans l’adversité et dans les heures les plus ingrates ; elle s’étiole chez les autres, quel que soit leur talent.

Le règne d’un amour trivial, qui ne cherche guère d’inspiration au-delà de son quant-à-soi, d’un amour médiocre et sans grandeur, se paie : il produit des œuvres humaines à la mesure de l’insécurité qui règne en maîtresse sur nos générations. Rien de ce que nous vivons n’élève plus l’âme au-dessus d’un besoin primaire d’autosatisfaction, sans générosité ni vision.

Nous vivons dans un monde déserté par le grandiose.

Les plus hautes aspirations ont été reléguées depuis longtemps par l’écrasante domination du profit matériel et de la jouissance ; une jouissance décomplexée, ce qui fut sans doute salutaire, mais banalisée par un système de consommation sans envergure spirituelle. On a libéré le désir, et c’était justice ; on a oublié de lui donner un horizon.

Dans un monde plus spirituel, la famille trouvait un socle puissant, nourri d’un amour-vertu, désormais dégradé en un amour-bonheur somme toute bien étriqué. Dans un monde où la famille rassure, la confiance soutient nos entreprises. Dans un monde qui ne se nourrit plus que de l’amour sous sa forme égocentrée (un amour de magazine, une recette de bonheur, une rumeur de réussite personnelle), nous découvrirons vite combien l’aspiration vertueuse va nous manquer.

La loyauté et la fidélité sont déjà des notions suspectes : on y soupçonne le fruit d’une transaction déséquilibrée, où quelqu’un, forcément, s’est fait duper. La vertu, telle que nous la concevons désormais, signale au pire une escroquerie, au mieux une nostalgie bigote.

Il fut pourtant un temps où l’on mesurait un homme à la force de son idéal. Un temps où le combat pour la vertu, ou la défense de valeurs auxquelles on prêtait foi, d’apparence inutile, permettait de distinguer ce qui aurait un jour une chance de devenir grand, ou de voir grand, et ce qui resterait petit à jamais.

Certes, ces hommes et ces femmes aux grandes aspirations pouvaient voir leurs combats perdus, ou en devenir les martyrs. Mais eux ne connaissaient ni le vague à l’âme ni la mesquinerie ennuyeuse des hédonistes sans stature de notre époque décadente.

On m’opposera Brecht, et l’on aura raison de le faire. Dans La Vie de Galilée, au disciple qui se lamente : « Malheureux le pays qui n’a pas de héros ! », le savant répond : « Malheureux le pays qui a besoin de héros. » L’objection est sérieuse ; les peuples qui attendent un sauveur finissent souvent par en trouver un, et le regrettent. Mais je ne parle pas du héros providentiel, celui qu’on acclame pour n’avoir plus à agir soi-même ; je parle de l’héroïsme ordinaire, celui du parent qui tient sa parole, de l’ami qui reste, du citoyen qui dit non quand il en coûte. Celui-là ne dispense personne d’agir : il y oblige tout le monde.

Tant que l’amour n’aura pas fait son grand retour, l’ambition du grandiose avortera en un embryon de médiocrité, avant même qu’ait pu s’épanouir la moindre vision.

Dans un monde où nos intellectuels sont devenus des clowns de talk-show, où les cœurs transis passent au scalpel de la psychologie, toute valeur de courage (on la disait autrefois virile, comme si la bravoure avait un sexe) devient la cible des railleries. En cette époque de moquerie bien-pensante, où le pathos n’est plus qu’une pathologie et l’aspiration un manque d’inspiration, voire un vague délire monomaniaque, nous avons ravalé la pureté d’âme au rang d’affabulation.

Et nous avons érigé, sans vraiment le savoir et sans plus pouvoir l’admettre quand on nous le montre, la pleutrerie en seule posture acceptable.

Un monde sans héros.

Première publication : bascunana.com, 24 mai 2009. Texte relu et augmenté en octobre 2026.