J’avais quatorze ans quand j’ai lu Sartre, et une phrase m’a retourné : l’existence précède l’essence. Elle veut dire ceci : nos valeurs ne flottent pas dans un ciel d’idées, elles sont ce que nos choix en font. Je ne suis pas intègre parce que je me sens intègre ; je le suis si, en regardant en arrière, je trouve des choix intègres.
Cette doctrine a défini ma vie. Elle m’a même permis de regarder en face un père qui m’avait abandonné à la naissance, et qui, des années plus tard, a eu la lucidité de reconnaître qu’il l’avait choisi. Ce n’était pas un salaud : il n’a pas embelli son acte.
D’où mon impatience envers ceux qui font l’inverse. Ils empruntent à leurs confrères des séquences de formation, des formules, des idées, sans les citer ; ils reçoivent invitations et recommandations, et ne rendent rien, pas même un merci ; puis ils racontent la légende de leur exemplaire déontologie. Au fond, je ne suis pas ce que mes actes disent de moi. Sartre a donné un nom à cette posture : la mauvaise foi.
Leur faute est d’autant moins excusable que la morale n’a jamais été aussi disponible. Elle est partout, illustrée, mise en récit, expliquée jusque dans les dessins animés. Nul ne peut plus plaider l’ignorance.
Je propose donc un commencement modeste : la politesse. La Bruyère écrivait qu’elle fait paraître l’homme au dehors comme il devrait être intérieurement. C’est un entraînement (fake it until you mean it), et le geste finit par former celui qui le répète. Gary Vaynerchuk en a même fait un programme économique, dès le titre de son livre : The Thank You Economy. Le merci est la plus petite unité de compte de la confiance.
Quant à ceux qui prennent leur silence pour un signe d’importance, qu’ils s’inquiètent : toute une génération, en quête de sens, a appris à déchiffrer leurs codes.
Commencez par dire merci.
La version longue
L’existence précède l’essence
Ah, l’inépuisable thème des valeurs ! Je voudrais expliquer pourquoi elles relèvent, à mes yeux, d’une dynamique existentialiste. Dans l’existentialisme, je vous la fais brève, l’existence précède l’essence. Sartre l’a formulé à Paris, le 29 octobre 1945, dans une conférence publiée l’année suivante sous le titre L’existentialisme est un humanisme. L’affirmation était révolutionnaire au regard d’une tradition qui, depuis Platon, faisait précéder l’existence par l’essence ; même si les stoïciens, Marc Aurèle en tête, relus sous ce prisme, surprendraient par la puissance pratique de leurs postulats éthiques.
Voici ce que cela veut dire.
D’abord, le substrat de nos valeurs n’est plus perché dans le monde des Idées, dans une frange abstraite de nos réflexions morales : il est incarné dans le réel. Par quoi ? Par nos choix, tout simplement.
Ensuite, l’existence est une suite d’accidents et d’irrégularités. Cela peut sembler indigne du monde aspirationnel des Essences et des magnifiques constructions intellectuelles qui en découlent ; c’est pourtant là, et nulle part ailleurs, qu’il m’appartient de puiser la définition de mes propres valeurs, d’après le constat et les leçons de mes actions passées. C’est ma responsabilité. Si je suis intègre, par exemple, c’est qu’en regardant en arrière, je constate avoir accompli des choix intègres. L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait, dit Sartre. J’ajouterais volontiers : rien d’autre que ce qu’il s’est fait.
Lâches et salauds
Sartre a nommé ceux qui tentent constamment l’inverse, et il ne les a pas ménagés : « Les uns qui se cacheront, par l’esprit de sérieux ou par des excuses déterministes, leur liberté totale, je les appellerai lâches ; les autres qui essaieront de montrer que leur existence était nécessaire, alors qu’elle est la contingence même de l’apparition de l’homme sur la terre, je les appellerai des salauds. »
Les premiers disent que ce qu’ils ont fait ne les caractérise pas tout à fait, tels qu’ils seraient « au fond » ; que leur essence serait ailleurs. Au fond, je ne suis pas la personne que mes actes dénoncent, et mes erreurs ne sont pas représentatives de ma vraie personne. Un peu comme s’ils disaient : mon existence ne rend pas justice à mon essence. Les seconds, plus tranquilles, se croient dus. Ils occupent leur place avec bonne conscience, comme cette bourgeoisie de Bouville que Roquentin, le narrateur de La Nausée, ne supporte plus. Les deux familles relèvent de ce que L’Être et le Néant appelle la mauvaise foi : l’art de se cacher sa propre liberté.
On mesure, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le poids de cette doctrine. Combien d’accusés, dans les procès de l’épuration, se trouvaient des excuses et attiraient l’attention sur ce fameux vrai moi planqué derrière les actes : un moi sous pression, sous contrainte, qui n’aurait choisi que malgré lui, suspendu quelque part dans les nuages ?
Quatorze ans
J’ai lu cette doctrine à quatorze ans, et elle m’a bouleversé. Elle a défini ma vie : même quand j’ai cherché mieux, notamment du côté de l’impératif catégorique de Kant, j’y suis revenu, tant elle est pragmatique et, dans les faits, incontestable.
Je dois dire pourquoi.
Mon père m’a abandonné à la naissance. Il semblait vaguement victime de son parcours de vie, ce qui faisait un bon alibi pour avoir renoncé à son devoir le plus élémentaire. J’ai eu la chance d’avoir une mère très forte ; et je crois que c’est lui, au fond, qui a eu de la chance, car de mon éventuel naufrage d’enfant il aurait pu tirer un remords douloureux. (Je ne m’en suis pas trop mal sorti.) Je l’ai retrouvé à l’âge de trente ans. J’ai pu vérifier qu’en vieillissant, il avait fait de lui-même un travail de lucidité : il reconnaissait que c’était un choix conscient, et qu’il fallait l’assumer. Je lui ai fait avouer qu’il n’avait pas tout à fait désiré que je vienne au monde. La claque émotionnelle fut réelle. Elle m’a pourtant, spectaculairement, renforcé dans mon être et dans ma résilience. Je suis une âme forte, et reconnaissante d’avoir eu une mère aussi profonde, qui m’a transmis sa lumière.
Si je le raconte, c’est que même dans cette histoire un peu extrême, celle d’un homme qui abandonne son fils, il y a certes un choc, une émotion que je ressens à la regarder en face, à l’entendre ; mais cet homme était intègre. On a envie de dire : quel salaud. Eh bien non. Ni salaud, ni victime d’ailleurs : un être humain qui a fait un choix, qui l’assume, et qui accepte qu’on se fasse de lui une opinion, aussi peu flatteuse soit-elle, sur la base de ce choix qui le définit et qu’il n’a pas cherché à embellir. Sartre m’avait donné, à quatorze ans, l’outil exact pour le comprendre sans le haïr.
Voilà comment je suis venu à la philosophie.
La morale est partout, l’excuse nulle part
Je reprends maintenant, après ce détour, le raccourci qui mène au pourquoi de cette réflexion : je suis écœuré par la médiocrité éthique d’une partie non négligeable de mes contemporains.
Il se peut qu’il y ait aujourd’hui, en quantité absolue, infiniment plus de gens bien qu’il n’y en a jamais eu ; je suis prêt à l’admettre. Ce n’est toujours pas mon sujet. À la vitesse où circule l’information, avec la masse de connaissances, même vulgarisées, que charrient jusqu’aux récits des industries du divertissement, la morale est PARTOUT : exemplifiée, magnifiée, expliquée de façon quasi didactique par des héros et des citoyens ordinaires, par des bisounours, et même par des farfadets méta-humains en images de synthèse. Sans aller jusqu’aux choix cornéliens ou aux spirales de l’Enfer de Dante, la morale est au fondement de tout récit. Elle est le liant, magnifié par la narration et les mythes, d’une civilisation entière.
C’est ce qui rend à mes yeux insupportable la proportion de salauds, au sens sartrien, et la passivité morale d’une fraction ahurissante des gens que je croise, dont le quotient éthique n’excède pas la température de leurs chaussettes, même en plein été. Les mêmes, par excès de promotion de soi, nous enlisent dans leur narcissisme moralisateur, à la gloire de leur légende personnelle et de leur exemplaire déontologie ; dans les faits, ce sont des parangons de mauvaise foi. Et cette mauvaise foi, rapportée au bain intellectuel, culturel et éthique dans lequel nous sommes tous en constante imprégnation, rend leur lâcheté impardonnable. Nul ne peut plus plaider l’ignorance.
Des âmes de seigneur, et quelques âmes veules
Dans un collectif d’indépendants, encore informel, appelé à devenir un collectif d’interdépendants, j’ai fait de très belles rencontres et repéré des âmes de seigneur. J’y ai aussi croisé des faibles, au sens où l’entendait Nietzsche dans La Généalogie de la morale : des âmes veules, qui n’ont d’autre aspiration que d’instrumentaliser une petite morale castratrice quand elle sert leurs intérêts, sans aucune ambition d’élever l’âme.
J’écris ce texte, je l’avoue, avec quelques visages en tête. Je n’en nommerai aucun : le portrait suffit, et chacun peut l’essayer comme on essaie une veste. (Ceux qu’il habillera réagiront sans doute, comme à leur habitude, en blanches colombes offusquées, enfermés dans un déni qui les empêche de regarder en face la réalité de leurs propres choix.)
À ces consultants brain suckers sans honneur qui, sous prétexte que leur détresse économique justifierait tous les arrangements, viennent sans vergogne emprunter à leurs confrères des séquences de formation ou des formules créatives ; à ces personnes qui reçoivent et ne rendent jamais rien, pas même un merci ; je dirais deux choses.
Deux choses
Un. Je veille. J’ai la mâchoire d’un pitbull et la mémoire longue, et je protégerai inlassablement la tribu de ceux qui ont de l’honneur et comptent le bonifier avec le temps. Les petits arrangements qu’on se pardonne en les déclarant véniels ne passeront plus inaperçus.
Deux, parce que je ne perds pas tout espoir : commencez par une chose simple, la politesse. La Bruyère l’a dit mieux que personne : « La politesse n’inspire pas toujours la bonté, l’équité, la complaisance, la gratitude ; elle en donne du moins les apparences, et fait paraître l’homme au dehors comme il devrait être intérieurement. » C’est donc un entraînement : fake it until you mean it. Le geste précède la vertu, exactement comme l’existence précède l’essence. (Vous me suivez ? La politesse, c’est de l’existentialisme appliqué.)
Et pour être dans l’air du temps, méditez le titre du livre d’un homme qui a mérité de réussir, parce que derrière son personnage fantasque de blogueur tonitruant (on aime ou on n’aime pas), il y a de la dignité et de l’honneur : Gary Vaynerchuk, The Thank You Economy, paru en 2011. Sa thèse est simple : les réseaux sociaux obligent les entreprises à soigner chaque relation, et la fidélité se gagne désormais interaction par interaction.
L’anthropologie lui donne raison depuis un siècle. Marcel Mauss a montré, dans son Essai sur le don, que le don crée une triple obligation : donner, recevoir, rendre. Le merci est la plus modeste des façons de rendre ; celui qui le refuse ne fait pas l’économie d’un mot, il rompt le lien. Mauss le dit sans détour : « Refuser de donner, négliger d’inviter, comme refuser de prendre, équivaut à déclarer la guerre. » Ne pas rendre, c’est la même déclaration, en plus mesquin.
Le silence statutaire
Je le dis en surtexte explicite (je ne pratique pas le sous-texte subtil, que je trouve trop pusillanime) à quelques notables d’ancienne école. Quand on les valorise dans une communauté, quand on les invite en saluant leur travail, quand on va jusqu’à les recommander à un client ou à des prescripteurs, ils n’opposent pour toute réaction qu’un silence statutaire. Ils sont persuadés que ce silence est le signe extérieur de leur accession sociale ; la preuve tangible de leur importance.
Non.
Ils ont simplement choisi la muflerie. Et si l’on veut le mot exact, Sartre le fournit : ce sont des salauds, au sens strict, puisqu’ils se croient nécessaires.
Le raz-de-marée du sens
Alors concluons.
Si vous n’êtes pas fichus de pratiquer le vivre-ensemble, sachez qu’il se passe en ce moment quelque chose de très, très puissant : un véritable raz-de-marée de la quête de sens. De plus en plus de gens cherchent éperdument de la lumière, de la propreté, de la justice, et ont déchiffré les codes implicites de vos mondanités retorses. Ces petits jeux sociaux ont eu raison de la patience de ceux qui, jusqu’ici détachés, candides, vous laissaient faire.
Ils ne passent plus inaperçus.
Quant à moi, j’ai compris que je n’étais pas seul, loin s’en faut.
On va vous tomber dessus. Et pas en Père Fouettard : avec la souplesse que les taoïstes prêtent à l’eau, on va vous prendre gentiment par VOS propres codes, à vos propres pièges ; et le vertige de la chute vous surprendra. Nous avons gagné en subtilité et en acuité, nous communiquons entre nous, nous avons pris les armes de la rhétorique la plus fine. Nous avons décidé de remettre un peu de tendresse dans un monde de salauds.
À vous de rectifier le tir, pour ne pas finir seuls.
Post-scriptum, octobre 2026. Je n’écrirais plus ce texte sur ce ton. Il est né d’une colère que je crois toujours justifiée, contre des emprunts sans citation et des silences de notables, et la colère y parle parfois plus fort que la philosophie. J’en garde la thèse sans rien retrancher : nos valeurs sont la somme de nos actes, et la politesse en est l’exercice quotidien. Ce qui a changé, c’est mon regard sur la menace finale. Je crois aujourd’hui davantage à la contagion de l’exemple qu’aux retours de bâton : le merci se propage mieux par imitation que par crainte. Et le plagiat a changé d’échelle. Quand une machine peut recomposer en quelques secondes la séquence de formation d’un confrère, citer ses sources devient la dernière frontière de l’honneur professionnel ; et le merci, la plus simple des signatures.
Tu veux aller plus loin ?
Sources et références 1 min →Sources et références
- Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Nagel, 1946 (conférence du 29 octobre 1945) : l’existence précède l’essence, et la distinction des lâches et des salauds.
- Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, Gallimard, 1943 : la mauvaise foi, ou l’art de se cacher sa propre liberté.
- Jean-Paul Sartre, La Nausée, 1938 : Roquentin face à la bourgeoisie de Bouville, première galerie de « salauds ».
- Jean de La Bruyère, Les Caractères, « De la société et de la conversation », remarque 32, 1688 : la politesse qui fait paraître l’homme au dehors comme il devrait être au dedans.
- Gary Vaynerchuk, The Thank You Economy, Harper Business, 2011 : la relation client à l’ère des réseaux sociaux, ou le retour de la gratitude comme stratégie.
- Marcel Mauss, « Essai sur le don », L’Année sociologique, 1923-1924 (paru en 1925) : donner, recevoir, rendre, et ce que coûte le refus.
- Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale, 1887 : le ressentiment et la morale des faibles.
- Emmanuel Kant, Fondation de la métaphysique des mœurs, 1785 : l’impératif catégorique, l’autre grande tentation de l’adolescent qui cherche une morale.
Première publication : la web-TV bascunana.com, 29 juillet 2020.
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